Robuste papillon qui vole encore
lorsque tombe le vent (Irine, 1971)
Le 23 juillet 1906, il y a cent vingt ans, naissait à Saint-Gilles (Bruxelles), Irène Louise Hamoir, qui, membre du groupe surréaliste belge, fut écrivaine, poète et journaliste. Elle est décédée à Watermael-Boitsfort (Bruxelles) le 17 mai 1994. À l’occasion de cet anniversaire, Le Carnet & les Instants jette un regard rétrospectif sur l’existence d’une surréaliste toujours méconnue.
Personnalité féminine d’une indépendance peu commune en son temps, et d’un engagement personnel et créatif bien plus affirmé que celui d’une muse ou épouse, Irène Hamoir – elle signait ses poèmes du pseudonyme d’« Irine », que lui donna le musicien Paul Magritte, frère du peintre –, fut une membre à part entière du groupe bruxellois et des activités surréalistes en Belgique.
Son œuvre littéraire reste aujourd’hui encore méconnue du public et même de certains critiques, qu’ils soient hommes ou femmes, commissaires d’expositions ou commentateurs culturels. Irène Hamoir est restée dans l’ombre de son époux Louis Scutenaire (1905–1987), écrivain et poète surréaliste, auteur de Mes inscriptions, et de leur ami, le peintre René Magritte (1898–1967), devenu une figure majeure du mouvement surréaliste, en Belgique et dans le monde.
Si le nom d’Irène Hamoir fut davantage cité au cours des années 1990–2000, il y a maldonne encore. Ce n’est pas tant en raison de son œuvre littéraire personnelle, mais parce qu’elle avait, avec Scutenaire et par testament, légué à l’État belge l’ensemble de la collection d’œuvres d’art qu’ils avaient constituée depuis les années 1930, comprenant de nombreux artistes surréalistes, et surtout une centaine de peintures, dessins, esquisses et objets de Magritte. En 1996, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique à Bruxelles consacrèrent une importante exposition à cette donation. Celle-ci a permis de donner toute son ampleur à ce qui constitue, depuis 2009 et l’ouverture de l’actuel Musée Magritte, la plus grande collection au monde d’œuvres du peintre[1].
Mais c’est un autre tableau qui nous intéresse. Conservé au Musée des Beaux-Arts/La Boverie à Liège, il a installé définitivement la notoriété de l’artiste qui l’a réalisé. Intitulé La goutte d’eau, peint en 1964 par l’artiste surréaliste belge Jane Graverol (1905–1984), il fut apprécié entre autres d’André Breton. Sur la toile et dans un cercle resserré évoquant un effet « loupe », figurent les principaux membres du groupe surréaliste belge, Nougé, Goemans, Souris, Mesens, Chavée, Mariën, et quelques apparentés, comme Paul Colinet, Geert Van Bruaene, ou Paul Bourgoignie. Deux femmes sont également présentes dans cet agencement pictural, qui situe leur statut au sein d’un environnement masculin : Jane Graverol elle-même, lumineuse, en haut de la toile, domine ses amis, et Irène Hamoir, clairement au centre, de profil, souriante, avec sur sa droite Louis Scutenaire et René Magritte, et sur sa gauche, Marcel Lecomte. Ces trois hommes ne sont pas non plus placés là par hasard : ils jouèrent dès le début un rôle décisif, et constant, dans l’existence d’Irène Hamoir. C’est au cours d’une réunion chez Marcel Lecomte, ancien fondateur du groupe Correspondance avec Nougé et Goemans, qu’elle fit en 1928 la connaissance de Jean Émile Louis Scutenaire, qui avait rejoint le petit noyau surréaliste de la revue Distances, autour de Nougé, Goemans, et Magritte principalement.
