La fureur de se taire
On me parle beaucoup, ces jours-ci, de communicabilité, de seuil de l’inintelligibilité, de ruptures syntaxiques, de courts-circuits sur le vide. Or ile se trouve que le vie m’apparait, à moi, dans le plein – j’entends le masticage, le mastoc, l’émulsion, les logorrhées et lallations, les gargouillis de chasses et de vannes médiatiques, — paroles, images, rythmes broyés dans la même absorption-déjection du phantasme, la même imposture programmée, niant que nous ne sommes pas au monde (Rimbaud).
Société du spectacle, oui, Debord a vu juste ; cirque frénétique et comateux où le leurre tient lieu de présence, en l’attestant la dévalue : tangos charismatiques sous les spots du Pouvoir, eschatologies de la Marchandise, — le ciel d’Europe lave plus blanc et le Deutschemark est son prophète. O rimmel du show quotidien, confettis de diplômes sur les braderies scolaires, colloques, célébrations et commémorations, jeux vidéo avec Michaux, orgasmes culturels, sono, martèlements ! Mostra, ô hypertrophique Mostra ! Masques, encore un effort avec le Beckettland :
Simule, porc ! Simule, pouacre !
Je fixe les traits de visages que je ne regarde pas, qui ne me regardent pas. Curieusement, j’entends les voix qui les traversent. Elles leur ont survécu, elles les précèdent. Notre chair même, collée aux os, viendrait d’une voix, qu’elle oblitère.
Massive, passive, — quelle réalité ? Nous percevons à tout instant le choc d’un fond qui se dédouble, d’où jamais l’horror vacui ne fut si neuve, ni la lumière si médusante. Peut-être n’a‑t-on jamais tant appelé, convoqué, perverti les signes.
Peut-être n’a‑t-on jamais tant comblé, obturé. Peut-être faisons-nous semblant d’être. Qui n’a vu dans son miroir, dans ses gestes, l’ellipse suprême ?
L’incommunicable, limpide, dilaté.
Fin d’après-midi ; fin des bruits de machines humaines. On devine déjà, montant par rots des récepteurs, les nouvelles fraiches, le sang frais, la pub fraiche.
En même temps et non, essentiellement seule, une fumée bleue s’avance sur la vallée.
L’incommunicable. Où il faut en venir. Sous les bruits, les discours, langues de bois et stéréotypes, sous toutes les saturations de l’ « échange » : une insignifiance qui signifierait. C’est pourquoi l’idée d’implosion est […] si séduisante. Seule une explosion invertie semble indiquer, par une hausse illimitée de densité, la présence du noyau essentiel d’une chose. Serait-ce dans le vide. La notion de vide rachète en quelque sorte la notion de dehors et sa connotation de perte (Roberto Juarroz, Fragments verticaux, Corti, 1993).
On tourne une page, relève les yeux. Un léger souffle ride la surface aux têtards. Des bouffées de clame remontent le fleuve, des nacelles de buis sur les oubliés.
Noyau contenu du gel. S’interrompant une seconde, on entend ce qui augmente.
Comme si certains matins, de l’intelligence curait l’air, l’essorait – presque insoutenable : allégement du Tout, pureté du même jour précédant le temps, — comprenant jusqu’à sa limpidité, jusqu’au vide muet où de Stael s’est jeté.
Et ce qui veut faire être doit ne pas être ; saisir, ne pas saisir. L’allergie, fût-elle foi en rien, — il n’y a rien sans allergie.
Comme écrire, peut-être, voudrait boucher les espaces infinis, — bouche les mots mêmes. Comme les dernières pages dont on n’a rien retenu, quand des fragments d’autres s’en retirent – silence musical de dissolution — , qu’enfin ce qui est nous atteint, son inexistence autour, irradiée.
Comme si, elle-même simulacre, l’écriture n’exprimait que ce qui n’a jamais pu être (Claude Louis-Combet) : liturgie sans dogmes ni théologie, dont la seule incantation serait le fondement et la preuve. Langue s’invoquant du vide de la langue, d’avant le temps, où le corps et la nuit à l’unisson s’excèdent, se scandent par vagues concentriques, se propagent, se répondent – respiration de couches enfouies, rumeurs, constellations d’échos : ce qui capte l’expression et ce dont elle meurt. Monologue erratique dont le sens, le contenu seraient encore à naitre, en même temps paraphrasent – quelle récurrence ? dont il se voudrait l’avènement, la manifestation plénière et comme hantée. Désir qui ne renvoie qu’au désir, à cette marge de silence sur laquelle il débouche, où il se retourne. Perpétuelle ellipse de l’intériorité et de l’extériorité indissociables.
Rien peut-être n’est plus illusoire, plus vital que cette fusion-là. Rien, derrière le vacarme, à travers les trompe‑l’œil, plus fidèle aux remorqueurs d’ombres (R. Gilbert-Lecomte), aux phosphènes dansant, jusqu’à s’effacer, avec l’ultime simulacre ; mimant, à travers les livres, chantant la Fureur de se Taire.
Christian Hubin
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°90 (1995)
