Irène Hamoir, une surréaliste de haute voltige

Irène Hamoir

Irène Hamoir

Robuste papil­lon qui vole encore
lorsque tombe le vent (Irine, 1971) 

Le 23 juil­let 1906, il y a cent vingt ans, nais­sait à Saint-Gilles (Brux­elles), Irène Louise Hamoir, qui, mem­bre du groupe sur­réal­iste belge, fut écrivaine, poète et jour­nal­iste. Elle est décédée à Water­mael-Boits­fort (Brux­elles) le 17 mai 1994. À l’occasion de cet anniver­saire, Le Car­net & les Instants jette un regard rétro­spec­tif sur l’existence d’une sur­réal­iste tou­jours mécon­nue.   

Per­son­nal­ité fémi­nine d’une indépen­dance peu com­mune en son temps, et d’un engage­ment per­son­nel et créatif bien plus affir­mé que celui d’une muse ou épouse, Irène Hamoir – elle sig­nait ses poèmes du pseu­do­nyme d’« Irine », que lui don­na le musi­cien Paul Magritte, frère du pein­tre –, fut une mem­bre à part entière du groupe brux­el­lois et des activ­ités sur­réal­istes en Bel­gique.

Son œuvre lit­téraire reste aujourd’hui encore mécon­nue du pub­lic et même de cer­tains cri­tiques, qu’ils soient hommes ou femmes, com­mis­saires d’expositions ou com­men­ta­teurs cul­turels. Irène Hamoir est restée dans l’ombre de son époux Louis Scute­naire (1905–1987), écrivain et poète sur­réal­iste, auteur de Mes inscrip­tions, et de leur ami, le pein­tre René Magritte (1898–1967), devenu une fig­ure majeure du mou­ve­ment sur­réal­iste, en Bel­gique et dans le monde.

Si le nom d’Irène Hamoir fut davan­tage cité au cours des années 1990–2000, il y a mal­donne encore. Ce n’est pas tant en rai­son de son œuvre lit­téraire per­son­nelle, mais parce qu’elle avait, avec Scute­naire et par tes­ta­ment, légué à l’État belge l’ensemble de la col­lec­tion d’œuvres d’art qu’ils avaient con­sti­tuée depuis les années 1930, com­prenant de nom­breux artistes sur­réal­istes, et surtout une cen­taine de pein­tures, dessins, esquiss­es et objets de Magritte. En 1996, les Musées roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique à Brux­elles con­sacrèrent une impor­tante expo­si­tion à cette dona­tion. Celle-ci a per­mis de don­ner toute son ampleur à ce qui con­stitue, depuis 2009 et l’ou­ver­ture de l’actuel Musée Magritte, la plus grande col­lec­tion au monde d’œuvres du pein­tre[1].

Mais c’est un autre tableau qui nous intéresse. Con­servé au Musée des Beaux-Art­s/La Bover­ie à Liège, il a instal­lé défini­tive­ment la notoriété de l’artiste qui l’a réal­isé. Inti­t­ulé La goutte d’eau, peint en 1964 par l’artiste sur­réal­iste belge Jane Graverol (1905–1984), il fut appré­cié entre autres d’André Bre­ton. Sur la toile et dans un cer­cle resser­ré évo­quant un effet « loupe », fig­urent les prin­ci­paux mem­bres du groupe sur­réal­iste belge, Nougé, Goe­mans, Souris, Mesens, Chavée, Mar­iën, et quelques appar­en­tés, comme Paul Col­inet, Geert Van Bru­aene, ou Paul Bour­goignie. Deux femmes sont égale­ment présentes dans cet agence­ment pic­tur­al, qui situe leur statut au sein d’un envi­ron­nement mas­culin : Jane Graverol elle-même, lumineuse, en haut de la toile, domine ses amis, et Irène Hamoir, claire­ment au cen­tre, de pro­fil, souri­ante, avec sur sa droite Louis Scute­naire et René Magritte, et sur sa gauche, Mar­cel Lecomte. Ces trois hommes ne sont pas non plus placés là par hasard : ils jouèrent dès le début un rôle décisif, et con­stant, dans l’existence d’Irène Hamoir. C’est au cours d’une réu­nion chez Mar­cel Lecomte, ancien fon­da­teur du groupe Cor­re­spon­dance avec Nougé et Goe­mans, qu’elle fit en 1928 la con­nais­sance de Jean Émile Louis Scute­naire, qui avait rejoint le petit noy­au sur­réal­iste de la revue Dis­tances, autour de Nougé, Goe­mans, et Magritte prin­ci­pale­ment.