Si Irène Hamoir figure sur ce tableau de 1964 par sa proximité avec Scutenaire, et par complicité avec ses amis surréalistes, c’est également parce qu’au sein de ce groupe, elle est depuis trois décennies reconnue pour son activisme et ses textes poétiques. La quantité de son œuvre n’atteint pas la foisonnante production de son compagnon – qui la fait surgir, avec un attachement amoureux sans faille, sous le nom de « Lorrie » tout au long des cinq volumes de Mes inscriptions –, mais Hamoir est néanmoins l’autrice de très nombreux écrits, comme on va le voir dans ces lignes. Le rapprochement d’Irène – qui fait remonter à 1925 son premier poème achevé, Métallique – avec celui qu’elle appellera toujours familièrement « Scut » ou « le Scut » s’établit d’emblée en 1928 par une intense correspondance poétique de la part d’un Scutenaire très épris, et par « des joutes verbales entre nous deux. L’échange des mots et le plaisir de nos langages, nous les avons partagés durant toute notre vie.[2] » Ils se marient deux ans plus tard, le 19 février 1930, et s’installent au 20 rue de la Luzerne, à Schaerbeek. Une maison qu’ils ne quitteront plus, où Irène Hamoir doit cependant concilier sa nouvelle vie avec la présence d’une belle-mère assez envahissante. Mais la jeune femme de 24 ans a déjà appris antérieurement à gagner son indépendance et aller de l’avant.
Née en 1906 sous le signe du Lion, dont elle revendiquait régulièrement le tempérament volontaire et batailleur, elle est issue d’un milieu familial modeste, avec une mère couturière, Marie-Louise Veltens, et un père chapelier, Léopold Hamoir, qui est, lui, étroitement associé à une famille d’acrobates, les Noiset. Dans les années 1890, sous la conduite de Léopold Noiset, fabricant et vendeur de vélocipèdes, président du Véloce sport de Bruxelles, quatre de ses enfants furent entrainés à des exhibitions acrobatiques, comme équilibristes, cyclistes, motocyclistes, se produisant dans les cirques et les music-halls à travers l’Europe, et y exécutant de dangereux numéros de vitesse. Cet univers du cirque que la jeune Irène apprendra à connaitre par son grand-père et les récits familiaux, la marquera à jamais, et deviendra à la fois une source d’exaltation enfantine, et d’écriture à l’âge adulte, notamment dans un recueil de nouvelles, La cuve infernale[3], paru en 1944, qui désigne une performance éponyme particulièrement périlleuse, tout comme celles du « Saut de la Mort », de « La moto endiablée », ou de « La table du Diable ». Autant d’attractions vertigineuses et inquiétantes, dans lesquelles l’homme quitte sa condition pour se transformer en démiurge mécanique, au mépris du danger – la famille en connut le prix, plusieurs membres des Noiset, devenus les Dorgéo dans la nouvelle, laissèrent leurs corps inertes sur le sol des chapiteaux.
À l’adolescence, Irène suit des cours de commerce, et à 16 ans obtient un premier emploi de secrétaire dans une tannerie-teinturerie. En parallèle à des cours du soir en journalisme, elle milite ardemment vers ses 18 ans au sein des Femmes prévoyantes socialistes et des Jeunes Gardes socialistes. En 1926, elle préside la section bruxelloise des Femmes prévoyantes, et prend régulièrement la parole dans les meetings à travers le pays. Elle est remarquée par Camille Huysmans, figure emblématique du Parti ouvrier belge (socialiste). Il lui propose de figurer sur les prochaines listes électorales. Et c’est précisément sa condition de femme, qui l’avait pourtant conduite dans les meetings et les tribunes, qui l’éloigne de l’action politique. « On voulut me confier les rênes d’une ligue qui, en plus d’être ouvriériste, devait s’adresser avant tout aux représentantes du sexe dit faible. Ce n’était pas rendre service à la cause des femmes que de marquer ainsi la différenciation sexuelle », observera-t-elle soixante ans plus tard[4].
