Christian Hubin, Ce qui est

Le poète et l’asymptote

Chris­t­ian HUBIN, Ce qui est, José Cor­ti, 1995

hubin ce qui estS’il n’est pas un faiseur de sys­tème, tout philosophe digne de ce nom sait qu’il tâtonne dans un laby­rinthe, dont il ne croit même pas qu’il re­cèle (en quel cen­tre dis­simulée ?) une vérité. Il tente mod­este­ment, opiniâtrement, de voir un peu plus claire­ment « ce qui est », à force de dénon­cer et de balis­er les impass­es, à force de ques­tion­ner, sous les angles d’at­taque les plus divers, une pré­ten­due réal­ité qui s’avère opaque.

Il serait temps qu’on daigne s’apercevoir que nous tenons en Chris­t­ian Hubin un de nos rares, un de nos grands poètes-philo­­sophes. Parce qu’il n’est plus du tout urgent de décrire le monde, ni les émois mouil­lés de nos moi-je, Hubin s’at­tache (j’ai envie de dire depuis tou­jours, mais ici, quelle su­perbe con­fir­ma­tion !) à dire et à faire parta­ger sa stu­peur. Celle-ci ne con­damne pas au silence ; elle con­fronte à une évi­dence : le poème est une asymp­tote qui s’ef­force, et seule­ment s’ef­force, à la tan­gence : « Pous­sière où résonne ce qu’elle ne touche pas. » Où sommes-nous, sinon « à un écart / in­fime » ? « Où toute chose / soudain / sans li­mites. » « Où autre chose, sans cesse / — comme prêt. » II n’im­porte pas que le terri­toire sondé, où les trans­parences sont trom­peuses, soit autrement désigné ; il importe que poète et lecteur, écar­quil­lés, soient aux aguets, dès que dénon­cé le sim­u­lacre, et per­forant jusqu’à l’être, sous le paraître. Le poème va de grotte en cav­erne, de cav­ité en vac­uole, de vide en absence dans un espace où les repères du passé, du présent et du futur n’ont pas encore été fichés : d’où cette pro­liféra­tion de par­ticipes présents, formes ver­bales inca­pables à elles seules de ren­voy­er, pré­cisé­ment, à l’une ou l’autre époque. Nous sommes en un temps « d’a­vant d’être ». D’où ce vers qui paraît inachevé, dis­lo­qué, désar­çonné soudain et prêt à bas­culer vers du sens — celui, soupçonne-t-on, que lui don­nerait un verbe ou ce que l’on appelle, en analyse sco­laire, une propo­si­tion prin­ci­pale ; mais ce serait pour, dans le même mou­ve­ment, le pé­trifier. D’où ces métaphores du retourne­ment sur soi, du ren­verse­ment : l’en­vers vaut-il l’en­droit ?

Deux cent sep­tante poèmes minus­cules (au plus, trente mots) captent le minus­cule : « Dans le minus­cule / d’alors, / deman­dant. » Poudroiement. Cligne­ment. Vac­il­la­tion. Pul­sation. Cille­ment. Vibra­tion. Egout­te­ment. Cher­chant « ce qui est » dans ce qui s’altère. Imper­cep­ti­ble­ment : il faut lire l’impercep­tible, il faut enten­dre le silence et accueil­lir l’in­com­men­su­rable — ce qui n’est nulle­ment para­dox­al.

Longue­ment épiées, les choses répon­dent : «…comme si de l’ex­trême écoutait. » C’est l’in­stant, infinitési­mal, où l’in­ter­valle, la frac­ture sont, sem­ble-t-il, sur le point de se ré­duire, où la mul­ti­plic­ité con­fine à l’u­nité, où guet­teur et guet­té vont « au-devant / d’une coïn­ci­dence. » Ce qui est séparé se rejoint : « Pointe sec­tion­née / où unir. » Le préten­dent l’ou­ver­ture et la fer­me­ture du recueil : « Comme en deux… » — « … ensem­ble. » II y a dans ces poèmes de la ful­gu­rance ; celle-ci ne se man­i­feste jamais que lorsque le poète a retenu la salu­taire leçon de l’ef­face­ment de soi. A l’in­star des « morts / ren­dant l’air / lumineux. »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°90 (1995)