Hubert Juin : la voix des hameaux

Hubert Juin

« Ce monde vivant à l’épi­derme d’une vie géante. »

Per­son­nal­ité mar­quante du milieu lit­téraire parisien, essay­iste, his­to­rien de la lit­téra­ture, directeur de col­lec­tions, pro­duc­teur à France-Cul­ture, Hubert Juin n’a cessé de revenir sur cette ques­tion : pourquoi et com­ment par­ler de sa terre natale ? Ses livres, basés sur les sou­venirs de son enfance gau­maise dans la région d’Athus, décrivent la vie des vil­lages tra­ver­sés par la Mes­san­cy et leur pro­gres­sive trans­for­ma­tion sous l’in­flu­ence de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion que la région con­naît durant l’en­tre-deux-guer­res.

Sa réflex­ion se mène dans deux types de textes les cinq romans du cycle Les Hameaux, pub­liés entre 1958 et 1968 et ces livres, dif­fi­ciles à décrire, qui tien­nent à la fois de l’es­sai, de l’au­to­bi­ogra­phie réelle et de l’au­to­bi­ogra­phie inven­tée que sont Les Bavards, Célébra­tion du grand-père, Paysage avec riv­ière ou L’Ar­bre au féminin. Pre­mier pub­lié, Les Bavards témoigne de l’ex­péri­ence de la guerre par le jeune Juin. L’hor­reur du con­flit est, à ses yeux, le fait des bavards, ceux qui se sont lais­sé aller au délire ver­bal, ceux dont le lan­gage inessen­tiel mène à la bar­barie. A ces bavards s’op­posent les silen­cieux des hameaux, les gens de la terre et de la forêt, ceux dont la maîtrise sur les choses con­siste à accepter de se pli­er aux rythmes, extérieurs à eux, de la nature. N’y a‑t-il pas dans leur atti­tude quelque chose dont il faudrait s’in­spir­er ? Cette vérité, pour­tant, n’est pas for­mulée, elle transparaît seule­ment dans leurs gestes. « Par­ler juste, c’est ramen­er chaque idée à son cours ter­restre, c’est abaiss­er l’e­sprit jusqu’aux cer­ti­tudes du corps » (Les Bavards). Les silen­cieux ne sont pas à même de traduire l’ex­péri­ence qui transparaît dans ce lan­gage des gestes. « Ma par­en­tèle était faite de taiseux… ils étaient les pro­scrits de la parole. Per­son­ne de mon lig­nage n’avait par­lé, et, mieux encore, per­son­ne n’avait écrit. Le dis­cours ne se con­ce­vait pas. Le dis­cours, c’é­tait le temps per­du » (Le Dou­ble et la dou­blure).

juin les bavardsDans l’imag­i­naire de l’écrivain, les silen­cieux se pressent alors autour de lui : « et je ne vois rien qui soit plus urgent que de don­ner un sem­blant de véri­ta­ble vie à ces gens de ma lignée, à ces gens des hameaux qui n’ont plus désor­mais de vie que par moi, et dont je suis, aux pays de la parole, le délégué » (Célébra­tion du grand-père). Cette exi­gence va fonder la démarche lit­téraire de Juin : « com­mu­ni­quer par les mots la con­science de cette voie opposée, de la- quelle sont exclus et les mots et la con­science » (Les Bavards). Une autre rai­son le requiert encore : les vil­lages ont été, injuste­ment, poussés à dis­paraître. Il y a pour l’écrivain une néces­sité et une urgence poli­tique à dénon­cer la manière dont les « tech­ni­ciens » ont orchestré cette dis­pari­tion. D’au­tant qu’une occa­sion a peut-être été per­due. « Ce n’est pas sur eux que je pleure, (moi qui ne pleure pas), ni sur eux, ni sur les genêts, ni sur la riv­ière qui est bien lisse main­tenant dans sa robe de pét­role et de lessive syn­thé­tique : ils étaient voués à ce sort.
Mais s’ils avaient, tous ensem­ble, représen­té une chance qui ne revien­dra plus ? » (Paysage avec riv­ière). Ain­si se com­prend l’im­pa­tience d’Hu­bert Juin à saisir le mys­tère de ces exis­tences, s’il existe.

Le secret ou le vide ?

Très tôt, une ambiva­lence se mar­que à l’é­gard de sa par­en­tèle et de ce milieu paysan. Leur silence n’est peut-être, tout compte fait, que le signe de leur inca­pac­ité à dire le réel, ce silence ne cache peut-être rien qu’un vide, celui de la non-intel­li­gence de leur atti­tude, faite de soumis­sion aveu­gle à l’habi­tude et à la tra­di­tion, jus­ti­fiée par le poids des aînés dans cette société vil­la­geoise. Leur soi-dis­ant savoir agri­cole peut se révéler une accu­mu­la­tion d’er­reurs que des agronomes, pour­tant venus de chez les bavards, ont tôt fait de cor­riger. Le lacon­isme de leurs proverbes, sou­vent présen­tés comme expres­sion d’une sagesse, ne sig­nale que l’i­nadéqua­tion de leur savoir. Les essais «auto­bi­ographiques » oscil­lent ain­si sans cesse entre ces deux pôles : une sym­pa­thie pro­fonde pour cet univers mais aus­si le sen­ti­ment de la vacuité et de la pau­vreté de ces exis­tences.