Cependant, son militantisme toujours concret s’exerce également dans la presse, au quotidien socialiste Le Peuple, où elle rédige dès 1925 des chroniques, essentiellement liées à l’émancipation des femmes, à leur droit de vote lors des élections législatives, à l’éducation des enfants, et aux revendications de l’égalité salariale : « C’est dans le domaine économique d’abord, qu’il faut que la femme revendique ses droits. L’inégalité des salaires de l’homme et de la femme, en effet, est la cause première de notre infériorité. Pour usée qu’elle soit, la formule “À travail égal, salaire égal”, reste toujours la base de nos revendications.[5] » Avec de tels antécédents idéologiques, Irène Hamoir n’était pas dépourvue de répondant au sein du groupe surréaliste. Elle était clairement plus orientée politiquement que Marthe Beauvoisin, épouse de Nougé, et Georgette Berger, épouse de Magritte. Sa relation puis son mariage avec Scutenaire, l’entente des uns et des autres sur des idées communes, la question d’un art révolutionnaire et d’une pratique poétique expérimentale, les distances établies par Nougé avec le surréalisme de Breton, suscitaient l’intérêt d’Irène et la conduisirent naturellement – sans pour autant critiquer « l’autonomie solidaire » propre à certains, tels Goemans, Lecomte ou Colinet – à participer dès le début des années 1930 aux activités du groupe bruxellois, et à fréquenter avec Scutenaire les surréalistes parisiens.
Elle figure en 1934, aux côtés de Georgette et Marthe, sur Le rendez-vous de chasse, photographie qui représente les membres du groupe, tirés à quatre épingles, figés dans une attitude volontairement conventionnelle, image reproduite dans la revue belge Documents 34. Mais son rôle dépasse déjà celui des deux autres épouses et muses. Cette même année, dans un autre numéro de Documents – où Scutenaire publie des fragments de son roman-collage Les jours dangereux les nuits noires, auquel elle collabore par plusieurs passages écrits, comme l’indique Scutenaire à la fin du volume –, elle attaque violemment la mère de Violette Nozière, jeune fille condamnée pour parricide et empoisonnement, que surréalistes belges et français avaient déjà défendue dans une plaquette en 1933. En octobre 1935, à l’occasion de la première exposition internationale du surréalisme à La Louvière, elle assure avec E.L.T. Mesens la coordination de l’exposition, mais aussi la lecture à voix haute de textes et poèmes des principaux surréalistes. Sa signature manuscrite, avec celle de tous les artistes et poètes participants, apparait sur l’exemplaire du catalogue envoyé à André Breton[6].
L’engagement surréaliste d’Irène Hamoir est patent, mais son indépendance personnelle est indéniable. Ils seront trois, Scutenaire, elle, et Paul Colinet, à refuser de signer en janvier 1936 le tract Le domestique zélé, qui excluait André Souris du groupe surréaliste bruxellois – Georgette Magritte et Marthe Nougé, n’ayant pas été invitées à signer, restent ainsi dans le rôle marital qui leur était dévolu. À la fin des années 1920, Irène travaille en tant que secrétaire dans une agence financière, puis auprès d’Ernest Demuyter, un industriel aéronaute célèbre à Bruxelles pour ses vols en montgolfières. En 1931, et jusqu’en 1939, elle sera fonctionnaire à la Cour permanente de Justice internationale, dépendant de la Société des Nations, qui siège à La Haye et Genève, ce qui l’amène à y séjourner régulièrement. Scutenaire, devenu avocat au barreau de Bruxelles, la rejoint périodiquement à La Haye. S’y trouvant souvent seule, elle développe davantage ses ressources créatives dans l’écriture de poèmes, de contes et nouvelles. Passant des formes courtes aux phrases longues et déliées, en vers ou en prose, ses textes évitent le sentimentalisme – et une écriture qui, à l’époque, était vite attribuée au genre féminin – au profit d’un humour souvent sec, marqué par la dérision et une certaine cruauté. Jeux de mots, calembours inattendus, elle tire de certaines situations, morts incertaines et douloureuses, souvenirs de voyages, ou rencontres insolites, un effet de surprise parfois désarçonnant. On y découvre un style railleur, critique, mais également une subtile tendresse, et surtout une liberté de ton détachée des normes, qui peut rappeler « l’autre monde » de Paul Colinet (qu’elle surnommait « Paul Merveille »). Ses poèmes – plus rugueux, moins mélancoliques que les écrits de Scutenaire –, aiment à dérouter le lecteur, jouent parfois de la confusion volontaire des genres, de l’érotisme, et d’allusions au lesbianisme (« Elle est de celles qui attirent mes regards »). Elle publie ses écrits en de nombreuses revues surréalistes ou proches, et en 1949, cinq ans après La cuve infernale, un recueil d’Irine réunit son Œuvre poétique 1930–1945. Il s’ouvre par cet incipit incisif : « Il faut prendre ce recueil d’Irine pour un coup de fouet. Un petit coup de fouet. » Un volume augmenté suivra un quart de siècle plus tard, Corne de brune (1925–1976), édité par Tom Gutt et Isy Brachot[7].