Si Irène Hamoir fig­ure sur ce tableau de 1964 par sa prox­im­ité avec Scute­naire, et par com­plic­ité avec ses amis sur­réal­istes, c’est égale­ment parce qu’au sein de ce groupe, elle est depuis trois décen­nies recon­nue pour son activisme et ses textes poé­tiques. La quan­tité de son œuvre n’atteint pas la foi­son­nante pro­duc­tion de son com­pagnon – qui la fait sur­gir, avec un attache­ment amoureux sans faille, sous le nom de « Lor­rie » tout au long des cinq vol­umes de Mes inscrip­tions –, mais Hamoir est néan­moins l’autrice de très nom­breux écrits, comme on va le voir dans ces lignes. Le rap­proche­ment d’Irène – qui fait remon­ter à 1925 son pre­mier poème achevé, Métallique – avec celui qu’elle appellera tou­jours famil­ière­ment « Scut » ou « le Scut » s’établit d’emblée en 1928 par une intense cor­re­spon­dance poé­tique de la part d’un Scute­naire très épris, et par « des joutes ver­bales entre nous deux. L’échange des mots et le plaisir de nos lan­gages, nous les avons partagés durant toute notre vie.[2] »  Ils se mari­ent deux ans plus tard, le 19 févri­er 1930, et s’installent au 20 rue de la Luzerne, à Schaer­beek. Une mai­son qu’ils ne quit­teront plus, où Irène Hamoir doit cepen­dant con­cili­er sa nou­velle vie avec la présence d’une belle-mère assez envahissante. Mais la jeune femme de 24 ans a déjà appris antérieure­ment à gag­n­er son indépen­dance et aller de l’avant.

Née en 1906 sous le signe du Lion, dont elle revendi­quait régulière­ment le tem­péra­ment volon­taire et batailleur, elle est issue d’un milieu famil­ial mod­este, avec une mère cou­turière, Marie-Louise Vel­tens, et un père chape­lier, Léopold Hamoir, qui est, lui, étroite­ment asso­cié à une famille d’acrobates, les Noiset. Dans les années 1890, sous la con­duite de Léopold Noiset, fab­ri­cant et vendeur de vélocipèdes, prési­dent du Véloce sport de Brux­elles, qua­tre de ses enfants furent entrainés à des exhi­bi­tions acro­ba­tiques, comme équilib­ristes, cyclistes, moto­cy­clistes, se pro­duisant dans les cirques et les music-halls à tra­vers l’Europe, et y exé­cu­tant de dan­gereux numéros de vitesse. Cet univers du cirque que la jeune Irène appren­dra à con­naitre par son grand-père et les réc­its famil­i­aux, la mar­quera à jamais, et devien­dra à la fois une source d’exaltation enfan­tine, et d’écriture à l’âge adulte, notam­ment dans un recueil de nou­velles, La cuve infer­nale[3], paru en 1944, qui désigne une per­for­mance éponyme par­ti­c­ulière­ment périlleuse, tout comme celles du « Saut de la Mort », de « La moto endi­a­blée », ou de « La table du Dia­ble ». Autant d’attractions ver­tig­ineuses et inquié­tantes, dans lesquelles l’homme quitte sa con­di­tion pour se trans­former en démi­urge mécanique, au mépris du dan­ger – la famille en con­nut le prix, plusieurs mem­bres des Noiset, devenus les Dorgéo dans la nou­velle, lais­sèrent leurs corps inertes sur le sol des chapiteaux.

hamoir la cuve infernale

À l’adolescence, Irène suit des cours de com­merce, et à 16 ans obtient un pre­mier emploi de secré­taire dans une tan­ner­ie-tein­turerie. En par­al­lèle à des cours du soir en jour­nal­isme, elle milite ardem­ment vers ses 18 ans au sein des Femmes prévoy­antes social­istes et des Jeunes Gardes social­istes. En 1926, elle pré­side la sec­tion brux­el­loise des Femmes prévoy­antes, et prend régulière­ment la parole dans les meet­ings à tra­vers le pays. Elle est remar­quée par Camille Huys­mans, fig­ure emblé­ma­tique du Par­ti ouvri­er belge (social­iste). Il lui pro­pose de fig­ur­er sur les prochaines listes élec­torales. Et c’est pré­cisé­ment sa con­di­tion de femme, qui l’avait pour­tant con­duite dans les meet­ings et les tri­bunes, qui l’éloigne de l’action poli­tique. « On voulut me con­fi­er les rênes d’une ligue qui, en plus d’être ouvriériste, devait s’adresser avant tout aux représen­tantes du sexe dit faible. Ce n’était pas ren­dre ser­vice à la cause des femmes que de mar­quer ain­si la dif­féren­ci­a­tion sex­uelle », observera-t-elle soix­ante ans plus tard[4].

