Thomas Gunzig, Kuru

Les chaussettes sales de la démocratie

Thomas GUNZIG, Kuru, Au dia­ble vau­vert, 2005

gunzig kuruThomas Gun­zig nous a habitués aux titres longs et énig­ma­tiques. Avec Kuru, son dernier roman, il fait le choix de la brièveté, mais ne renonce pas pour autant à l’o­rig­i­nal­ité. Car de kuru, il ne sera pas ques­tion dans le livre, si ce n’est sous la forme d’une cita­tion placée en exer­gue : il s’ag­it, selon le Grand Larousse médi­cal, d’une mal­adie du sys­tème nerveux de la famille des encéphalopathies spongi­formes, aujour­d’hui en voie de dis­pari­tion «car la con­som­ma­tion rit­uelle de cerveaux humains a qua­si­ment cessé d’être pra­tiquée». Mais s’ils ne sont pas men­acés par le kuru, la plu­part des per­son­nages présen­tent des patholo­gies ou, dis­ons, des sin­gu­lar­ités divers­es. Soit Fred, Paul, Pierre et Kris­tine, que réu­nit leur com­mune impli­ca­tion dans la lutte con­tre la mon­di­al­i­sa­tion. Le pre­mier est assail­li de mouch­es qui se met­tent à bour­don­ner dans son cerveau à la moin­dre con­trar­iété, le sec­ond endure le mar­tyre à cause d’un minus­cule pois­son qui a colonisé son sys­tème uri­naire dans une riv­ière sud-améri­caine. Si Kris­tine, la mil­i­tante rigide, paraît exempte de ces facéties de la nature, en revanche Pierre, son com­pagnon, mérite une men­tion toute spé­ciale : il est ni plus ni moins qu’un clone de son père, sujet à de mul­ti­ples aller­gies et doté sur le ven­tre d’une petite bouche fos­sile… Deux autres per­son­nages vien­nent s’a­jouter à ce quatuor : il s’ag­it de Kater­ine, une ravis­sante idiote, cou­sine de Fred et objet de tous ses fan­tasmes, dotée de pou­voirs télék­inésiques, et qui présente les signes d’une mys­térieuse grossesse – phénomène d’au­tant plus étrange que son mari, le non moins beau et futile Fabio, souf­fre d’é­jac­u­la­tion pré­coce…Thomas Gun­zig envoie tout ce petit monde au casse-pipe, plus pré­cisé­ment au som­met du G8 qui a lieu dans un Berlin brumeux et cafardeux au pos­si­ble, où tout ce que la planète compte comme opposants à l’or­dre économique mon­di­al s’est don­né ren­dez-vous ; face à eux, le plus impres­sion­nant déploiement de forces répres­sives que l’on ait con­nu de mémoire de mil­i­tant. De ce point de vue, le roman peut se lire comme une fable très actuelle sur la mou­vance alter­mon­di­al­iste, aux mul­ti­ples et con­tra­dic­toires ram­i­fi­ca­tions, et sur l’arse­nal non moins var­ié de la répres­sion poli­cière mis en place pour la con­tr­er. Pour­tant, ce n’est là que le décor, l’ar­rière-plan social où se déroule l’ac­tion. Kuru est tout sauf un roman engagé. Gun­zig aime pren­dre ses dis­tances et se situer au-dessus de la mêlée. Celle-ci cul­mine le jour de la man­i­fes­ta­tion, qui donne lieu à un morceau de bravoure par­ti­c­ulière­ment enlevé. L’au­teur y entraîne ses per­son­nages dans une suc­ces­sion de rebondisse­ments tra­gi-comiques qu’il nous con­te avec sa verve habituelle et son sens inné du dia­logue. Il (se) joue des codes nar­rat­ifs, mêlant les évo­ca­tions réal­istes avec les élé­ments de pure fan­taisie, ren­voy­ant dos à dos les clichés mil­i­tants sur la manip­u­la­tion des con­sciences ou l’ex­is­tence d’un con­spir­a­tion mon­di­ale, et les croy­ances ésotériques dans lesquelles l’in­di­vid­u­al­isme bour­geois cherche son salut.

Kuru est aus­si, on l’a vu, une savoureuse galerie de por­traits : out­re les préc­ités, men­tion­nons Hein­rich Müller, ancien de la police secrète ouest-alle­mande recy­clé dans la lutte alter­na­tive, aujour­d’hui vieil­lard tuber­culeux qui soigne sa mal­adie dans un cais­son sen­soriel; sa com­pagne Mika, une jeune femme enrôlée par ses par­ents dans la secte des Illu­mi­nati, et qui porte enchâssé sous la peau un morceau de cristal; ou encore le doc­teur Heinz, «l’E­in­stein de l’é­jac­u­la­tion», et son assis­tante la suave Rosa. Thomas Gun­zig ne se prive pas de grossir le trait, sans pour faire de ses héros de vul­gaires pan­tins. Au-delà de leurs ridicules, ils arrivent à nous touch­er par leur human­ité, leur fraîcheur, comme le font ceux de Boris Vian, à qui, en plus caus­tique, ce roman nous fait penser plus d’une fois. Le malin plaisir de l’au­teur – et par con­séquent le nôtre – con­sis­tant à réu­nir des êtres que tout ou presque oppose, à faire se ren­con­tr­er, ou plutôt se télés­cop­er la petite his­toire et la grande. Et à don­ner joyeuse­ment un coup de pied dans le seau où macère ce qu’il nomme, d’une jolie for­mule, «les chaus­settes sales de la démoc­ra­tie».

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°140 (2006)