La complicité très amicale des couples Magritte et Scutenaire amène le peintre à réaliser plusieurs portraits d’Irène, à l’intégrer dans ses photographies burlesques ou déconcertantes, et ses courts-métrages. Raoul Ubac la photographie, et plusieurs poètes de la constellation surréaliste ne restent pas insensibles à son intelligence, à sa vivacité charmeuse, et à son humour vache. René Char, jamais avare des jeux de séduction, lui fera en 1937, au grand dam de Scutenaire, une cour intensive à laquelle elle choisira de mettra un terme. Mais on trouve les traces littéraires d’un mutuel respect dans certains poèmes de Char et d’Irène. Et au début des années 1970, Tom Gutt conduira le couple Scutenaire-Hamoir à renouer des liens amicaux avec le « robuste papillon » du Vaucluse, retranché sur ses hauteurs de l’Isle-sur-la-Sorgue.
Dans son ouvrage fondateur de 1972, Le surréalisme en Belgique[8], José Vovelle inscrit fermement Hamoir au sein du groupe, lui donne une notice bio-bibliographique, et publie d’elle deux poèmes. Bien davantage que Christian Bussy et Marcel Mariën dans l’Anthologie du surréalisme en Belgique, paru la même année chez Gallimard, où le nom d’Hamoir n’est cité qu’une seule fois… et sans notice ni texte. Tout son parcours au sein du mouvement, et jusqu’à ses dernières années de vie, est jalonné assez régulièrement par des collaborations écrites, à la plupart des revues surréalistes et à plusieurs tracts (notamment ceux du rapprochement avec le PCB du Surréalisme révolutionnaire de Dotremont).On peut donc la lire dans les Cahiers GLM (Char, 1938), L’invention collective (Ubac et Magritte, 1940), La Terre n’est pas une vallée de larmes (Mariën, 1945), Le ciel bleu, Le salut public, Le suractuel (Dotremont, Mariën, Colinet, Seeger… 1945–1946), Les deux sœurs (Dotremont, 1946–1947), Le Savoir vivre (Magritte, 1946), les numéros de l’hebdomadaire « familial » et manuscrit Vendredi (Colinet,1949–1951). Si elle n’intervient pas dans la revue Les lèvres nues (1954–1958) lancée par Mariën, Graverol et Nougé, elle participe par contre à La carte d’après nature (Magritte, 1952–1956), à temps mêlés (Blavier et Graverol, 1952), à Phantomas (Koenig, 1953–1980), ainsi qu’au Daily Bul (Balthazar et Bury, 1957). À partir des années 1960, elle et Scutenaire rejoignent le « gang » bruxellois de Tom Gutt, qui avait relancé les activités d’une troisième génération de surréalistes, et collaborent à leurs publications (Une passerelle en papier, Le vocatif), ainsi qu’à la nouvelle série des Lèvres nues de Mariën (1969–1975) et à ses éditions ultérieures.
