Christian Hubin, Maintenant

Ce qui ne peut devenir

Chris­t­ian HUBINMain­tenant, Cor­ti, 1998
Chris­t­ian HUBINPer­son­ne précédé de Le point radi­ant, Cor­ti, 1998

Hubin MaintenantJ’ai mon­tré ailleurs com­bi­en l’entre­prise poé­tique de Chris­t­ian Hubin est cohérente. Et ce sur tous les plans. Poé­tique, stricte­ment : ful­gu­rance de l’im­age. Styl­is­tique : remail­lage du texte par l’anaphore (lita­nies des « et », des « où ») et les inlass­ables relais lex­i­caux. Philosophique, ou éthique : le poème, dépouil­lé, s’en­tête dans un « mal­gré tout » héroïque, à interro­ger davan­tage qu’à répon­dre. On voudra bien par­don­ner l’im­mod­estie de me citer : « Écrire, dès lors, ten­terait de nous ren­voy­er à la fois à un “avant d’être” et un “après être”, dans une indis­tinc­tion tem­porelle, un “hors-temps” ou un “non-temps” qui ferait table rase de nos caté­gories passé-présent-futur, sauf à en sig­naler les inter­férences […], écrire pour com­pos­er “une langue neuve” […] ; écrire, “non pour définir, mais pour indéfinir…” » Qu’en est-il, Main­tenant ? L’al­litéra­tion, le beau souci du phrasé musi­cal ont presque dis­paru, hormis quelques sur­geons : « la faim écar­quil­lée, le co­quillage… » Dis­cours abrupt, rugueux, dis­loqué, pul­vérisé :

À un moment

tous
inconçus
arrêtés
à tra­vers la grêle.

 Quand rien encore ne s’est assem­blé. Quand ce qui parais­sait assem­blé soudain se désassem­ble : « Comme dans / un vide / les schistes / avant / de / se détach­er. » Plus que jamais, le dis­cours de l’in­stant : « délivrance / de / la durée. » Mais lequel ? Celui d’a­vant main­tenant : « une aper­cep­tion / précédée. »Pour la deux­ième fois, dans l’œu­vre de Chris­t­ian Hubin, un adverbe sert de titre ; la pre­mière se situe en 1989 : Hors. L’es­pace. Le temps. L’ad­verbe relaie l’ad­jec­tif pour tenir le rôle du nom — ce qui désigne la sub­stance ; ce qui, le désig­nant, crée le monde :

Ce qui résonne
sans
qu’i­ci

On pressent puis on com­prend, au tra­vers des oxy­mores (« De l’im­mo­bile / transpor­tant. » — « le silence / est / une / conflagra­tion»), que ce qui est près de se livr­er, dans un même mou­ve­ment s’élude, se dérobe. « Ce qui s’ap­proche », inlass­able­ment reste dif­féré. D’où les pru­dentes images du frôle­ment, du « touchant presque » ; d’où la sura­bondance des « comme » — non pas banale­ment des­tinés à instau­r­er la com­para­i­son, mais à dire l’ap­prox­i­ma­tion ; d’où cette ty­pographie le plus sou­vent éclatée, disconti­nue, trouée ; d’où cette pro­liféra­tion d’ar­rêts, de sus­pens, de spasmes, de hoquets. Le corps tout entier, mais en par­ti­c­uli­er l’épi­derme, et l’œil, et l’ouïe, et l’ap­pareil phona­toire (pou­mons, glotte, lar­ynx) se mobilisent et s’effor­cent. Pour touch­er, voir, enten­dre et dire l’an­térieur. Il s’avère mal­heureuse­ment qu’ils se trou­vent tou­jours devancés, ou en avance — décalés : syn­chronie et tan­gence inacces­sibles. La béance, le manque, l’ab­sence s’im­posent cru­elle­ment : « mem­bre coupé qu’on sent… » — « la lésion pro­fonde, / les ions que rien n’ag­glomère. » Ce qui est n’ad­vien­drait-il que par inad­ver­tance ? Que dans l’in­fime : « Le bruit / du / gran­ule / bougé » ? On est pour­tant « si près / dans / l’in­di­vis­i­ble. » L’é­ton­nement, la stu­peur devant la dérobade et le refus n’inci­tent pas, chez Hubin, à la dés­espérance. Ils s’avèrent au con­traire aigu­il­lon. Ce qui le tour­mente n’ex­ténue pas le poème. Il en dis­loque et désosse la syn­taxe (« Etant / con­tre / la tôle, / posé / de / la fin. »), imag­i­nant des straté­gies inouïes de façon à mul­ti­pli­er les postes d’ob­ser­va­tion : « spec­ta­teur, lui-même res­suscité par ce qu’il voit, ce qu’on voit nous imag­i­nant, ce qui n’en pou­vant plus… » II n’im­porte plus guère, dès lors, de se heurter au lisse, au pyrex, au formi­ca, à la faïence : on per­siste à s’a­pos­ter dans « l’é­coute to­tale/ entourée. » Jusqu’à ce que l’an­térieur et le plus tard fassent soudain, et fugitive­ment, irrup­tion. Ici et main­tenant.

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°105 (1998)