Une montagne de poésie
L’odradek de Kafka est une créature extraordinairement mobile et insaisissable. Comme la poésie selon Jacques Izoard. Et voici qu’on nous dit qu’il est mort le 19 juillet 2008 à Liège (où il était né le 29 mai 1936). C’est un être magnifique que nous perdons. Mobile et insaisissable, il l’était lui aussi et même semblait souvent avoir le don d’ubiquité… Tout le contraire d’un poète dans sa tour d’ivoire, c’était un homme de communication, infatigable animateur de rencontres littéraires et militant de la poésie. À Liège, plus magicien que mage, Jacques Izoard excellait à faire sortir les poètes d’eux-mêmes. Ses présentations se passaient à toute heure, en tous lieux. Citons, au fil des années, le Quai en Roture, le Cirque Divers, la Griffe, le Carlo Lévi, la Casa Nicaragua, la Maison des mots de l’Emulation, l’Aquilone ou la Librairie Pax. Il prenait plaisir à faire s’y rencontrer les gens qu’il aimait. Il m’aura présenté à presque tous les poètes qu’aujourd’hui je tutoie. Combien d’entre nous l’auront entendu narrer ses rencontres avec Céline, Marcel Jouhandeau, Hervé Guibert, Edouard Glissant ou encore Eugène Guillevic ! Mémoire vivante, Jacques Izoard envisageait d’écrire un livre de souvenirs, mais ne se sentait pas prêt à la prose… Dans les années 70, il avait lancé les revues Odradek et Mensuel 25 et aussi l’atelier de l’Agneau. C’était un homme facétieux et ironique. Nous allons regretter ses anecdotes, ses colères et son humour… La poésie a nourri toute sa vie. Il était à lui seul un choix d’anthologies, bien plus qu’une histoire de la poésie : une conscience. Régent littéraire dans des écoles professionnelles, il y mettait au menu le poème du jour comme d’autres la prière ou le potage. Il était curieux et attentif à la poésie des autres, et peut-être plus encore qu’à la sienne. À ceux qui écrivaient, mais aussi aux plasticiens, il insufflait de l’assurance. Il possédait cette rare qualité de pointer le meilleur chez un poète, ne fût-ce qu’un seul vers !
Témoin de sa ville, de ses escaliers, de la Meuse, Jacques Izoard aimait les petites gens, les laissés pour compte. Il allait et venait, écoutait, recueillait des histoires et vous les rapportait devant une bière… L’écouter parler, voyager avec lui, marcher à ses côtés, partager un poème, ce sont là des moments qui m’accompagnent. Son sourire, ses mots, sa voix nous manquent déjà… Jacques avait plusieurs masques, l’un sévère et glacial, qui lui permettait de se protéger des importuns, l’autre sincère et sensible, qui regardait en vous avec bienveillance. C’était aussi un des amis les plus drôles qu’on puisse rêver d’avoir. Il se méfiait des intellectuels ; son intelligence toute sensuelle ne s’accommodait guère de compromis. De sa poésie, on a souligné la liberté et la limpidité. Il a inventé sa syntaxe poétique pour des poèmes concis, ludiques et tangibles. Jacques comparait volontiers le poème à un tour de prestidigitation, à une suite de foulards de toutes les couleurs. Il écrivait tous les soirs quelques poèmes. Parmi ses « objets » poétiques de prédilection, on peut évoquer la langue, le corps, les lèvres, mais aussi les saisons… Il nous lègue une poésie d’un lyrisme mesuré, qui se méfie des abstractions. Ses poèmes ? Des cailloux dans la bouche, mais aussi une superbe confusion entre langage et matérialité du monde. En France, il avait obtenu les prix Mallarmé et Bosquet, et chez nous le Triennal de poésie. Il m’avait dit, citant Chavée, qu’un jour il n’entrerait pas à l’Académie, c’était vrai. Pour lui qui avait publié son premier livre en 1962, nous restions tous de jeunes poètes… Récemment, en 2006, l’année de ses septante ans, les éditions de la Différence publiaient les deux premiers tomes de ses œuvres, jusqu’en 2000 — il n’aimait pas que l’on dise complètes ! Presque 2000 pages, pas loin de 5000 poèmes, publiés sous la houlette de Gérald Purnelle, donnaient enfin toute l’ampleur de l’Oeuvre. Et l’Université de Liège, si longtemps suspecte à ses yeux, lui consacrait un colloque. Le poète parut comblé mais son cœur et son souffle le lâchaient peu à peu… On a redit aussi à cette occasion-là qu’il n’aimait pas les hommages. Alors, pardon, Jacques. Et merci. Et puis, simplement au revoir, et à se donner rendez-vous, un de ces jours, pour un tour de poème dans le bleu Izoard.
Karel Logist
Frappé de cécité dans sa Cité ardente
À Jacques Izoard
in memoriam
Il aurait voulu partir simplement
comme on tourne la page d’un livre
et sans faire plus de bruit qu’une herbe
quand le vent se déchaîne
ou alors peut-être en grand arroi
parmi ses amis avec une blonde
qui mousse au bord des lèvres, et que la triste
nuit aille se faire mettre
en Roture. Mais la terre a versé
d’un coup sur lui toute sa charge
de clous, de souches, de charbons, coupant
le chemin de celui
qu’un seul cri rend au silence des neiges.
Guy Goffette
Articles parus dans Le Carnet et les Instants n°153 (2008)