Elle a également pratiqué le poème « à plusieurs mains », avec Scutenaire, Magritte, Eluard, Char, et signé des préfaces pour des expositions ou publications (Magritte, Jane Graverol, Rachel Baes, Claudine Jamagne, Tom Gutt, Robert Willems, Roger Van de Wouwer, André Stas, Yves Bossut, Roland Delcol…). Cependant, et revenant à une célèbre apostrophe de Nougé à Breton (« … que ceux d’entre nous dont le nom commence à marquer un peu, l’effacent »), Irène Hamoir et Louis Scutenaire signeront en 1982 « Elle » et « Lui » la préface du catalogue de l’exposition René Magritte et le surréalisme en Belgique aux Musées royaux des Beaux-Arts à Bruxelles, sans nommer précisément leurs complices au sein du groupe surréaliste, mais les décrivant par leurs comportements et attitudes.
Les surréalistes ont toujours aimé « le cinématographe », comme l’appelaient Magritte et Scutenaire, et le peintre lui-même réalisa dans les années 1950–1960 bon nombre de petits films muets en noir et blanc, aux scénarios souvent fort libres, dont Irène et ses amis étaient les joyeux figurants. Irène elle-même écrivit un scénario de court-métrage, Le fort d’Orio, qui obtint en 1937 le « prix de l’image », un concours créé par Henri d’Ursel et Louis Camu destiné à stimuler la création cinématographique auprès des jeunes générations[9]. Entre faux réalisme documentaire et fiction surréaliste, le synopsis s’ouvre sur un lendemain de cataclysme, villes à demi-ruinées, paysages dévastés. Ombres dures, lumière violente. Dans le fort d’Orio vit Sicart, entouré de nombreuses épouses. Les images multiples, correspondant à autant de plans, se succèdent : cadavre de femme, sable souillé, barque sur un bras de mer. Un colombier porte l’inscription « Femmes captives » qui, à la fin du film aurait dû laisser s’échapper un envol de blanches colombes (magrittiennes.)
Autre publication, dans l’après-guerre cette fois, Boulevard Jacqmain. Ce roman d’allure policière, genre prisé des surréalistes, en adopte les codes et le langage de manière fantaisiste. Le cadre : les quartiers louches de Bruxelles, bars, prostituées, souteneurs et voyous. Les amis et proches en sont les protagonistes parmi d’autres, à peine dissimulés par un surnom, et fréquentent un café, le « Breton ». Magritte devient Gritto, Nougé, Nouguier, Scutenaire Maître Bridge, Irène « la folle et raisonnable Crépue », Mesens, Massens, etc. Le roman, présenté à Gaston Gallimard dès 1939, mais sans suite, sera finalement publié en 1953 à Bruxelles[10]. À propos de ce roman, et de certaines nouvelles de La cuve infernale, une controverse est née, visant à déprécier Irène Hamoir. Elle a pour origine Ombelle, « un tract tardif de l’ancien ami du couple, Mariën, chasseur de faussaires entravé », résumait José Vovelle en 2005[11]. Ce tract fut publié en 1988 contre Irène Hamoir, qui avait préalablement été contrainte de signaler à Mariën qu’il ne pouvait plus publier des écrits privés de Scutenaire sans au préalable recueillir son assentiment à elle. Mariën, coutumier des tracts vengeurs et provocateurs depuis les années 1960, avait réagi, à propos d’Irène Hamoir : « Encore une veuve qui n’est pas très surréaliste ! » La condamnation lapidaire, de la part de l’historien essentiel du surréalisme que fut Mariën – mais dont les écrits et les réalisations plastiques peuvent relever d’une profonde misogynie, et qui n’avait jamais négligé pourtant de rendre hommage antérieurement aux qualités surréalistes d’Irène Hamoir – valait son poids de sous-entendus. La brèche était ouverte… Dans le catalogue de l’exposition de 1996 Irène, Scut, Magritte and Co aux Musées royaux à Bruxelles, Catherine Daems, chercheuse aux Archives et Musée de la Littérature, s’appuya sur le tract de Mariën, puis sur sa propre lecture interprétative d’une partie de la correspondance entre Scutenaire et Hamoir à la fin des années 1930. Elle en tira une conclusion aussi abrupte que définitive sur ces deux œuvres majeures d’Hamoir : « La correspondance permet d’affirmer que ce n’est pas Irène Hamoir mais bien Louis Scutenaire qui a écrit Boulevard Jacqmain et La cuve infernale[12] ». Depuis 1996 heureusement, d’autres lectures et nouvelles recherches plus approfondies[13] ont permis de démentir ces propos sans nuances.
