Claire Huynen, Une rencontre

Peau de chagrin

Claire HUYNENUne ren­con­tre, Cherche Midi, 2000

huynen une rencontreCom­mençons par le moins réus­si. Et par­lons donc de ce « vous » qui, dès la troisième ligne, assaille les nar­ines déli­cates du lecteur d’ef­fluves puis­sam­ment durassiens. « Vous étiez assis en face de moi. (…) Vous m’avez dit l’or­age. Polie, je vous ai répon­du, dis­sim­u­lant mal l’in­dif­férence. J’ai juste posé un léger sourire. Vous l’avez pris pour un assen­ti­ment. Vous avez par­lé en­core. » Ah ! ce « vous » inef­fa­ble, on ne pen­sait pour­tant pas qu’il pou­vait encore faire de l’usage, tant à force à force d’emploi et de réem­ploi il parais­sait devenu un pur arti­fice rhé­torique. Et pour­tant, le voilà qui re­prend du ser­vice durant une bonne cen­taine de pages. Où, ce qui n’arrange rien, la gran­diloquence durassi­enne se com­bine, de bien curieuse manière, avec une cru­dité de lan­gage qui n’est pas sans rap­pel­er le Calaferte de Septen­tri­on, voire le « divin » Mar­quis lui-même. Cela donne des accou­ple­ments un peu con­tre nature, il faut bien le dire, où les euphémismes (« J’ai retenu une expira­tion sonore » — n’est-ce pas ce qui s’ap­pelle « rot­er » en lan­gage ver­nac­u­laire ?) et les pré­ciosités voisi­nent curieuse­ment avec des pas­sages net­te­ment plus « hard » : « Ma langue est allée chercher le som­met de votre vit. Vous avez tres­sail­li. J’ai picoré votre méat dénudé », et ain­si de suite. Voilà le lecteur prévenu. Mieux vaut qu’il s’y fasse une fois pour toutes, ou alors qu’il aille voir ailleurs.

En quoi il aurait tort. Car en dépit de ce qui vient d’être dit, Une ren­con­tre n’est pas un mau­vais livre, moins en­core un livre ridicule. Claire Huy­nen n’est pas Mar­guerite Duras, et c’est tant mieux. Elle essaie d’être Claire Huy­nen, ce qui est net­te­ment plus dif­fi­cile. C’est qu’il faut du courage pour s’ex­pos­er dans un texte, comme il en faut à l’héroïne pour expos­er son corps nu aux regards de l’a­mant qu’elle attend dans la cham­bre d’hô­tel — mais au fait, a‑t-on seule­ment dit de quoi par­lait ce livre ? Non, n’est-ce pas ? Réparons bien vite cette lacune. C’est chose d’au­tant plus facile que l’in­trigue tient en peu de mots. La nar­ra­trice ren­con­tre un homme dans l’au­to­bus. Elle le suit, ils vont dans un café, il la rac­com­pa­gne, ils font l’amour dans une cham­bre d’hô­tel. Par la suite, ils se rever­ront à inter­valles réguliers, presque tou­jours dans des lieux neu­tres. Michel, c’est le nom de la per­son­ne, paraît être un type fréquentable, du genre plutôt atten­tion­né. Il fait un amant très hon­or­able et, le croirait-on, n’est même pas mar­ié. Comme la nar­ra­trice elle non plus n’a per­sonne « dans sa vie », toutes les con­di­tions sem­blent réu­nies pour une liai­son en bonne et due forme. Or, il n’en est rien. Un jour, il l’(entre)prend der­rière une porte cochère, et se livre sur elle à ce qu’elle perçoit comme un viol. Ils con­tin­ueront de se re­voir par la suite, mais quelque chose entre eux s’est brisé.

On a pour­tant le sen­ti­ment que cette scène, plus que la cause véri­ta­ble de la cas­sure, n’en est qu’une sim­ple péripétie. Dès le début, les lim­ites de la rela­tion, bien qu’im­plicites, sem­blent fixées une fois pour toutes. Tant sem­ble grande la crainte qu’elle ne débouche sur quelque chose de con­venu et de con­traig­nant. Il n’est pas ques­tion ici de « con­jun­go », du mariage comme insti­tu­tion. C’est de con­trainte in­térieure qu’il s’ag­it. D’une volon­té d’en sa­voir le moins pos­si­ble de l’autre. De rester à sa lisière, de se con­tenter de sa présence physique, de se per­dre dans l’ex­plo­ration mutuelle des corps. Avec la cer­ti­tude, dès le début, que tout cela ne peut débouch­er sur rien, sinon la rup­ture. Laque­lle survient ef­fectivement lorsque Michel invite la narra­trice à pass­er un week-end dans l’hô­tel où, autre­fois, il allait en vacances avec ses pa­rents. La boucle est désor­mais bouclée. Le désir est venu buter con­tre le piège famil­ial, il s’est échoué quelque part sur les rivages de l’en­fance…

La nar­ra­trice, du moins on le sup­pose, va s’en retourn­er à sa soli­tude peu­plée de vé­lins et de tranchefiles — elle est relieuse de son état. Cette activ­ité forme un contre­point sub­til et com­plexe avec les scènes éro­tiques. Par­fois elle véhicule des significa­tions agres­sives, explicite­ment cas­tra­tri­ces : « Je frap­pais la lame du mas­si­cot avec vio­lence. Je posi­tion­nais le nou­veau cahi­er, préci­sément, fer­me­ment. Et j’assé­nais un nou­veau coup acéré. Je cas­trais la tête des feuil­lets. » Par­fois au con­traire elle prend une valeur répara­trice (coudre, coller, restau­r­er), se charge à l’oc­ca­sion de con­no­ta­tions auto-éro­tiques (le cuir sou­ple que les doigts ca­ressent et frois­sent).

Sous son apparence dépouil­lée, voire banale et un peu austère, à l’im­age du titre, par son refus rad­i­cal de l’anec­dote, le roman de Claire Huy­nen réus­sit à nous touch­er en trai­tant un sujet sen­si­ble et com­bi­en d’ac­tualité. Une ren­con­tre est en défini­tive une fable sur l’en­vie et la peur d’aimer, le tri­om­phe triste de la chair sur les senti­ments, du corps sur le cœur. Un cœur dont le ter­ri­toire sem­ble rétré­cir de jour en jour, telle la fameuse peau de cha­grin, qui n’au­ra jamais aus­si bien porté son nom.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°113 (2000)