Christian Hubin, Le sens des perdants

La poésie comme une asymptote

Chris­t­ian HUBINLe sens des per­dants, José Cor­ti, 2002
Chris­t­ian HUBINVenant, José Cor­ti, 2002

hubin le sens des perdantsQuelles com­pé­tences (sauf à se con­train­dre à la para­phrase ?) le lecteur du Sens des per­dants doit-il mo­biliser quand il s’a­choppe à « Par­fum de sol­stice coupé. Un phos­phène par­court en hâte la prairie. Main­tenant seule­ment, le con­tre-ut d’hi­er se détache, parvient à tra­vers l’air blanc »? Ou à « Une dés­ap­pari­tion est sœur du pom­mi­er. Les fos­sés tin­tent dans l’ellip­tique » ? Doit-il sol­liciter, le lecteur, l’intelli­gence raison­neuse, la sen­si­bil­ité (on la dit plus sou­ple), la fer­vente et anci­enne fréquen­ta­tion des poètes ? Je crains que les diffé­rentes grilles de lec­ture qui lui seraient ain­si pro­posées con­stituent de bien mai­gres res­sources. Il restera donc au lecteur à pren­dre son par­ti d’une frange d’in­in­tel­li­gi­ble — « indu / intouché / incon­tenu ». Hubin l’en avait prévenu : « Mes textes ne sont pas plus incom­préhen­si­bles que la réal­ité elle-même — ce qui ne les jus­ti­fie pas pour autant ». Je crois le con­traire — sinon nous n’au­ri­ons à ren­dre compte que d’une activ­ité ludique. Or, le sen­ti­ment (dis­ons plutôt l’impres­sion, l’é­mo­tion) qui s’empare de Hubin quand il tente « de dire ce qui a fail­li être », c’est la « stu­peur » (mot rim­bal­dien) : en­gourdissement, voire paralysie dont le poète ne s’ébroue que par un questionne­ment assour­dis­sant et exténu­ant : « Qui écrit au vrai ? Qui est écrit ? » / « Quoi ? » / « Vers où ?» / « Venu de quand ? » Dès lors, tous les sens (y manque seule­ment l’odor­at) se tien­nent aux aguets pour enre­gistrer le réel : « Le sou­venir de l’ocre des pilas­tres, comme une pous­sière sur ces mots, son léger acide palatal, con­juguant le grain du tuffeau il y a vingt ans en Bour­gogne, et ce matin, sous mes pas, le rauque de la neige dur­cie ».

Quel réel, que l’on n’ap­proche que dans un spasme, par le biais d’une écri­t­ure qui ne se­rait jamais que « le pressen­ti­ment, jamais l’ac­cès » au secret, avec l’e­spoir qu’une « mé­moire incon­nue en moi se souvien[ne] ? (Lorand Gas­par).

« Aux collines arrêtées dans l’é­ton­nement. À l’an­ci­enne lumière qui rejoint. À ce qui dé­passe un homme de dos […]. À la volup­té d’être le som­meil de per­son­ne […]. À l’abîme qui moule et change. Au mul­ti­pli­ca­teur de sens. » / « Comme si par­fois, la beauté était une excrois­sance. » A lire ces phras­es dont l’a­mont (de la cas­cade de dat­ifs, de la con­jonc­tion com­par­a­tive et hypothé­tique) est occulté comme s’il s’agis­sait de brouil­lons ou d’ap­prox­i­ma­tions, on se demande si dans cet amont ne béerait pas « un vide qui par­fois ap­pelle, insé­para­ble de ce qui est… » Ain­si, on ne ferait jamais face qu’à un monde « inchoat­if et en arrêt… » Et la poésie, « exer­ci­ce d’in­termittence », ne pour­rait, au mieux, être con­sid­érée que comme une asymp­tote, tou­jours s’ap­prochant mais jamais ne touchant. Qu’est-ce que la poésie ? « Le poème est son efface­ment. » Un « exer­ci­ce d’indi­gence ». « Dénue­ment, éveil, para­doxe ontique. » « Coïn­ci­dence sans atteinte. » « Elle ne re­présente pas, elle présente. » D’où l’éloge du poème bref dans ce livre à son image dis­con­tinu et frag­men­té. Poème de la voix nue (pas blanche) se gar­dant de tout bavar­dage. Dès lors, texte aus­si d’in­vec­tive ra­geuse dont on devine sans peine qui est la cible : « ces veuves Poignet du micro sur scène, ce jog­ging à glottes, mandibules, ba­rattes à bave […]. Post-pré-para-pom­piers, pous­sifs pon­deurs de l’a­vant-garde de poupe. Où ça salve, s’éclar­quille […], le bran­le à blabla, à cram­pes, à claques, à culs Kleenex, à clo­ques. À bout bar­ri, à bôôf, à pfu­ui­itt… » Ah, quel pas­tiche !

Mais ailleurs, texte où se dessi­nent des con­nivences : avec Valère Nova­ri­na, l’an­ti-Wittgen­stein (« Ce dont on ne peut par­ler, c’est cela qu’il faut dire ») ; avec Rilke (son chant défi­ni comme « refus de toute dis­trac­tion ») ; avec Vaneigem (« Cette voix d’a­verse vierge, ce pétille­ment de déter­sif men­tal ») Et encore, texte où se devi­nent des douleurs : chat mort qui se fau­file entre deux phras­es ; l’é­cho du « pas brouil­lé sur la route de celle qui rap­porte son frère ».

Une remar­que gram­mat­i­cale : le par­ticipe présent (ce titre : Venant), ce mal-nom­mé si fréquent chez Hubin, exprime en le cou­pant net un procès mi-arrivé mi-arrivant. Par elle-même, la forme si timide­ment ver­bale ne ren­voie à aucune per­son­ne, ne situe dans aucune époque. Pourquoi le narra­teur/personnage cen­tral de ce très court texte (nou­velle ? poème en prose ? réc­it ? onirisme ?) est-il d’abord pho­tographe puis passeur de fleuve ? Tous deux témoins-ac­­teurs d’un pas­sage (« Je suis ici pour cher­cher un pas­sage. ») : la pho­togra­phie coa­gule quelque chose en train de se pro­duire — par exem­ple un sourire qui s’ébauche et dont le spec­ta­teur sait qu’il va s’é­panouir ou s’é­vanouir ; le passeur est l’homme du mi­lieu juste, entre proue et poupe. Tout ce qu’­ex­primé à sa manière, qui est celle d’un poète, cette phrase : « Nous sommes le porche du passé, le por­tique bouche bée de stu­peur, le four vagi­nal sans mémoire où ce que l’on voit fond ».

Voici un texte d’at­tente (« Pour que vien­ne ») et d’er­rance dans un lieu assiégé par la neige, dans un site étrange où les eaux tour à tour englouti­raient ou lais­seraient à décou­vert : « juste au milieu du lit, un peu avant l’îlot, une clarté au fond de l’eau comme une vibra­tion mouil­lée » / « Insi­dieuse­ment naît l’im­pres­sion d’un autel clanique qu’un imprévis­i­ble retrait des eaux aurait fait re­monter au jour ».

Quand nous éveillerons-nous, quand donc enten­drons-nous ? « Mais c’est loin, et on n’en­tend pas. »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°126 (2003)