Cepen­dant, son mil­i­tan­tisme tou­jours con­cret s’exerce égale­ment dans la presse, au quo­ti­di­en social­iste Le Peu­ple, où elle rédi­ge dès 1925 des chroniques, essen­tielle­ment liées à l’émancipation des femmes, à leur droit de vote lors des élec­tions lég­isla­tives, à l’éducation des enfants, et aux reven­di­ca­tions de l’égalité salar­i­ale : « C’est dans le domaine économique d’abord, qu’il faut que la femme revendique ses droits. L’inégalité des salaires de l’homme et de la femme, en effet, est la cause pre­mière de notre inféri­or­ité. Pour usée qu’elle soit, la for­mule “À tra­vail égal, salaire égal”, reste tou­jours la base de nos reven­di­ca­tions.[5] » Avec de tels antécé­dents idéologiques, Irène Hamoir n’était pas dépourvue de répon­dant au sein du groupe sur­réal­iste. Elle était claire­ment plus ori­en­tée poli­tique­ment que Marthe Beau­voisin, épouse de Nougé, et Geor­gette Berg­er, épouse de Magritte. Sa rela­tion puis son mariage avec Scute­naire, l’entente des uns et des autres sur des idées com­munes, la ques­tion d’un art révo­lu­tion­naire et d’une pra­tique poé­tique expéri­men­tale, les dis­tances établies par Nougé avec le sur­réal­isme de Bre­ton, sus­ci­taient l’intérêt d’Irène et la con­duisirent naturelle­ment – sans pour autant cri­ti­quer « l’autonomie sol­idaire » pro­pre à cer­tains, tels Goe­mans, Lecomte ou Col­inet – à par­ticiper dès le début des années 1930 aux activ­ités du groupe brux­el­lois, et à fréquenter avec Scute­naire les sur­réal­istes parisiens.

Elle fig­ure en 1934, aux côtés de Geor­gette et Marthe, sur Le ren­dez-vous de chas­se, pho­togra­phie qui représente les mem­bres du groupe, tirés à qua­tre épin­gles, figés dans une atti­tude volon­taire­ment con­ven­tion­nelle, image repro­duite dans la revue belge Doc­u­ments 34. Mais son rôle dépasse déjà celui des deux autres épous­es et mus­es. Cette même année, dans un autre numéro de Doc­u­ments – où Scute­naire pub­lie des frag­ments de son roman-col­lage Les jours dan­gereux les nuits noires, auquel elle col­la­bore par plusieurs pas­sages écrits, comme l’indique Scute­naire à la fin du vol­ume –, elle attaque vio­lem­ment la mère de Vio­lette Noz­ière, jeune fille con­damnée pour par­ri­cide et empoi­son­nement, que sur­réal­istes belges et français avaient déjà défendue dans une pla­que­tte en 1933. En octo­bre 1935, à l’occasion de la pre­mière expo­si­tion inter­na­tionale du sur­réal­isme à La Lou­vière, elle assure avec E.L.T. Mesens la coor­di­na­tion de l’exposition, mais aus­si la lec­ture à voix haute de textes et poèmes des prin­ci­paux sur­réal­istes. Sa sig­na­ture man­u­scrite, avec celle de tous les artistes et poètes par­tic­i­pants, appa­rait sur l’exemplaire du cat­a­logue envoyé à André Bre­ton[6].

L’engagement sur­réal­iste d’Irène Hamoir est patent, mais son indépen­dance per­son­nelle est indé­ni­able. Ils seront trois, Scute­naire, elle, et Paul Col­inet, à refuser de sign­er en jan­vi­er 1936 le tract Le domes­tique zélé, qui exclu­ait André Souris du groupe sur­réal­iste brux­el­lois – Geor­gette Magritte et Marthe Nougé, n’ayant pas été invitées à sign­er, restent ain­si dans le rôle mar­i­tal qui leur était dévolu. À la fin des années 1920, Irène tra­vaille en tant que secré­taire dans une agence finan­cière, puis auprès d’Ernest Demuyter, un indus­triel aéro­naute célèbre à Brux­elles pour ses vols en mont­golfières. En 1931, et jusqu’en 1939, elle sera fonc­tion­naire à la Cour per­ma­nente de Jus­tice inter­na­tionale, dépen­dant de la Société des Nations, qui siège à La Haye et Genève, ce qui l’amène à y séjourn­er régulière­ment. Scute­naire, devenu avo­cat au bar­reau de Brux­elles, la rejoint péri­odique­ment à La Haye. S’y trou­vant sou­vent seule, elle développe davan­tage ses ressources créa­tives dans l’écriture de poèmes, de con­tes et nou­velles. Pas­sant des formes cour­tes aux phras­es longues et déliées, en vers ou en prose, ses textes évi­tent le sen­ti­men­tal­isme – et une écri­t­ure qui, à l’époque, était vite attribuée au genre féminin – au prof­it d’un humour sou­vent sec, mar­qué par la déri­sion et une cer­taine cru­auté. Jeux de mots, calem­bours inat­ten­dus, elle tire de cer­taines sit­u­a­tions, morts incer­taines et douloureuses, sou­venirs de voy­ages, ou ren­con­tres inso­lites, un effet de sur­prise par­fois désarçon­nant. On y décou­vre un style railleur, cri­tique, mais égale­ment une sub­tile ten­dresse, et surtout une lib­erté de ton détachée des normes, qui peut rap­pel­er « l’autre monde » de Paul Col­inet (qu’elle surnom­mait « Paul Mer­veille »). Ses poèmes – plus rugueux, moins mélan­col­iques que les écrits de Scute­naire –, aiment à dérouter le lecteur, jouent par­fois de la con­fu­sion volon­taire des gen­res, de l’érotisme, et d’allusions au les­bian­isme (« Elle est de celles qui attirent mes regards »). Elle pub­lie ses écrits en de nom­breuses revues sur­réal­istes ou proches, et en 1949, cinq ans après La cuve infer­nale, un recueil d’Irine réu­nit son Œuvre poé­tique 1930–1945. Il s’ouvre par cet incip­it incisif : « Il faut pren­dre ce recueil d’Irine pour un coup de fou­et. Un petit coup de fou­et. » Un vol­ume aug­men­té suiv­ra un quart de siè­cle plus tard, Corne de brune (1925–1976), édité par Tom Gutt et Isy Bra­chot[7].

