Jean Ray et Rosny ainé

Deux auteurs à relire

Arnaud HUFTIER et André VERBRUGGHEN (dir.), « Jean Ray/John Flan­ders — Croise­ment d’om­bres», Otrante. Art et lit­téra­ture fan­tas­tiques n° 14, Kimé, automne 2003
Ar­naud HUFTIER, « La Bel­gique : un jeu de cartes ? De Ros­ny aîné à Jacques Brel », Lez Valen­ci­ennes  n° 33, Press­es Univer­sitaires de Valen­ci­ennes, 2003

otrante n°14Deux revues français­es parues simul­tanément pro­posent des dossiers fouil­lés — coor­don­nés par Arnaud Hufti­er — sur deux écrivains belges que beau­coup de choses rap­prochent : Jean Ray et Ros­ny aîné. Deux auteurs dont la place et le rôle dans la lit­téra­ture belge et franco­phone sont en cours de réé­val­u­a­tion. Sous le titre « Jean Ray/John Flan­ders — Croise­ment d’om­bres », Otrante pro­pose les actes du col­loque qui s’est tenu à Gand au print­emps 1998. Un des axes de réflex­ion a con­sisté à suiv­re chez Jean Ray l’hési­ta­tion entre lit­téraire et par­alit­téraire, sen­si­ble à de nom­breux niveaux de son œuvre : dans la mul­ti­pli­ca­tion des lieux et des formes d’édi­tion, dans le partage entre dif­férents pseu­donymes, prin­ci­pale­ment la dis­tri­b­u­tion Ray/Flanders, dans la pra­tique de gen­res divers, dans les références plus ou moins sa­vantes, entre autres à la mytholo­gie. La vo­lonté de faire une œuvre lit­téraire au sens plein appa­raît ain­si dans le retra­vail que l’au­teur impose à plusieurs de ses livres. A par­tir de cer­tains textes matri­ces (Aux li­sières des ténèbres, par exem­ple), des pans entiers de l’œu­vre sont générés par des trans­for­ma­tions suc­ces­sives : des écrits un peu nég­ligés jusqu’à présent, comme Le bout de la rue, révè­lent ain­si des dimen­sions nou­velles à cette « œuvre tra­ver­sée par le dia­logue du pop­u­laire et du savant ».

D’autre part, le fan­tas­tique se pense au­jourd’hui en ter­mes dif­férents. Il n’é­tait donc pas inutile de soumet­tre Jean Ray à cet éclairage nou­veau, cer­taines lec­tures « savantes » de l’au­teur gan­tois ayant sans doute aidé à penser ce renou­veau théorique. Ros­ny, peut-être plus que Ray, est un auteur mal perçu et incom­plète­ment com­pris (mal­gré le tra­vail précédem­ment réal­isé par Jean-Bap­tiste Baron­ian). Sa démarche est trop sou­vent réduite au roman préhis­torique, La guerre du feu, ou à la sci­ence-fic­tion, La mort de la terre, rééditée dans des col­lec­tions spé­cialisées. S’il n’est évidem­ment pas faux de con­sid­ér­er Ros­ny comme un des pères de la SF, il faut con­sid­ér­er glob­ale­ment sa dé­marche lit­téraire ; elle s’in­scrit au départ dans l’op­tique nat­u­ral­iste, reprenant les spé­culations sur l’o­rig­ine et l’évo­lu­tion de l’hu­manité. La revue Lez Valen­ci­ennes pro­pose de relire Ros­ny dans cette per­spec­tive. L’on décou­vre ain­si cer­taines con­stantes, trou­vant des actu­al­i­sa­tions var­iées : la ques­tion de l’altérité, la fig­ure de la ren­con­tre, la notion de métis­sage. Cette dernière notion trou­ve un pen­dant formel fon­da­men­tal, celui de la mix­ité des gen­res. Ros­ny en explore de va­riés (qu’il peine par­fois à clas­si­fi­er, util­isant des dénom­i­na­tions étranges, comme « Téné­breuse affaire »), dont très intel­ligem­ment il déplace les codes, jouant avec les attentes du lecteur. On reste ain­si con­fon­du devant la sub­til­ité d’un livre comme L’é­ton­nant voy­age d’Hare­ton Iron­cas­tle (mal­heureuse­ment non disponible), bien à l’im­age de cette œuvre fausse­ment sim­ple.

Ce qui amène Ros­ny à jouer un jeu compli­qué avec l’in­sti­tu­tion lit­téraire, la SF fran­cophone de la pre­mière moitié du XXe siè­cle échouant à se con­stituer en un genre indé­pendant et demeu­rant « engluée dans la con­cep­tion fal­lac­i­euse­ment uni­taire de la lit­téra­ture, de la cul­ture bour­geoise domi­nante ». D’où le fait que l’écrivain belge in­tégré au milieu lit­téraire français, et d’autres avec lui, se rabat­tent sur la périphérie géo­graphique et sym­bol­ique que représente la Bel­gique.

L’é­tude sur Ros­ny représente la majeure par­tie d’un dossier « La Bel­gique : un jeu de cartes ? », com­prenant entre autres un inté­ressant arti­cle sur « Ce pays dont Brel a fait tout un plat ».

Rap­pelons que dans les deux cas il s’ag­it de revues et non de mono­gra­phies, et que donc des dif­férences de per­cep­tion et de point de vue peu­vent appa­raître d’un arti­cle à l’autre.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°131 (2004)