Hommage : Cécile Miguel

Soleil noir de mars

Cécile Miguel

Cécile Miguel en 1987 © Ray­mond Saublains

Frag­ilisée par divers prob­lèmes de san­té qui l’accablèrent sa vie durant, Cécile Miguel est morte, fin févri­er dernier, à l’hôpital d’Auvelais, dans la Basse Sam­bre namuroise. Impos­si­ble d’évoquer cette attachante fig­ure artis­tique sans l’associer à celle du cou­ple mythique qu’elle for­mait avec le poète André Miguel.

C’est très jeunes en effet, qu’ensemble déjà, beat­niks avant la let­tre et antifas­cistes de la pre­mière heure, épris de lib­erté absolue et d’anticonformisme joyeux, ils embar­quent à bord d’un incroy­able ancêtre auto­mo­bile – une Salm­son décapotable chromée, cuiv­rée et de couleur parme cri­arde ! – pour quit­ter la gri­saille car­olorégi­en­ne et rejoin­dre le Midi de la France où ils séjourneront pen­dant près de vingt ans.

En 1949, Cécile Miguel expose à Lucerne, à la Galerie d’Art du Nation­al avec Mirò et Picas­so – en per­son­ne ! – et reçoit, en 1950, le prix de la Jeune Pein­ture française qui lui est remis par Paul Roux, le patron de la Colombe d’or, en son célèbre étab­lisse­ment où les Miguel côtoient famil­ière­ment Sig­noret et Mon­tand ou Prévert qui con­sacre à l’univers de Cécile un émou­vant « Soleil de Mars » qu’il repren­dra dans La pluie et le beau temps :

Elle était là
présente
dans la lumière ardente
Le paysage s’est jeté sur elle
et lui a dit
qu’elle était amoureuse de lui
C’est vrai je t’aime
a dit Cécile Miguel
et dans ses toiles
l’eau souter­raine des Alpes-Mar­itimes
mur­mure qu’elle l’aime aus­si.

Braque, Bazaine sont du monde des Miguel, Françoise Gilot, Picas­so et ses filles appar­ti­en­nent à leur quo­ti­di­en. André Verdet, F.J. Tem­ple ou Mar­cel Arland qui offre à André de col­la­bor­er régulière­ment à la NRF, ain­si que Jean Paul­han, sont au nom­bre de leurs amis. Ils fréquentent Camus à Cas­sis et reçoivent Char dans leur mas du Dia­ble. Il est vrai que rien ni per­son­ne n’impressionne les Miguel qui, en 1964, pour des raisons liées à la san­té pré­caire de Cécile, s’installent près de Fleu­rus, à Ligny, dans une petite mai­son – mod­este à leur image ! – où défileront Pierre Bour­geois ou Robert Gof­fin, Pierre del­la Faille, Théodore Koenig et les Frères Piquer­ay, André Doms, Claire Anne Mag­nès et quelques poètes de la jeune généra­tion, Tes­sa ou Hubin, Crickil­lon ou Otte, Yves Namur et Sauti­er plus tard, tant d’autres encore, tous attirés par leur aura, leur ent­hou­si­asme cri­tique ou leur réserve sans acri­monie, leurs réc­its, leurs fab­uleux réc­its.

Cécile loin de ses pre­miers paysages lumineux, de son tachisme tour­bil­lon­nant et de ses bal­lets cos­miques, loin de ses masques végé­taux et des matières orig­i­naires ou incon­grues qu’elle inclut dans ses œuvres, Cécile Miguel entre­prend de nous mon­tr­er d’étranges psy­cho­scopies et invente un per­son­nage funam­bu­lesque, dis­tor­du, aux yeux démesurés, qui l’accompagne désor­mais de tableaux en travaux sur tex­tile et de col­lages en bulles de mots.

Dans les années 1980, les Miguel pub­lient une série de livres à qua­tre mains, avant que Cécile, volant de sa pro­pre plume, ne con­fie à l’édition un roman qui paraitra au Cri, du théâtre et les réc­its mi-som­nam­buliques mi-inso­lites de ses rêves éveil­lés qu’elle dédie à ses amies d’hier telles Janine Arland ou Leonor Fini ou d’aujourd’hui comme Nadine Mon­fils ou Myette Ron­day.

N’é­taient deux expo­si­tions à la Galerie Les Con­tem­po­rains à Brux­elles ain­si qu’une grande rétro­spec­tive organ­isée au Musée des Beaux-Arts de Mons par ses amis Achille Béchet et Fred­dy Plon­gin, Cécile Miguel ne bouge plus guère de son havre de paix hors mon­dan­ités, hors van­ités et rumeurs. Elle y entre­tient une impor­tante cor­re­spon­dance suiv­ie qu’elle agré­mente de dessins orig­in­aux ! Rien d’autre, sinon une boulim­ie de lec­ture peu com­mune ! Le reste appar­tient à son zen, au pince­ment au cœur que nous ressen­tons tous et au salut chaleureux que Le Car­net et ses lecteurs lui adressent.

Jean-Pierre Ver­heggen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°118 (2001)