La com­plic­ité très ami­cale des cou­ples Magritte et Scute­naire amène le pein­tre à réalis­er plusieurs por­traits d’Irène, à l’intégrer dans ses pho­togra­phies bur­lesques ou décon­cer­tantes, et ses courts-métrages. Raoul Ubac la pho­togra­phie, et plusieurs poètes de la con­stel­la­tion sur­réal­iste ne restent pas insen­si­bles à son intel­li­gence, à sa vivac­ité charmeuse, et à son humour vache. René Char, jamais avare des jeux de séduc­tion, lui fera en 1937, au grand dam de Scute­naire, une cour inten­sive à laque­lle elle choisira de met­tra un terme. Mais on trou­ve les traces lit­téraires d’un mutuel respect dans cer­tains poèmes de Char et d’Irène. Et au début des années 1970, Tom Gutt con­duira le cou­ple Scute­naire-Hamoir à renouer des liens ami­caux avec le « robuste papil­lon » du Vau­cluse, retranché sur ses hau­teurs de l’Isle-sur-la-Sorgue.

vovelle le surréalisme en belgiqueDans son ouvrage fon­da­teur de 1972, Le sur­réal­isme en Bel­gique[8], José Vovelle inscrit fer­me­ment Hamoir au sein du groupe, lui donne une notice bio-bib­li­ographique, et pub­lie d’elle deux poèmes. Bien davan­tage que Chris­t­ian Bussy et Mar­cel Mar­iën dans l’Antholo­gie du sur­réal­isme en Bel­gique, paru la même année chez Gal­li­mard, où le nom d’Hamoir n’est cité qu’une seule fois… et sans notice ni texte. Tout son par­cours au sein du mou­ve­ment, et jusqu’à ses dernières années de vie, est jalon­né assez régulière­ment par des col­lab­o­ra­tions écrites, à la plu­part des revues sur­réal­istes et à plusieurs tracts (notam­ment ceux du rap­proche­ment avec le PCB du Sur­réal­isme révo­lu­tion­naire de Dotremont).On peut donc la lire dans les Cahiers GLM (Char, 1938), L’invention col­lec­tive (Ubac et Magritte, 1940), La Terre n’est pas une val­lée de larmes (Mar­iën, 1945), Le ciel bleu, Le salut pub­lic, Le suractuel (Dotremont, Mar­iën, Col­inet, Seeger… 1945–1946), Les deux sœurs (Dotremont, 1946–1947), Le Savoir vivre (Magritte, 1946), les numéros de l’hebdomadaire « famil­ial » et man­u­scrit Ven­dre­di (Colinet,1949–1951). Si elle n’intervient pas dans la revue Les lèvres nues (1954–1958) lancée par Mar­iën, Graverol et Nougé, elle par­ticipe par con­tre à La carte d’après nature (Magritte, 1952–1956), à temps mêlés (Blavier et Graverol, 1952), à Phan­tomas (Koenig, 1953–1980), ain­si qu’au Dai­ly Bul (Balt­haz­ar et Bury, 1957). À par­tir des années 1960, elle et Scute­naire rejoignent le « gang » brux­el­lois de Tom Gutt, qui avait relancé les activ­ités d’une troisième généra­tion de sur­réal­istes, et col­la­borent à leurs pub­li­ca­tions (Une passerelle en papi­er, Le vocatif), ain­si qu’à la nou­velle série des Lèvres nues de Mar­iën (1969–1975) et à ses édi­tions ultérieures.