Les années passant, il n’est donc toujours pas inutile de rappeler les pratiques de réécriture et/ou d’écriture collaborative, d’un usage courant chez les surréalistes, qu’ils soient français (dès Les champs magnétiques, 1920, de Breton et Soupault), ou belges (les tracts de Correspondance, ou Nougé réécrivant un poème de Baudelaire, et Scutenaire reprenant Mallarmé). Le couple Irène Hamoir – Louis Scutenaire écrivait, se relisait, modifiait les phrases ou les mots de l’une ou de l’autre ? La belle affaire ! Toute l’histoire internationale du surréalisme est nourrie de ces rencontres, littéraires ou artistiques, mais fécondes, qu’elles soient publiées ou restées privées. Tom Gutt en 1987, préfaçant la réédition de La cuve infernale, identifiait clairement la nature du travail d’écriture « en symbiose », entre Irène Hamoir et Scutenaire – ce qu’avaient relevé José Vovelle dès 1972, ainsi qu’Evelyn Deknop-Kornélis en 1996. « Irène Hamoir et Louis Scutenaire tenaient chacun leur contrée, mais à l’intérieur d’un pays commun. Si autonomes que soient Les jours dangereux les nuits noires (1934), par exemple, et La cuve infernale (1939), entre les deux textes l’on décèle maints gués, que ce n’est pas le lieu de répertorier : au lecteur utile cette tâche de choix. De sorte que la connaissance des textes de Scutenaire s’enrichit de celle de ceux d’Irène, et réciproquement, comme la compréhension de l’ensemble accroît celle des parties. Unies étaient les mains, inséparables sont les mots.[14] »
Le besoin essentiel d’autonomie professionnelle et intellectuelle d’Irène Hamoir la conduit en juillet 1945 au quotidien Le Soir, où elle débute en tant que secrétaire à la rédaction d’abord, puis rédactrice à part entière : « Ma nomination au Soir fut le fait du rédacteur en chef [Charles] Breisdorff, d’accord naturellement avec Mademoiselle Rossel [directrice du quotidien bruxellois], et fit l’effet d’une bombe parmi tous les rédacteurs, seulement masculins jusque là.[15] » Mais comme souvent, son pragmatisme et son énergie lui permirent de ne pas se laisser envahir par le machisme ambiant d’une partie de la rédaction. Nouant un accord amical avec le journaliste culturel Paul Caso, elle l’orienta vers les activités et publications surréalistes pour qu’il en rende compte ou lui en laisse le soin. « Je suis presque chaque fois intervenue pour les échos concernant le surréalisme, Magritte, Mesens, etc. Vous vous en doutez : l’incompréhension était totale à l’époque.[16] » C’est ainsi qu’on trouve dans le quotidien de nombreux articles à propos d’artistes surréalistes mais aussi d’écrivains tels qu’Eluard, Tzara, Marcel Lecomte, Gérard Van Bruaene, Gilbert Lély (poète et historien de Sade), Malcolm de Chazal, voire Henry Thétard, historien du monde du cirque, qui donne à la petite enfant de la balle qu’elle fut la possibilité d’évoquer un émerveillement toujours intact. Elle devint ainsi la correspondante belge d’une association des amis du cirque créée à Paris par Thétard. Cette passion se dévoile encore dans un article plus familial, publié dans Le Soir illustré[17], où elle relate la vie aventureuse et meurtrie des Fameux Noiset, acrobates casse cou, menée dans les chapiteaux et les foires par son grand-père Léopold et ses oncles.
