Claire Huynen, Série grise

Ces chères têtes grises  

Claire HUYNENSérie grise, Cherche Midi, 2011

huynen série griseCe n’est nulle­ment sur ce ton atten­dri que Claire Huy­nen va évo­quer les per­son­nes âgées dans son dernier roman, Série grise. Bien au con­traire, selon toute apparence, si l’on en croit du moins la pre­mière phrase de son texte : « Les vieux m’emmerdent. »

Il est vrai que cette déc­la­ra­tion assez caté­gorique revient au nar­ra­teur, lui-même un de ceux-là, qui ajoute aus­sitôt : «  Il faut dire que je suis le pre­mier objet de mon dédain. » Voilà qui est lancé ! Celui qui nous par­le est donc vieux lui-même, s’en veut d’être vieux, méprise, abomine la vieil­lesse en général et se dou­ble d’un obser­va­teur impi­toy­able envers ses pareils, lesquels, on le devine, sont dans un état plus grave encore à ses yeux. Quand, où et com­ment se trou­ve-t-il devant un échan­til­lon révéla­teur ? Parce qu’un jour, à un âge cer­tain, il a rejoint une mai­son dite de repos, nom­mée Math­usalem – un clin d’œil au lecteur autant qu’au per­son­nage, sans doute, mais qui con­vient à notre can­di­dat puisqu’il s’y intè­gre peu ou prou, tout en se con­ser­vant l’essentiel de son espace privé. Il s’y fait tout de même sinon un ami du moins un com­plice en escapades, tout intérieures dans un pre­mier temps. Jusqu’au jour où le démon de l’espionnage les pique, comblant le soupçon d’intérêt que peut encore éveiller l’existence à cet âge et la curiosité encore prompte mal­gré tout à se ral­lumer. De décou­verte en dévoile­ment, les deux gail­lards ont le désir ou l’illusion de pou­voir quit­ter la vieil­lesse. Et pourquoi pas ? Tout dépen­dra de la manière qu’ils se choisiront.

Nous demeure le bon­heur d’être ingambes, certes, mais surtout le plaisir pris à lire une fable un peu sur­réelle et pour­tant pleine de réal­ité, où tout nous entraîne joyeuse­ment : une allure de polar, une intro­spec­tion psy­chologique, sévère mais juste, comme on dit, et non dépourvue de ten­dresse, et surtout beau­coup d’humour. Il y a une autre qual­ité à ce texte, sa langue, extra­or­di­naire­ment goû­teuse, prop­ice à sug­gér­er ce qu’on nomme les états d’âme sinon un cli­mat intérieur, et sa parole silen­cieuse, mais aus­si une atmo­sphère ; excel­lent aus­si à bross­er d’étonnants por­traits d’amoureuses, dont nous ne saurons guère plus. Une langue donc remar­quable par sa charge qual­i­fica­tive, que ce soit dans le choix de verbes tou­jours imagés ou dans l’abondance du paysage d’adjectifs rares, encore mis en évi­dence par l’antéposition que l’auteure priv­ilégie : ain­si en va-t-il de ces « boueux ver­tiges », de ces « buis­son­nières indis­ci­plines » ou autres « incon­grues lenteurs » : des pré­ciosités qui se dégus­tent comme un vin d’âge, peut-être. Un texte jouis­sif !

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°165 (2011)