Elle a égale­ment pra­tiqué le poème « à plusieurs mains », avec Scute­naire, Magritte, Elu­ard, Char, et signé des pré­faces pour des expo­si­tions ou pub­li­ca­tions (Magritte, Jane Graverol, Rachel Baes, Clau­dine Jam­agne, Tom Gutt, Robert Willems, Roger Van de Wouw­er, André Stas, Yves Bossut, Roland Del­col…). Cepen­dant, et revenant à une célèbre apos­tro­phe de Nougé à Bre­ton (« … que ceux d’entre nous dont le nom com­mence à mar­quer un peu, l’effacent »), Irène Hamoir et Louis Scute­naire signeront en 1982 « Elle » et « Lui » la pré­face du cat­a­logue de l’exposition René Magritte et le sur­réal­isme en Bel­gique aux Musées roy­aux des Beaux-Arts à Brux­elles, sans nom­mer pré­cisé­ment leurs com­plices au sein du groupe sur­réal­iste, mais les décrivant par leurs com­porte­ments et atti­tudes.

Les sur­réal­istes ont tou­jours aimé « le ciné­matographe », comme l’appelaient  Magritte et Scute­naire, et le pein­tre lui-même réal­isa dans les années 1950–1960 bon nom­bre de petits films muets en noir et blanc, aux scé­nar­ios sou­vent fort libres, dont Irène et ses amis étaient les joyeux fig­u­rants. Irène elle-même écriv­it un scé­nario de court-métrage, Le fort d’Orio, qui obtint en 1937 le « prix de l’image », un con­cours créé par Hen­ri d’Ursel et Louis Camu des­tiné à stim­uler la créa­tion ciné­matographique auprès des jeunes généra­tions[9]. Entre faux réal­isme doc­u­men­taire et fic­tion sur­réal­iste, le syn­op­sis s’ouvre sur un lende­main de cat­a­clysme, villes à demi-ruinées, paysages dévastés. Ombres dures, lumière vio­lente. Dans le fort d’Orio vit Sicart, entouré de nom­breuses épous­es. Les images mul­ti­ples, cor­re­spon­dant à autant de plans, se suc­cè­dent : cadavre de femme, sable souil­lé, bar­que sur un bras de mer. Un colom­bier porte l’inscription « Femmes cap­tives » qui, à la fin du film aurait dû laiss­er s’échapper un envol de blanch­es colombes (magrit­ti­ennes.)

hamoir boulevard jacqmain

Autre pub­li­ca­tion, dans l’après-guerre cette fois, Boule­vard Jacq­main. Ce roman d’allure poli­cière, genre prisé des sur­réal­istes, en adopte les codes et le lan­gage de manière fan­tai­siste. Le cadre : les quartiers louch­es de Brux­elles, bars, pros­ti­tuées, souteneurs et voy­ous. Les amis et proches en sont les pro­tag­o­nistes par­mi d’autres, à peine dis­simulés par un surnom, et fréquentent un café, le « Bre­ton ». Magritte devient Grit­to, Nougé, Nouguier, Scute­naire Maître Bridge, Irène « la folle et raisonnable Crépue », Mesens, Massens, etc. Le roman, présen­té à Gas­ton Gal­li­mard dès 1939, mais sans suite, sera finale­ment pub­lié en 1953 à Brux­elles[10]. À pro­pos de ce roman, et de cer­taines nou­velles de La cuve infer­nale, une con­tro­verse est née, visant à dépréci­er Irène Hamoir. Elle a pour orig­ine Ombelle, « un tract tardif de l’ancien ami du cou­ple, Mar­iën, chas­seur de faus­saires entravé », résumait José Vovelle en 2005[11]. Ce tract fut pub­lié en 1988 con­tre Irène Hamoir, qui avait préal­able­ment été con­trainte de sig­naler à Mar­iën qu’il ne pou­vait plus pub­li­er des écrits privés de Scute­naire sans au préal­able recueil­lir son assen­ti­ment à elle. Mar­iën, cou­tu­mi­er des tracts vengeurs et provo­ca­teurs depuis les années 1960, avait réa­gi, à pro­pos d’Irène Hamoir : « Encore une veuve qui n’est pas très sur­réal­iste ! » La con­damna­tion lap­idaire, de la part de l’historien essen­tiel du sur­réal­isme que fut Mar­iën – mais dont les écrits et les réal­i­sa­tions plas­tiques peu­vent relever d’une pro­fonde misog­y­nie, et qui n’avait jamais nég­ligé pour­tant de ren­dre hom­mage antérieure­ment aux qual­ités sur­réal­istes d’Irène Hamoir – valait son poids de sous-enten­dus. La brèche était ouverte… Dans le cat­a­logue de l’exposition de 1996 Irène, Scut, Magritte and Co aux Musées roy­aux à Brux­elles, Cather­ine Daems, chercheuse aux Archives et Musée de la Lit­téra­ture, s’appuya sur le tract de Mar­iën, puis sur sa pro­pre lec­ture inter­pré­ta­tive d’une par­tie de la cor­re­spon­dance entre Scute­naire et Hamoir à la fin des années 1930. Elle en tira une con­clu­sion aus­si abrupte que défini­tive sur ces deux œuvres majeures d’Hamoir : « La cor­re­spon­dance per­met d’affirmer que ce n’est pas Irène Hamoir mais bien Louis Scute­naire qui a écrit Boule­vard Jacq­main et La cuve infer­nale[12] ». Depuis 1996 heureuse­ment, d’autres lec­tures et nou­velles recherch­es plus appro­fondies[13] ont per­mis de démen­tir ces pro­pos sans nuances.