À partir de l’été 1955, et jusqu’au début des années 1960, elle est chargée de contribuer à la dernière page du Soir par de courtes chroniques, anonymes, sur la vie à Bruxelles, les travaux, les saisons (surtout l’été, celui des vacances dans le Sud) les petits évènements… Elle compose des dialogues, signe quelques portraits (de l’agent de police qui règle la circulation à la princesse Paola), et ne manque pas d’évoquer avec un humour léger des situations qu’en bonne observatrice elle repère à l’arrêt du bus 29. Un ensemble significatif de ces chroniques fut publié en recueil en 1992 sous le titre de Croquis de rue[18] qui, avec Propos occasionnels, constituait l’en-tête de la rubrique. Toutes ces chroniques découpées, que nous avons pu rassembler et éditer, sont datées à la main par Irène Hamoir, sauf une, par Scutenaire. « Je les écrivais à la rédaction, pour le quotidien du lendemain matin, et donc Scut les découvrait le lendemain à son déjeuner. Parfois aussi, il me racontait une anecdote, ou me dressait le portrait d’une belle jeune femme qu’il avait vue en rue. Et j’avais alors de quoi écrire sur un nouveau sujet. L’idée même de l’anonymat me plaisait : je n’étais plus qu’une personne parmi beaucoup d’autres, qui transmettait simplement à sa sauce ce qu’elle avait vu ou entendu, rien de plus.[19] »
Le 31 décembre 1966, Irène Hamoir prit sa retraite et quitta Le Soir. Mais jusqu’au début des années 1990, elle resta toujours très active, confiant pages, poèmes et textes d’elle et de Scutenaire aux publications de Tom Gutt, contribuant au numéro spécial sur Scutenaire de la revue Plein Chant[20], paru peu avant le décès de ce dernier le 15 aout 1987. Elle avait accepté que soit rédigé par l’auteur de ces lignes, et avec elle, le récit de son itinéraire surréaliste, à travers ses rencontres, ses passions, et ses lignes de force, faites d’apprentissages cumulés. Et n’hésitait pas à suggérer une formulation différente, ou à échanger un adjectif pour un autre, comme elle le confiait avec franchise dans une de ses lettres : « Ne m’en veuillez pas pour les chambardements que j’ai apportés à votre texte. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Vieille habitude du climat littéraire de la Luzerne. Vous pouvez ne pas tenir compte du tout de mon intervention.[21] » Irène Hamoir fut une femme engagée, surréaliste par affinités, libre d’elle-même, sensible à la beauté comme aux horreurs du monde, remarquable par sa conversation, son humour et ses audaces. Elle fut bien une écrivaine à part entière, et la compagne d’un Scutenaire qui ne cessa jamais de tenir « sa » Lorrie à la plus haute place. « Sûrement elle pensait à lui, puisqu’il ne pensait plus qu’à elle.[22] »
Alain Delaunois
Pour en savoir plus
- Une sélection bibliographique sur le surréalisme en Belgique est disponible sur le blog du Carnet et les Instants.
- La Sonuma a archivé plusieurs documents audiovisuels contenant des interviews d’Irène Hamoir et Louis Scutenaire, réalisées par le journaliste Christian Bussy pour la RTBF.
- Aux Archives et Musée de la Littérature (Bruxelles), sont disponibles plusieurs fonds consacrés au surréalisme, notamment un fonds Scutenaire-Hamoir, le Fonds Mariën, un fonds Nougé, un fonds Tom Gutt, ainsi que d’autres, sur des figures du mouvement.
- Boulevard Jacqmain sera réédité dans la collection Espace Nord en octobre 2026.
[1] Voir Gisèle OLLINGER-ZINQUE (dir.), « Ce qui est est attirant est beau. » Irène, Scut, Magritte and Co. Catalogue d’exposition, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 1996.
