Christian Hubin, Neumes

Neumes

Chris­t­ian HUBIN, Neumes, L’Etoile des Lim­ites, coll. « Par­lant seul », 2012

hubin neumesNous soulignions récem­ment dans Le Car­net et les Instants que Greffes[1] était la par­tie la plus ciné­tique d’une des œuvres poé­tiques con­tem­po­raines les plus éton­nantes qui soient. Qui appar­tient au courant de ce que Maria Zam­bra­no nom­ma « une croy­ance en la poésie, en sa sub­stan­tial­ité, en sa soli­tude, en son indépen­dance », impli­quant désor­mais « une éthique ».[2]

Elle signe tous les livres précé­dents de Hubin, leur dépouille­ment syn­tax­ique extrême et leur refus de tout dis­cours. Ain­si de Neumes, qui pour­suit dans la même voie sans dévi­er d’un mil­limètre. Grâce à la fidél­ité et au courage d’une mai­son d’édition de Charleville-Méz­ières.

On appelle neumes (du grec neû­ma, « signe », altéra­tion de pneû­ma, « souf­fle, émis­sion de la voix ») les signes d’une nota­tion musi­cale durant tout le Moyen Âge – essen­tielle­ment  dans le plain-chant – où une présence naît, puis se dis­sout dans l’in-situ­able ; se fait mélisme, aus­si, et com­mence­ment ; comme le poème de Hubin –  dépouil­lé, arasé – doit être enten­du :

Tétanie

n’est pas,

Serre
quelque chose.


tamise,

devançant.

Pre­mière moru­la ver­bale qui fait état d’un tamis­age, d’un pas­sage au crible. Par­ticipe présent indi­quant une antéri­or­ité qu’on appréhende et qui n’est pas, en même temps. Dans les élé­ments syn­tax­iques démem­brés, dans les blancs typographiques : la trace de ce qui n’est pas dit, ou l’est autrement. Un bord à bord entre le poème et ce qu’il rend per­cep­ti­ble. Car il est, pense Garel­li, un organ­isme vivant. Et « le fix­isme d’une forme », dit Ver­he­sen[3], « est une vue de l’esprit. (…) Un texte poé­tique est tou­jours en attente d’être »[4]. Ain­si, dans Neumes, « le réim­plan­té », « l’eau téléonomique » dis­ent cet émondage, cette acces­sion « par adja­cences », « par coupes », « par cail­lages », « sorte de diaphragme », « méat/du sas », du hoqueté. Ce poème, sans cesse, s’affronte aux lim­ites, se développe autour de son « non-dit », « situé dans les « blancs », les vides qui recè­lent l’énigme fon­da­men­tale de tout poème. Que cette énigme soit faite d’inexprimable ou d’inexprimé importe peu »[5].  Selon une pro­gres­sion accélérée – et comme s’effaçant –, les  deux­ième et troisième mou­ve­ments sem­blent se fon­dre en « com­pac­ité /de der­rière les sons », en presque « tac­tus (…) criblé/ de stu­peur». Clé­ment Layet, présen­tant Chris­t­ian Hubin lors d’un hom­mage que lui con­sacrait la  Bib­lio­thèque Nationale de France[6], a salué cette parole ellip­tique, dépos­sédée, comme « en avance ou en retard sur ce qu’elle peut saisir (…), aux pris­es avec un écart infran­chiss­able ; (…) approche non plus d’un sens, mais d’une lim­ite, de toutes les lim­ites.  (…) Aucun livre, aucune page, aucun vers de Hubin ne com­mence, parce qu’aucun n’aboutit. (…) Et c’est au prix de cette con­fronta­tion tou­jours renou­velée avec la néga­tion que son poème peut dire, en vérité, ce qui est ».[7]« … les poèmes sont en chemin », écrivait Paul Celan dans le « Dis­cours de Brême », « ils font route vers quelque chose, vers quoi ? – vers quelque lieu ouvert, à occu­per, vers un toi invo­ca­ble, vers une réal­ité à invo­quer »[8]. L’exploration des marges ontologiques sem­ble bien être, aujourd’hui plus que jamais, l’objectif assigné à l’écriture par Chris­t­ian Hubin.

Éric Brog­ni­et


[1] Chris­t­ian Hubin, Greffes, Cor­ti, 2010.
[2] Maria Zam­bra­no, Philoso­phie et poésie, Trad. de l’espagnol par Jacques Ancet, José Cor­ti, 2003, p. 114–115.
[3] Fer­nand Ver­he­sen, À la lisière des mots, La Let­tre volée, 2003, p.7.
[4] Ibid., p. 7–8.
[5] Ibid., p. 10–11.
[6] Dans L’arsenal de la poésie, BNF, mai 2011.
[7] Clé­ment Layet, notice bio-bli­ographique de Chris­t­ian Hubin, dans La poésie fran­coph­o­ne du Nord, Librairie Hon­oré Cham­pi­on, 2012.
[8] Fer­nand Ver­he­sen, op. cit., p. 17.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°173 (2012)