Les années pas­sant, il n’est donc tou­jours pas inutile de rap­pel­er les pra­tiques de réécri­t­ure et/ou d’écriture col­lab­o­ra­tive, d’un usage courant chez les sur­réal­istes, qu’ils soient français (dès Les champs mag­né­tiques, 1920, de Bre­ton et Soupault), ou belges (les tracts de Cor­re­spon­dance, ou Nougé réécrivant un poème de Baude­laire, et Scute­naire reprenant Mal­lar­mé). Le cou­ple Irène Hamoir – Louis Scute­naire écrivait, se reli­sait, mod­i­fi­ait les phras­es ou les mots de l’une ou de l’autre ? La belle affaire ! Toute l’histoire inter­na­tionale du sur­réal­isme est nour­rie de ces ren­con­tres, lit­téraires ou artis­tiques, mais fécon­des, qu’elles soient pub­liées ou restées privées. Tom Gutt en 1987, pré­façant la réédi­tion de La cuve infer­nale, iden­ti­fi­ait claire­ment la nature du tra­vail d’écriture « en sym­biose », entre Irène Hamoir et Scute­naire – ce qu’avaient relevé José Vovelle dès 1972, ain­si qu’Evelyn Deknop-Kornélis en 1996. « Irène Hamoir et Louis Scute­naire tenaient cha­cun leur con­trée, mais à l’intérieur d’un pays com­mun. Si autonomes que soient Les jours dan­gereux les nuits noires (1934), par exem­ple, et La cuve infer­nale (1939), entre les deux textes l’on décèle maints gués, que ce n’est pas le lieu de réper­to­ri­er : au lecteur utile cette tâche de choix. De sorte que la con­nais­sance des textes de Scute­naire s’enrichit de celle de ceux d’Irène, et récipro­que­ment, comme la com­préhen­sion de l’ensemble accroît celle des par­ties. Unies étaient les mains, insé­para­bles sont les mots.[14] »

Le besoin essen­tiel d’autonomie pro­fes­sion­nelle et intel­lectuelle d’Irène Hamoir la con­duit en juil­let 1945 au quo­ti­di­en Le Soir, où elle débute en tant que secré­taire à la rédac­tion d’abord, puis rédac­trice à part entière : « Ma nom­i­na­tion au Soir fut le fait du rédac­teur en chef [Charles] Breis­dorff, d’accord naturelle­ment avec Made­moi­selle Rossel [direc­trice du quo­ti­di­en brux­el­lois], et fit l’effet d’une bombe par­mi tous les rédac­teurs, seule­ment mas­culins jusque là.[15] » Mais comme sou­vent, son prag­ma­tisme et son énergie lui per­mirent de ne pas se laiss­er envahir par le machisme ambiant d’une par­tie de la rédac­tion. Nouant un accord ami­cal avec le jour­nal­iste cul­turel Paul Caso, elle l’orienta vers les activ­ités et pub­li­ca­tions sur­réal­istes pour qu’il en rende compte ou lui en laisse le soin. « Je suis presque chaque fois inter­v­enue pour les échos con­cer­nant le sur­réal­isme, Magritte, Mesens, etc. Vous vous en doutez : l’incompréhension était totale à l’époque.[16] » C’est ain­si qu’on trou­ve dans le quo­ti­di­en de nom­breux arti­cles à pro­pos d’artistes sur­réal­istes mais aus­si d’écrivains tels qu’Eluard, Tzara, Mar­cel Lecomte, Gérard Van Bru­aene, Gilbert Lély (poète et his­to­rien de Sade), Mal­colm de Chaz­al, voire Hen­ry Thé­tard, his­to­rien du monde du cirque, qui donne à la petite enfant de la balle qu’elle fut la pos­si­bil­ité d’évoquer un émer­veille­ment tou­jours intact. Elle devint ain­si la cor­re­spon­dante belge d’une asso­ci­a­tion des amis du cirque créée à Paris par Thé­tard. Cette pas­sion se dévoile encore dans un arti­cle plus famil­ial, pub­lié dans Le Soir illus­tré[17], où elle relate la vie aven­tureuse et meur­trie des Fameux Noiset, acro­bates casse cou, menée dans les chapiteaux et les foires par son grand-père Léopold et ses oncles.