[2] Irène HAMOIR, entretien avec Alain Delaunois pour le texte Les sept vies d’Irine (inédit), Bruxelles, mars-avril-mai 1988.
[3] Irène HAMOIR, La cuve infernale, Bruxelles, Lumière, 1944, rééd. augmentée, Bruxelles, Brassa, 1987.
[4] Entretien avec Alain Delaunois, op.cit. Voir également Alain Delaunois, « Scutenaire d’Ollignies », dans « Ce qui est est attirant est beau. » Irène, Scut, Magritte and Co, op. cit., p. 71 et sv.
[5] Irène HAMOIR, « Les droits des Travailleuses », Le Peuple, 9 septembre 1925, p. 4. Cité dans l’article très documenté de Patricia ALLMER, « Une pièce de dentelle : production genrée et travail esthétique chez Rachel Baes, Jane Graverol et Irène Hamoir », dans Xavier CANONNE (dir.), Histoire de ne pas rire. Le surréalisme en Belgique, Bruxelles, Fonds Mercator/Bozar Books, 2024.
[6] Voir Association Atelier André Breton, Paris, consulté le 10/05/2026, en ligne : https://www.andrebreton.fr/fr/work/56600100230791
[7] IRINE [Irène HAMOIR], Œuvre poétique 1930–1945, [Bruxelles], publié « Chez Maître François, éditeur à Saint-Generou près Saint-Julien de Voventes », 1949.
IRINE [Irène HAMOIR], Corne de Brune (1925–1976), Bruxelles, Brassa, 1976.
[8] José VOVELLE, Le surréalisme en Belgique, Bruxelles, André De Rache, 1972.
[9] Irène HAMOIR, « Le Fort d’Orio », dans Henri d’Ursel / La Perle, Prix de l’image imprimée, Bruxelles, Cinémathèque royale de Belgique, 1975.
[10] Irène HAMOIR, Boulevard Jacqmain, Bruxelles, Éditions des Artistes, coll. « Terres et visages », 1953, rééd. Bruxelles, Didier Devillez Éditeur, 1996.
[11] José VOVELLE, « Des femmes et du surréalisme en Belgique », dans Les surréalistes belges, revue Europe n°912, Paris, mai 2005, p. 169–178.
[12] Catherine DAEMS, dans « Ce qui est est attirant est beau. » Irène, Scut, Magritte and Co., op. cit., p. 131.
[13] Voir notamment Séverine ORBAN, Irène Hamoir et Louis Scutenaire : une symbiose en littérature plutôt qu’une imposture, Études francophones, vol. 29, automne 2018, Lafayette, University of Louisiana, p. 87–99.
Elisa PIROTTE, La position ambiguë des femmes dans le surréalisme. Le cas d’Irène Hamoir dans l’expérience collective bruxelloise, Louvain-la-Neuve, UCLouvain, Faculté de philosophie, arts et lettres, Langues et lettres françaises et romanes, 2021.
[14] Tom GUTT, Le gris souris, prière d’insérer pour La Cuve infernale, édition augmentée, Bruxelles, Brassa, 1987.
[15] Irène HAMOIR, lettre à A. Delaunois, Bruxelles, 3 mai 1988 (date postale).
[16] Ibid.
[17] Irène HAMOIR, « Les fameux Noiset, acrobates casse cou », dans Le Soir Illustré, 13 janvier 1949. Repris dans La cuve infernale, op. cit.
[18] 18 Irène HAMOIR, Croquis de rue, introduction d’Alain Delaunois, Bassac, Plein Chant, 1992.
[19] Entretien avec A. Delaunois, op. cit.
[20] Louis Scutenaire, dossier établi par A. Delaunois, Plein Chant 33–34, Bassac, 1986.
[21] Irène HAMOIR, lettre à A. Delaunois, op. cit.
[22] Irène HAMOIR, dans Boulevard Jacqmain, Bruxelles, Éditions des Artistes, 1953, p. 80.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°228 (2026)