« Ceux de ma par­en­tèle ne ressem­blaient aucune­ment aux per­son­nages des romans “paysans” : ils ne pos­sé­daient pas cette sagesse dont ils font grand cas, et qui, au mieux, indique la répéti­tion mécanique de recettes ambiguës et de gestes hérités, ni non plus je ne sais quelle sci­ence qui en ferait les maîtres du monde sen­si­ble. Ils ne sont pas silen­cieux par con­vic­tion, mais par empêche­ment pur et sim­ple. Ils ne refusent pas de par­ler, ils ne par­lent pas. Les inca­pables, les frus­trés. Leur mutisme est une sorte d’ou­bli con­stant, per­ma­nent. Ils ne témoignent pas pour la nature, parce que la nature tra­verse leur trans­parence, s’en­gouf­fre dans leur opac­ité, dis­paraît dans leurs yeux vides. Ils ne savent pas si la nature est belle ou non, mau­vaise ou non, poignante ou non : ils la subis­sent » (L’Ar­bre au féminin).

Ce qu’il y a de juste et de vrai à dire de cette vie appa­raît finale­ment plus dans les romans que dans les essais, là où l’écrivain peut inven­ter ce qu’il a vu. C’est le car­ac­tère orig­inel et prim­i­tif de la vie vil­la­geoise qui fascine Juin : « Le vil­lage vient de naitre », c’est-à-dire qu’il donne plus claire­ment à com­pren­dre les principes fon­da­teurs de la vie sociale. La forêt l’en­toure, tout entière sous le signe de l’an­i­mal­ité. Ses bruits, ses odeurs font d’elle une bête au repos, où se perçoit le fond ani­mal de l’hu­man­ité, cette per­cep­tion brute qui mène à l’ivresse des sens et à cette sen­sa­tion de par­ticiper aux rythmes immuables, à une vie immo­bile, répéti­tive et sûre. Mais l’homme ne peut y exis­ter. Le vil­lage doit naître ; il se con­quiert sur la forêt, fait taire ses voix. Les hameaux ne sont pas un par­adis : leur con­sti­tu­tion repose sur un con­flit fon­da- men­tal, entre sil­lon et futaie, qui en génère d’autres. La société vil­la­geoise se con­stru­it donc sur la con­trainte, la néga­tion vio­lente (qui peut men­er au meurtre), pour que s’in­stau­re l’or­dre social, celui de l’é­conomie rurale et de la péren­nité du lig­nage.

Les voix du texte

juin les sangliersPour que les hameaux vivent, il faut aus­si faire taire la femme, ne surtout pas écouter sa voix. Ain­si, Joséphine se per­dant dans les bois « deve­nait ce que l’homme qui con­naît et tra­vaille la terre fuit» (Les San­gliers). La vio­lence à l’é­gard des femmes appa­raît comme une des don­nées déter­mi­nantes de la vie vil­la­geoise. Atti­tude que ne partage pas Hubert Juin, pour qui la femme et l’ar­bre se con­joignent dans une image forte qu’il appelle l’ar­bre au féminin. L’om­nipo­tence des vieux, la sujé­tion dans laque­lle ils main­ti­en­nent les jeunes, qui n’ont alors d’autre but que de les con­tr­er, est encore une de ces con­tra­dic­tions bru­tales. Cette société figée et vio­lente se révèle frag­ile, inca­pable d’évoluer. Et face au défi de l’in­dus­tri­al­i­sa­tion (La Cimenterie et Le Repas chez Mar­guerite) et à celui de la guerre (Les trois cousines), elle est inca­pable de réa­gir et dis­paraît. On est loin de la descrip­tion d’une société paysanne idyllique et de l’idéal­i­sa­tion du passé, pon­cifs de la lit­téra­ture région­al­iste, dont l’écrivain gau­mais ne se prive pas de pour­fendre la naïveté.

juin le repas chez marguerite

Pro­fondé­ment nour­ri de la lec­ture de William Faulkn­er, incité par Albert Béguin à con­sid­ér­er que « le roman est aus­si la recherche du roman »>, Juin boule­verse égale­ment les codes d’écri­t­ure du région­al­isme. Dans ses réc­its, un dis­cours inter­pré­tatif, œuvre d’un nar­ra­teur tan­tôt extérieur, tan­tôt lui-même repris dans la voix du vil­lage, inter­fère sans cesse avec la trame nar­ra­tive. Ce nar­ra­teur com­mente les événe­ments, voulant leur don­ner sens, mais laisse dans l’om­bre des infor­ma­tions essen­tielles à la com­préhen­sion. La chronolo­gie perd toute linéar­ité, deman­dant au lecteur un effort de recom­po­si­tion de la logique des événe­ments. Dans Les San­gliers, par exem­ple, la même scène du cimetière est racon­tée deux fois, avec des vari­antes sig­ni­fica­tives. Le Repas chez Mar­guerite pro­pose deux his­toires situées à vingt ans d’in­ter­valle, décrites en par­al­lèle, reprenant nom­bre d’élé­ments com­muns, sans que l’on sache exacte­ment tout de suite où l’on se situe. Quant aux per­son­nages, ils valent peut-être surtout par leur fonc­tion sym­bol­ique. La phrase, enfin, coupée d’in­cis­es, suiv­ant un cours capricieux, veut don­ner le sen­ti­ment d’une per­cep­tion simul­tanée, d’une immé­di­ateté brute de sen­sa­tions ou de nota­tions mul­ti­ples, en même temps qu’elle sug­gère les hési­ta­tions de la pen­sée.

Ain­si, Hubert Juin, loin des stéréo­types du dis­cours sur la nature et la vie rurale, impose une réflex­ion orig­i­nale sur le rap­port à la terre dont il est dif­fi­cile, aujour­d’hui, de faire l’é­conomie.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°113 (2000)