Ils sont détectives privés, commissaires, simples flics ou bouquinistes… De livre en livre, ils baladent leur tenue caractéristique, reproduisent leur méthode d’enquête plus ou moins infaillible, imposent leurs petites manies. « Caractères de police » est une série consacrée aux héros et héroïnes du roman policier belge.
Dès sa création par Conan Doyle, Sherlock Holmes s’est imposé comme un modèle de détective, avec pour conséquence que le personnage s’est vu abondamment plagié et pillé. Dans les années 1900, des maisons allemandes spécialisées dans les productions populaires ont ainsi diffusé, parmi de nombreuses autres séries, les aventures d’enquêteurs pâles copies du détective londonien. Ces textes étaient revendus à des éditeurs étrangers. En 1929, l’éditeur Hippolyte Janssens distribue en Belgique les aventures d’un certain Harry Dickson, surnommé « Le Sherlock Holmes américain » (américain qui habite cependant à Londres, Baker street, comme son modèle). Les fascicules existent d’abord en version néerlandaise, puis en version française traduite du néerlandais. Le résultat étant extrêmement médiocre, Janssens fait appel à un écrivain parfait bilingue dans une situation financière précaire, Jean Ray. Mais celui-ci se lasse vite de traduire des histoires qu’il trouve insipides ; il négocie donc de pouvoir réécrire les textes à sa façon. La seule condition que pose l’éditeur est que l’histoire comporte un épisode qui lui permette de reprendre les belles illustrations de couverture du peintre Alfred Roloff. Jean Ray se sent d’autant plus à l’aise dans ce travail de recréation qu’il connaît non seulement les classiques de la littérature policière, mais aussi les caractéristiques du personnage de Conan Doyle. Peut-être sentait-il l’opportunité de créer un personnage nouveau, suffisamment original par rapport au modèle auquel il apportait une dimension supplémentaire en lui adjoignant une touche de surnaturel, selon sa vision du fantastique où « l’invraisemblable masque les pires vérités ».
Les Harry Dickson selon Jean Ray témoignent d’une qualité d’écriture égale à ses textes fantastiques parus précédemment. Mais l’auteur se trouve face à un paradoxe. D’une part, il sait qu’il doit respecter les codes de la littérature populaire, pour ne pas perdre le lecteur. Entre autres, il ne faut pas être avare de stéréotypes, aussi bien dans la description des personnages, des us et coutumes que dans les images ; il faut aussi abuser de la répétition de situations, de formules et de propos convenus. Car le lecteur populaire a besoin d’un horizon de familiarité qui puisse le rassurer. Mais par ailleurs, Jean Ray va également donner à ces récits un aspect littéraire marqué par de nombreuses références savantes à des écrivains qui ne ressortissent pas à la littérature de grande consommation.
Il n’hésite pas non plus à citer ses propres textes. L’exemple marquant en est Le monstre blanc : un homme y écrit un texte qui, quasi mot pour mot, est celui d’une nouvelle, « La bête blanche », parue dans Les contes du whisky. De façon générale, les images élaborées des Harry Dickson s’inscrivent dans la ligne des textes antérieurs de l’écrivain gantois.
Jean Ray puise encore largement dans son réservoir de thèmes fantastiques. Parmi ceux-ci, le regard qui possède un pouvoir en soi, comme dans Malpertuis le regard de la Gorgone, que l’on trouve aussi dans la nouvelle La résurrection de la Gorgone où l’explication est alors (pseudo) scientifique. Constamment, l’horreur et la terreur sont associées à un regard monstrueux ; la nyctalopie est, quant à elle, une qualité précieuse pour qui veut lutter contre le pouvoir de ces regards.
Sherlock Holmes représente l’archétype de l’enquête en chambre, de la récolte d’indices et de la compréhension par la force du raisonnement. Si Harry Dickson se targue de réfléchir beaucoup et d’interpréter les faits de manière originale, peu d’enquêtes le montrent cependant ainsi à l’œuvre. Au contraire, Jean Ray opte souvent pour un déplacement des règles du genre et lance son personnage dans ce qui s’apparente alors plus à un récit d’aventures : que ce soit au plus haut de la Cordillère du Pérou ou dans la jungle des Indes. Il offre ainsi une coloration exotique aux aventures de Dickson. Cela ne va pas sans de nombreux clichés et stéréotypes dévalorisants concernant des peuples étrangers. Ses principales victimes sont les Chinois et les hindous, décrits comme fanatiques, cruels, sans loi morale… sauf s’ils se sont convertis à la religion chrétienne et aux modes de pensée occidentaux. Ces peuples exotiques permettent cependant de renouveler les thématiques fantastiques, des événements improbables s’expliquant par des savoirs occultes ou magiques propres à ces peuples, « La corde vivante (…), le nœud du Penjab, l’arme effroyable des étrangleurs Thugs, l’atroce secte des tueurs hindous ».
La fin des nouvelles s’inscrit dans une ambiguïté. Du point de vue du fantastique, elle se révèle décevante : les suggestions surnaturelles sont réduites à des faits ou des techniques acceptables, même si parfois peu vraisemblables. Ou alors ce sont des moyens exotiques qui ne sont pas explicables. Et donc, même si des fulgurances surnaturelles sont suggérées, elles disparaissent en fumée.
Par contre, la fin est satisfaisante du point de vue d’une série policière. Des explications sont données qui résolvent le crime ou les événements énigmatiques, les coupables sont punis. Mais surtout, rien de définitif ne vient compromettre la suite de la série, car Harry Dickson survit à tout et est prêt à reprendre du service pour une nouvelle publication quinze jours plus tard.
Reste néanmoins cette question. Jean Ray a créé des histoires d’un niveau littéraire exigeant, alors qu’il ne pouvait en retirer aucun bénéfice symbolique, les publications étant anonymes. Ce n’est que bien plus tard que l’on saura qu’il est l’auteur de certaines aventures d’Harry Dickson.
Les Harry Dickson selon Jean Ray ont profondément marqué des générations de lecteurs, fascinés par l’imagination débridée, par la maîtrise de la progression du récit, par les images complexes, par l’équilibre entre littérature populaire et savante. En témoignent les nombreuses rééditions jusqu’à une date récente. Parmi les lecteurs enthousiastes, se compte Alain Resnais qui avait même envisagé d’adapter au cinéma des textes de Jean Ray, et parmi ceux-ci des Harry Dickson.
Joseph Duhamel
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°218 (2024)