Guy Goffette ou la poésie promise

En partance, avec Guy Goffette

Col­lec­tif, Guy Gof­fette ou la poésie promise, Press­es uni­ver­si­taires Paris Ouest, « La poésie pour quoi faire ?», 2012
Yves LECLAIR, Guy Gof­fette, sans légende, Luce Wilquin, 2012

guy goffette ou la poesie promise« Bon sang de bon­soir, mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mérit­er un fils pareil ? et saltim­banque, en plus ! Comme s’il n’y avait rien de mieux à faire dans la vie que de pass­er ses journées à gri­bouiller du papi­er et à pein­turlur­er des choses qui ne ressem­blent à rien. » Si ces paroles sont proférées par le père de Simon, le vrai-faux dou­ble de Guy Gof­fette que l’on a décou­vert dans Un été autour du cou, le poète a dû les enten­dre lui aus­si. Est-ce que l’avis pater­nel aurait changé avec la recon­nais­sance de l’œuvre poé­tique de son fils par l’Académie française et Goncourt, par d’autres prix encore, et aujourd’hui par deux mono­gra­phies com­plé­men­taires : l’une étant une bonne intro­duc­tion à l’œuvre, l’autre un appro­fondisse­ment pour lecteur/trice averti(e) ? Ce n’est pas à nous de répon­dre, sim­ple­ment de l’espérer, pour sutur­er une blessure au poète.

Tou­jours est-il que ces deux mono­gra­phies, non seule­ment con­courent à la recon­nais­sance sym­bol­ique de son œuvre mais égale­ment, mais surtout à en met­tre au jour ses obses­sions, ses motifs récur­rents, ses e/ancrages, ses lignes de fuite et de démar­ca­tion, sa rhé­torique lyrique per­son­nelle… La pre­mière d’entre elle, Guy Gof­fette ou la poésie promise est le résul­tat d’un tra­vail des étu­di­ants du Mas­ter Pro « Rédaction/édition » de l’université Paris Ouest Nan­terre La Défense (pro­mo­tion 2011/2012) pour la col­lec­tion « La poésie pour quoi faire ? » éditée par les press­es de cette insti­tu­tion. Pour réalis­er ce vol­ume, ils ont ren­con­tré l’écrivain dans son bureau des édi­tions Gal­li­mard, enreg­istré un entre­tien qui a servi à la rédac­tion de cer­tains arti­cles, fait appel à des con­tribu­teurs dont cer­tains sont des amis de Guy Gof­fette : Gérard Noiret, Pierre Bergounioux, Jean-Michel Maulpoix… Ils ont réu­ni des poèmes en une brève antholo­gie et obtenu quelques inédits. La sec­onde, parue dans la col­lec­tion « L’œuvre en lumière » (Edi­tions Luce Wilquin), est écrite par le poète, prosa­teur et essay­iste français Yves Leclair. Tout en con­tenant qua­si­ment les mêmes élé­ments que la précé­dente, élé­ments qui font égale­ment par­tie du cahi­er des charges de la col­lec­tion (analyse, entre­tien, inédits, pho­togra­phies), cette dernière est plus ambitieuse. Elle pro­pose une analyse dense de cha­cun des recueils de poèmes de Guy Gof­fette (depuis les pre­miers essais du Quo­ti­di­en rouge (1971) jusqu’au Tombeau du Capri­corne (2009)) et des textes en prose. On peut regret­ter que, décon­sid­érés parce que pro­duits de con­som­ma­tion, les romans soient abor­dés avec moins d’envolées poé­tiques. Car des envolées poé­tiques, ce livre en compte de vire­voltantes, la poésie de Guy Gof­fette don­nant des ailes aux phras­es d’Yves Leclair, des ailes et du vent jusqu’à un tour­nis poé­tique et jouis­sif. Il use de toute son agilité et inspi­ra­tion ver­bales pour qual­i­fi­er, adjec­tiv­er, métapho­ris­er le poète et son œuvre, faisant d’eux un por­trait kaléi­do­scopique. En rap­prochant quelques-uns de ces éclats, on obtiendrait une image telle que celle-ci, à remet­tre en désor­dre et en jeu tout de suite : Jeune homme sor­ti de la cuisse de Jamoigne, Guy Gof­fette était un insoumis, il est devenu écrivain pub­lic des gens de peu, le Rom du lan­gage, un cycliste du vers, un poète de la chute et du relève­ment, tou­jours aux lisières de toutes les fron­tières, un poète du retour, pau­vre pêcheur entre deux eaux, un poète com­mun des mor­tels, men­di­ant d’amour, rose à jamais amoureux de la femme, corps et âme, un poète de la mélan­col­ie, de la couleur, de la lumière et de l’émotion.

Ces deux mono­gra­phies ont en com­mun d’être rédigées en empathie avec l’œuvre de Guy Gof­fette, de mêler leurs écri­t­ures à la sienne. Elles ont toutes les deux une fas­ci­na­tion par­ti­c­ulière pour la car­a­vane du bout du jardin de la mai­son sur la colline, Par­tance, là où le poète rêvait d’un ailleurs d’où, quand il l’aura con­nu, il voudra revenir ; revenir ici, là ou ailleurs ; une atti­rance pour le recueil à qui elle a don­né son titre en 2000, aux édi­tions Gal­li­mard. Elles mon­trent que l’œuvre ne cesse de se plonger, de se nour­rir du pays et du temps où Guy Gof­fette était enfant, de dire l’intimité de l’auteur et celle des hommes d’en bas plutôt que d’en haut, de peu plutôt que d’argent, blessés plutôt qu’heureux ; de tous les exilés de la terre, qu’ils soient de l’intérieur, de l’ailleurs ou de l’amour.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les instants n°174 (2012)