Christian Hubin, Greffes

Christian Hubin ou le poème cinétique

Chris­t­ian HUBIN, Greffes, Cor­ti, 2010

hubin greffesVoici la par­tie la plus ciné­tique d’une des œuvres poé­tiques con­tem­po­raines les plus éton­nantes et exigeantes qui soient : avec Greffes, Chris­t­ian Hubin livre son  grand «Dis­jec­ta Mem­bra », qui résulte d’une péri­ode d’écriture d’expérience des lim­ites et de l’existant. Treiz­ième livre pub­lié à l’enseigne des édi­tions Cor­ti, ce poème archi­tec­turé de forme « sonate » repose sur trois mou­ve­ments pro­gres­sifs dont le car­ac­tère sosti­na­to se con­clut comme par un appel à la réso­nance : « L’insonore que par prélève­ments. Qui n’incise pas, ne coupe pas. // Qui entend quand on s’arrête ». Un ensem­ble de fig­ures phoné­tiques dont la trame musi­cale crée une sorte de glos­so­lalie, un chant par éclats, révèle les inter­valles, l’espace même d’où l’expérience est pos­si­ble, les con­di­tions du silence d’où naît le son, s’approchant au plus près du noy­au. Une lec­ture douloureuse mais pos­i­tive de la con­di­tion humaine au sein même de la con­science de mourir.

Relisant les livres précé­dents de Hubin, cha­cun étant une phase d’un ensem­ble con­stru­it dans un retrait qua­si monacal, je suis frap­pé par les titres  : de Per­son­ne ( 1986) à Dont bouge (2006) en pas­sant par Ce qui est (1995), Tombées (2000) , Venant (2002) ou Laps (2004) entre autres, Hubin dresse  la carte topographique d’une Forêt en frag­ments (un livre majeur de 1987) mais aus­si d’un tracé ciné­tique, comme le révèle le titre Con­tin­u­um (1991). On ne peut qu’admirer ce  refus de tout lyrisme et de toute fig­u­ra­tion aus­si bien que l’extrême beauté musi­cale sur­gis­sant de cet amas de syn­copes et de rapts. Mais encore, dans l’héritage des visées rim­bal­di­ennes et d’une saisie phénoménologique, l’apport sin­guli­er de Hubin en matière d’in­can­des­cence ver­bale…

Dans le sig­nifi­ant comme le sig­nifié, il tra­vaille le para­doxe et l’oxymore ; creu­sant, raclant, incisant la masse pour mieux en révéler la source. Proches d’un zen occi­den­tal, sa vision, sa for­mu­la­tion du monde et de l’expérience révè­lent les artic­u­la­tions, les con­nex­ions entre l’individu et le cos­mique, le déchet et le vivant dans un mou­ve­ment qui les dépasse et les englobe. D’où ce cou­ple per­ma­nent, ces fig­ures se répon­dant, se fra­cas­sant l’une en l’autre ou se retour­nant dos à dos,  s’épousant dans le rejet comme dans l’union. Une vision manichéenne ne per­me­t­trait pas de saisir au vif ce qui est ici une incroy­able adap­ta­tion au mou­ve­ment, à la méta­mor­phose, à la trans­gres­sion, au dépasse­ment des con­traires et des oppo­si­tions.  Hubin, par son art de voir et de nom­mer l’expérience de sa vision, déploie une poé­tique intran­sigeante, qui ne racon­te rien mais qui tente de tout dire.  Son reg­istre syn­tax­ique troue le dis­cours, comme si seuls en sur­nageaient des blocs, des éclats, des intu­itions. Pour­tant, un phénomène antin­o­mique s’élabore dans cette langue en mou­ve­ment, sorte d’accélérateur qui, fra­cas­sant le noy­au de l’élémentaire, libère d’autres par­tic­ules infra, leur énergie en expan­sion… Ce phénomène est musi­cal d’une part : cas­sant la syn­taxe, le poète libère l’énergie des voca­bles qui, par con­t­a­m­i­na­tion, se gref­fent, métabolisant leurs élé­ments pour une plus-val­ue de sens. Par ailleurs, les reg­istres métonymiques abon­dent et se réper­cu­tent à par­tir de quelques fig­ures : le sou­ple, le liq­uide, le mou­vant, le pur, le rapi­de, d’une part ; aux­quels répon­dent celles du fixé, du mélange, de l’informe, d’autre part. Le vocab­u­laire est forte­ment déter­miné par les reg­istres médi­cal et biologique : plus que par le passé, où les élé­ments naturels for­maient le prin­ci­pal réser­voir lin­guis­tique du poème, c’est d’une descente au sein même du corps souf­frant qu’il s’agit et des rap­ports d’une con­science avec sa pro­pre fini­tude. De ce com­bat, dans l’intériorité elle-même, sour­dent une lucid­ité et — une espérance ? C’est ce qui, avec la beauté épous­tou­flante de la langue, fait le mérite et la han­tise de ce livre exem­plaire : l’humilité et l’irréductible sans trahir : « Dont ce. Dont la vitesse, les syn­chrones – ou une autre sous elles, exclue d’elles. Dont scan­dant au-devant – rétrac­tée. // Greffes de ce qu’on n’entend pas. // Dont on est la réper­cus­sion ».

Éric Brog­ni­et


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°166 (2011)