À par­tir de l’été 1955, et jusqu’au début des années 1960, elle est chargée de con­tribuer à la dernière page du Soir par de cour­tes chroniques, anonymes, sur la vie à Brux­elles, les travaux, les saisons (surtout l’été, celui des vacances dans le Sud) les petits évène­ments… Elle com­pose des dia­logues, signe quelques por­traits (de l’agent de police qui règle la cir­cu­la­tion à la princesse Pao­la), et ne manque pas d’évoquer avec un humour léger des sit­u­a­tions qu’en bonne obser­va­trice elle repère à l’arrêt du bus 29. Un ensem­ble sig­ni­fi­catif de ces chroniques fut pub­lié en recueil en 1992 sous le titre de Cro­quis de rue[18] qui, avec Pro­pos occa­sion­nels, con­sti­tu­ait l’en-tête de la rubrique. Toutes ces chroniques découpées, que nous avons pu rassem­bler et éditer, sont datées à la main par Irène Hamoir, sauf une, par Scute­naire. « Je les écrivais à la rédac­tion, pour le quo­ti­di­en du lende­main matin, et donc Scut les décou­vrait le lende­main à son déje­uner. Par­fois aus­si, il me racon­tait une anec­dote, ou me dres­sait le por­trait d’une belle jeune femme qu’il avait vue en rue. Et j’avais alors de quoi écrire sur un nou­veau sujet. L’idée même de l’anonymat me plai­sait : je n’étais plus qu’une per­son­ne par­mi beau­coup d’autres, qui trans­met­tait sim­ple­ment à sa sauce ce qu’elle avait vu ou enten­du, rien de plus.[19] »

Le 31 décem­bre 1966, Irène Hamoir prit sa retraite et quit­ta Le Soir. Mais jusqu’au début des années 1990, elle res­ta tou­jours très active, con­fi­ant pages, poèmes et textes d’elle et de Scute­naire aux pub­li­ca­tions de Tom Gutt, con­tribuant au numéro spé­cial sur Scute­naire de la revue Plein Chant[20], paru peu avant le décès de ce dernier le 15 aout 1987. Elle avait accep­té que soit rédigé par l’auteur de ces lignes, et avec elle, le réc­it de son itinéraire sur­réal­iste, à tra­vers ses ren­con­tres, ses pas­sions, et ses lignes de force, faites d’apprentissages cumulés. Et n’hésitait pas à sug­gér­er une for­mu­la­tion dif­férente, ou à échang­er un adjec­tif pour un autre, comme elle le con­fi­ait avec fran­chise dans une de ses let­tres : « Ne m’en veuillez pas pour les cham­barde­ments que j’ai apportés à votre texte. Je n’ai pas pu m’en empêch­er. Vieille habi­tude du cli­mat lit­téraire de la Luzerne. Vous pou­vez ne pas tenir compte du tout de mon inter­ven­tion.[21] » Irène Hamoir fut une femme engagée, sur­réal­iste par affinités, libre d’elle-même, sen­si­ble à la beauté comme aux hor­reurs du monde, remar­quable par sa con­ver­sa­tion, son humour et ses audaces. Elle fut bien une écrivaine à part entière, et la com­pagne d’un Scute­naire qui ne ces­sa jamais de tenir « sa » Lor­rie à la plus haute place. « Sûre­ment elle pen­sait à lui, puisqu’il ne pen­sait plus qu’à elle.[22] »

Alain Delaunois


Pour en savoir plus
  • Une sélec­tion bib­li­ographique sur le sur­réal­isme en Bel­gique est disponible sur le blog du Car­net et les Instants.
  • La Son­u­ma a archivé plusieurs doc­u­ments audio­vi­suels con­tenant des inter­views d’Irène Hamoir et Louis Scute­naire, réal­isées par le jour­nal­iste Chris­t­ian Bussy pour la RTBF.
  • Aux Archives et Musée de la Lit­téra­ture (Brux­elles), sont disponibles plusieurs fonds con­sacrés au sur­réal­isme, notam­ment un fonds Scute­naire-Hamoir, le Fonds Mar­iën, un fonds Nougé, un fonds Tom Gutt, ain­si que d’autres, sur des fig­ures du mou­ve­ment.
  • Boule­vard Jacq­main sera réédité dans la col­lec­tion Espace Nord en octo­bre 2026.

