Carte blanche : Christian Hubin

La fureur de se taire

Christian Hubin

Chris­t­ian Hubin

On me par­le beau­coup, ces jours-ci, de com­mu­ni­ca­bil­ité, de seuil de l’inintelligibilité, de rup­tures syn­tax­iques, de courts-cir­cuits sur le vide. Or ile se trou­ve que le vie m’apparait, à moi, dans le plein – j’entends le mas­ticage, le mas­toc, l’émulsion, les log­or­rhées et lal­la­tions, les gar­gouil­lis de chas­s­es et de vannes médi­a­tiques, — paroles, images, rythmes broyés dans la même absorp­tion-déjec­tion du phan­tasme, la même impos­ture pro­gram­mée, niant que nous ne sommes pas au monde (Rim­baud).

Société du spec­ta­cle, oui, Debord a vu juste ; cirque fréné­tique et coma­teux où le leurre tient lieu de présence, en l’attestant la déval­ue : tan­gos charis­ma­tiques sous les spots du Pou­voir, escha­tolo­gies de la Marchan­dise, — le ciel d’Europe lave plus blanc et le Deutschemark est son prophète. O rim­mel du show quo­ti­di­en, con­fet­tis de diplômes sur les braderies sco­laires, col­lo­ques, célébra­tions et com­mé­mora­tions, jeux vidéo avec Michaux, orgasmes cul­turels, sono, martèle­ments ! Mostra, ô hyper­trophique Mostra ! Masques, encore un effort avec le Beck­et­t­land :

Simule, porc ! Simule, pouacre !

Je fixe les traits de vis­ages que je ne regarde pas, qui ne me regar­dent pas. Curieuse­ment, j’entends les voix qui les tra­versent. Elles leur ont survécu, elles les précè­dent. Notre chair même, col­lée aux os, viendrait d’une voix, qu’elle oblitère.

Mas­sive, pas­sive, — quelle réal­ité ? Nous percevons à tout instant le choc d’un fond qui se dédou­ble, d’où jamais l’horror vacui ne fut si neuve, ni la lumière si médu­sante. Peut-être n’a‑t-on jamais tant appelé, con­vo­qué, per­ver­ti les signes.
Peut-être n’a‑t-on jamais tant comblé, obturé. Peut-être faisons-nous sem­blant d’être. Qui n’a vu dans son miroir, dans ses gestes, l’ellipse suprême ?
L’incommunicable, limpi­de, dilaté.

Fin d’après-midi ; fin des bruits de machines humaines. On devine déjà, mon­tant par rots des récep­teurs, les nou­velles fraich­es, le sang frais, la pub fraiche.

En même temps et non, essen­tielle­ment seule, une fumée bleue s’avance sur la val­lée.
L’incommunicable. Où il faut en venir. Sous les bruits, les dis­cours, langues de bois et stéréo­types, sous toutes les sat­u­ra­tions de l’ « échange » : une insignifi­ance qui sig­ni­fierait. C’est pourquoi l’idée d’implosion est […] si séduisante. Seule une explo­sion inver­tie sem­ble indi­quer, par une hausse illim­itée de den­sité, la présence du noy­au essen­tiel d’une chose. Serait-ce dans le vide. La notion de vide rachète en quelque sorte la notion de dehors et sa con­no­ta­tion de perte (Rober­to Juar­roz, Frag­ments ver­ti­caux, Cor­ti, 1993).

On tourne une page, relève les yeux. Un léger souf­fle ride la sur­face aux têtards. Des bouf­fées de clame remon­tent le fleuve, des nacelles de buis sur les oubliés.

Noy­au con­tenu du gel. S’interrompant une sec­onde, on entend ce qui aug­mente.

Comme si cer­tains matins, de l’intelligence curait l’air, l’essorait – presque insouten­able : allége­ment du Tout, pureté du même jour précé­dant le temps, — com­prenant jusqu’à sa lim­pid­ité, jusqu’au vide muet où de Stael s’est jeté.

Et ce qui veut faire être doit ne pas être ; saisir, ne pas saisir. L’allergie, fût-elle foi en rien, — il n’y a rien sans allergie.

Comme écrire, peut-être, voudrait bouch­er les espaces infi­nis, — bouche les mots mêmes. Comme les dernières pages dont on n’a rien retenu, quand des frag­ments d’autres s’en retirent – silence musi­cal de dis­so­lu­tion — , qu’enfin ce qui est nous atteint, son inex­is­tence autour, irradiée.

Comme si, elle-même sim­u­lacre, l’écriture n’exprimait que ce qui n’a jamais pu être (Claude Louis-Com­bet) : liturgie sans dogmes ni théolo­gie, dont la seule incan­ta­tion serait le fonde­ment et la preuve. Langue s’invoquant du vide de la langue, d’avant le temps, où le corps et la nuit à l’unisson s’excèdent, se scan­dent par vagues con­cen­triques, se propa­gent, se répon­dent – res­pi­ra­tion de couch­es enfouies, rumeurs, con­stel­la­tions d’échos : ce qui capte l’expression et ce dont elle meurt. Mono­logue erra­tique dont le sens, le con­tenu seraient encore à naitre, en même temps para­phrasent – quelle récur­rence ? dont il se voudrait l’avènement, la man­i­fes­ta­tion plénière et comme han­tée. Désir qui ne ren­voie qu’au désir, à cette marge de silence sur laque­lle il débouche, où il se retourne. Per­pétuelle ellipse de l’intériorité et de l’extériorité indis­so­cia­bles.
Rien peut-être n’est plus illu­soire, plus vital que cette fusion-là. Rien, der­rière le vacarme, à tra­vers les trompe‑l’œil, plus fidèle aux remorqueurs d’ombres (R. Gilbert-Lecomte), aux phos­phènes dansant, jusqu’à s’effacer, avec l’ultime sim­u­lacre ; mimant, à tra­vers les livres, chan­tant la Fureur de se Taire.

Chris­t­ian Hubin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°90 (1995)