Christian Hubin, Laps

Poésie pour tous ?

Chris­t­ian HUBINLaps, Cor­ti, 2004

hubin lapsLaps, onz­ième recueil pub­lié par le poète Chris­t­ian Hubin dans la pres­tigieuse et très sélec­tive mai­son d’édi­tion José Cor­ti, s’ou­vre sur le poème suiv­ant : « Et / du houx dans un arrêt. »

Pareille entrée en matière est de nature à rebuter le com­mun des lecteurs. Pour­quoi le pre­mier vers ne con­tient-il que le mot « Et », se demande-t-il ? Qu’ap­porte la ligne blanche après le deux­ième vers ? Que désigne exacte­ment le mot « arrêt » ? Sig­ni­fie-t-il sim­ple­ment que le poème s’ar­rête là ? Le texte suiv­ant, qui ori­ente le recueil dans une direc­tion philosophique, n’ap­portera aucune ré­ponse : « Où ce qui / écoute // mainte­nant, // dont main­tenant / est // le choc / ren­ver­sé. » Notre lecteur pour­rait mul­tiplier ici les ques­tions (à quel lieu se ré­fère le « Où » ini­tial ? Pourquoi la phrase s’in­ter­rompt-elle ? Quel type de « choc » peut-il être « ren­ver­sé » ? Que cache l’équiv­a­lence entre « main­tenant » et « choc » ?), mais il aurait vite l’air ri­dicule de celui qui prend les fig­ures au pied de la let­tre. Il lui faut admet­tre qu’il est en présence de métaphores et qu’il ne peut devin­er à quoi celles-ci ren­voient… D’ailleurs, jamais per­son­ne ne s’in­ter­rogera de cette façon car un tel recueil n’est pas des­tiné au com­mun des lecteurs (c’est-à-dire, dis­ons, au lecteur de romans), il est réservé aux seuls ama­teurs du genre.

Cepen­dant, le cri­tique, lorsque vient pour lui le moment de par­ler de poésie, rêve de s’adress­er à ceux qui n’en lisent pas. Parce qu’un recueil comme Laps mérite d’être ouvert et parce qu’il s’ag­it d’une expéri­ence de lec­ture intéres­sante. Deux car­ac­téris­tiques représen­tent de vrais obsta­cles à sa lec­ture (inutile de le cacher) : d’abord, le fait que, même si aucun terme ne nous est incon­nu, il nous est impos­si­ble de dire de quoi il est ques­tion. Ensuite, l’aspect min­i­mal de la forme : des mots clairsemés, en­tourés de silence sont répar­tis en poè­mes de deux à sept vers très courts (sauf dans la par­tie cen­trale faite de poèmes en prose oscil­lant entre deux et cinq lignes).

Pen­chons-nous d’abord sur le pre­mier obsta­cle : pourquoi la poésie contempo­raine se méfie-t-elle de la sig­ni­fi­ca­tion ? Deux raisons, au moins, doivent être invo­quées. La pre­mière tient à l’his­toire lit­téraire. Tout se passe comme si les poètes, dans leur immense majorité, con­tin­u­aient, comme au temps des par­nassiens (ou, déjà beau­coup plus tard, des sur­réal­istes), à se méfi­er de l’expres­sion des sen­ti­ments, des mes­sages, du lyrisme, du mètre, de quelques autres vieilles lunes dont avaient abusé les ro­mantiques. Cela peut paraître absurde, aujour­d’hui que les roman­tiques sont moins lus que leurs suc­cesseurs, mais c’est ain­si : cer­taines cures pren­nent du temps. La sec­onde rai­son tient dans la place occupée par la poésie dans le monde con­tem­po­rain : comme l’u­nivers est sat­uré par la mul­ti­pli­ca­tion univer­selle des infor­ma­tions, elle a ten­dance à occu­per une posi­tion décen­trée par rap­port à cette com­mu­ni­ca­tion ten­tac­u­laire, à arrêter les mots en les libérant (totale­ment ou par­tielle­ment) de la dic­tature du sens et de la pen­sée toute faite. Cette deux­ième rai­son nous amè­ne à jus­ti­fi­er ces vers clairsemés au milieu de pages presque blanch­es : la poé­sie préfère la rareté, qui lui per­met de lut­ter con­tre l’usure inces­sante des mots. Le « Et » isolé qui ouvre Laps re­trouve une sorte de dig­nité et de pesan­teur en occu­pant tout un vers. Cela dit, ces procédés ne sont pas neufs, loin s’en faut. Et peut-être compte-t-on trop de recueils blancs et her­mé­tiques aujour­d’hui : ils per­dent de leur force en devenant presque la norme. Une autre poésie, plus acces­si­ble, est tout aus­si légitime, à mon avis. Mais il n’em­pêche que des livres comme ceux de Chris­t­ian Hubin méri­tent atten­tion. Qu’est-ce qui sépare Laps du trop grand nom­bre des recueils « blancs » d’au­jourd’hui ? Sa rigueur et sa cohérence. Celle-ci est pro­duite notam­ment par une par­tic­u­lar­ité syn­tax­ique : chaque texte ne con­tient en général qu’une pro­position sub­or­don­née (sou­vent intro­duite par « Où »), sans jamais aboutir à un sujet ou à un verbe prin­ci­pal. Il n’en demeure pas moins qu’au début, le lecteur ne sait à quoi s’ac­crocher. Mais, bien­tôt, une espèce de musique étrange s’im­pose à lui. Pour l’en­ten­dre, peut-être est-il néces­saire de lire le texte à voix haute : en tout cas, personnelle­ment, c’est ain­si que j’y parviens. Alors, les nom­breux blancs dis­parais­sent, dans et entre les poèmes, au prof­it d’un rythme rob­o­ratif : la répéti­tion des « Où » et des « Et » en début de poème pro­duit un effet de con­caté­na­tion, comme s’il ne s’agis­sait en fait que d’une seule longue phrase puis­sam­ment artic­ulée. Une phrase incom­préhen­si­ble, certes, mais entraî­nante. La réap­pari­tion de vers déjà lus sem­ble soutenir cette hypothèse (par exem­ple, notre « Et / du houx » lim­i­naire revient à la page 101). Quoi qu’il en soit, le mètre très court entre en con­flit avec la syn­taxe de ma­nière à ani­mer la lec­ture. Peut-être ce com­bat formel entre­tient-il une obscure rela­tion avec la thé­ma­tique de cer­tains poèmes, qui jouent avec l’ab­sur­dité de la néga­tion du néant (« Et retrait […] de l’odeur / qu’ils n’ont / pas eue » ou « […] que la pluie sur qui // n’est pas né »). La ten­sion formelle aurait par­tie liée avec la ten­sion du non-sens. C’est pos­si­ble, je n’en sais rien. Le car­ac­tère mutilé des phras­es sem­ble lui aus­si pro­duire con­fusé­ment du sens, le texte ex­hibant ses pro­pres blessures, le temps d’un « laps »… Par­fois, un poème paraît com­menter l’ensem­ble du recueil : « Comme une part d’a­vance, un com­mencement qui n’en­globe jamais ». Mais il s’ag­it peut-être, là encore, d’une mau­vaise piste. L’e­sprit humain ne peut s’empêcher de don­ner un sens à ce qui n’en a (peut-être) pas. Tou­jours est-il que l’on éprou­ve du plaisir à lire tout haut les 123 pages de Laps. Plaisir assez court, c’est vrai, (moins d’une demi-heure) et qui n’au­rait pu dur­er une soirée entière, mais plaisir pur et dés­in­téressé.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°137 (2005)