[1] Voir Gisèle OLLINGER-ZINQUE (dir.), « Ce qui est est atti­rant est beau. » Irène, Scut, Magritte and Co. Cat­a­logue d’exposition, Musées roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique, Brux­elles, 1996.
[2] Irène HAMOIR, entre­tien avec Alain Delaunois pour le texte Les sept vies d’Irine (inédit), Brux­elles, mars-avril-mai 1988.
[3] Irène HAMOIR, La cuve infer­nale, Brux­elles, Lumière, 1944, rééd. aug­men­tée, Brux­elles, Bras­sa, 1987.
[4] Entre­tien avec Alain Delaunois, op.cit. Voir égale­ment Alain Delaunois, « Scute­naire d’Ollignies », dans « Ce qui est est atti­rant est beau. » Irène, Scut, Magritte and Co, op. cit., p. 71 et sv.
[5] Irène HAMOIR, « Les droits des Tra­vailleuses », Le Peu­ple, 9 sep­tem­bre 1925, p. 4. Cité dans l’article très doc­u­men­té de Patri­cia ALLMER, « Une pièce de den­telle : pro­duc­tion gen­rée et tra­vail esthé­tique chez Rachel Baes, Jane Graverol et Irène Hamoir », dans Xavier CANONNE (dir.), His­toire de ne pas rire. Le sur­réal­isme en Bel­gique, Brux­elles, Fonds Mercator/Bozar Books, 2024.
[6] Voir Asso­ci­a­tion Ate­lier André Bre­ton, Paris, con­sulté le 10/05/2026, en ligne : https://www.andrebreton.fr/fr/work/56600100230791
[7] IRINE [Irène HAMOIR], Œuvre poé­tique 1930–1945, [Brux­elles], pub­lié « Chez Maître François, édi­teur à Saint-Gen­er­ou près Saint-Julien de Voventes », 1949.
IRINE [Irène HAMOIR], Corne de Brune (1925–1976), Brux­elles, Bras­sa, 1976.
[8] José VOVELLE, Le sur­réal­isme en Bel­gique, Brux­elles, André De Rache, 1972.
[9] Irène HAMOIR, « Le Fort d’Orio », dans Hen­ri d’Ursel / La Per­le, Prix de l’image imprimée, Brux­elles, Ciné­math­èque royale de Bel­gique, 1975.
[10] Irène HAMOIR, Boule­vard Jacq­main, Brux­elles, Édi­tions des Artistes, coll. « Ter­res et vis­ages », 1953, rééd. Brux­elles, Didi­er Dev­illez Édi­teur, 1996.
[11] José VOVELLE, « Des femmes et du sur­réal­isme en Bel­gique », dans Les sur­réal­istes belges, revue Europe n°912, Paris, mai 2005, p. 169–178.
[12] Cather­ine DAEMS, dans « Ce qui est est atti­rant est beau. » Irène, Scut, Magritte and Co., op. cit., p. 131.
[13] Voir notam­ment Séver­ine ORBAN, Irène Hamoir et Louis Scute­naire : une sym­biose en lit­téra­ture plutôt qu’une impos­ture, Études fran­coph­o­nes, vol. 29, automne 2018, Lafayette, Uni­ver­si­ty of Louisiana, p. 87–99.
Elisa PIROTTE, La posi­tion ambiguë des femmes dans le sur­réal­isme. Le cas d’Irène Hamoir dans l’expérience col­lec­tive brux­el­loise, Lou­vain-la-Neuve, UCLou­vain, Fac­ulté de philoso­phie, arts et let­tres, Langues et let­tres français­es et romanes, 2021.
[14] Tom GUTT, Le gris souris, prière d’insérer pour La Cuve infer­nale, édi­tion aug­men­tée, Brux­elles, Bras­sa, 1987.
[15] Irène HAMOIR, let­tre à A. Delaunois, Brux­elles, 3 mai 1988 (date postale).
[16] Ibid.
[17] Irène HAMOIR, « Les fameux Noiset, acro­bates casse cou », dans Le Soir Illus­tré, 13 jan­vi­er 1949. Repris dans La cuve infer­nale, op. cit.
[18] 18 Irène HAMOIR, Cro­quis de rue, intro­duc­tion d’Alain Delaunois, Bas­sac, Plein Chant, 1992.
[19] Entre­tien avec A. Delaunois, op. cit.
[20] Louis Scute­naire, dossier établi par A. Delaunois, Plein Chant 33–34, Bas­sac, 1986.
[21] Irène HAMOIR, let­tre à A. Delaunois, op. cit.
[22] Irène HAMOIR, dans Boule­vard Jacq­main, Brux­elles, Édi­tions des Artistes, 1953, p. 80.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°228 (2026)