De la cour des délices au jardin des miracles :
correspondances et dissonances
L’année 2024 est riche en commémorations de toutes sortes. Parmi elles, James Ensor, André Franquin, Henri Michaux, Marcel Broodthaers… Mais également la naissance à Paris en 1924 du mouvement surréaliste autour d’André Breton et, à Bruxelles, la création du groupe surréaliste Correspondance, réunissant Paul Nougé, Camille Goemans et Marcel Lecomte.
En mémoire d’André Stas (1949–2023)
« Nous nous aidons à inventer sur
le réel deux ou trois idées efficaces. »
Paul Nougé, Correspondance, 1924
Ce trio devait ainsi former l’embryon du groupe surréaliste de Bruxelles, auquel nous allons principalement nous attacher, et dont les préoccupations se marquèrent très vite par une indépendance d’esprit et des stratégies d’actions qui, de manière quasiment continue durant un bon demi-siècle, allaient entrer régulièrement en dissonance avec les positions des surréalistes français. Entre relatives convergences d’actions, divergences intellectuelles et politiques, mais également estimes et connivences plus ou moins amicales, le vocable « surréalisme » s’est révélé lui-même comme une fameuse pierre d’achoppement. Pourtant, dans ses multiples facettes et particularismes, le surréalisme en Belgique exista bel et bien, d’une façon qui ne fut pas moins subversive que le mouvement conduit en France par André Breton.
En cette année 2024, on célèbre donc – par-delà toutes les mises en garde des principaux acteurs belges du mouvement, et qu’on ne peut ignorer – le surréalisme en tant que fait culturel, entré pleinement dans l’histoire artistique et littéraire du 20e siècle. Rien de plus normal, dira-t-on. Et cependant, il faut s’efforcer de dissocier cette célébration de ce que fut véritablement le surréalisme, en France et en Belgique. Revenir aux sources de cette histoire, à ses écrits et textes fondateurs, les mettre en lumière, veiller à ne pas en affadir leur propos révolutionnaire dans ces années 1920–1930, mesurer la longue portée de ces discours novateurs, et leur dissémination en d’autres pays, sur plusieurs décennies, et en d’autres continents – éléments factuels qui dépassent de loin en ampleur et en conséquences des faits culturels, notamment artistiques ou littéraires, ayant émergé aux 19e et 20e siècles. Le centenaire du Manifeste du surréalisme de Breton (publié le 15 octobre 1924 au Sagittaire, chez Simon Kra à Paris), le premier numéro de la revue La révolution surréaliste (sorti le 1er décembre 1924 à Paris) doivent donc se lire en proximité parallèle avec les tracts parodiques et colorés de Correspondance, rédigés et envoyés de Bruxelles à Paris par voie postale, par Paul Nougé, Camille Goemans et Marcel Lecomte à partir du 1er novembre 1924 (et jusqu’à l’autodissolution de Correspondance le 1er septembre 1926).
Retour en arrière, donc. Nous sommes au milieu des années 1920, le mouvement Dada est enterré, différents groupes d’avant-garde se manifestent en Europe, en quête d’une modernité qui se signale dans les domaines de l’art, de la littérature, de l’architecture, de la musique, des arts de la scène, de la photographie ou du cinéma. Et voici que paraît un modeste recueil. Signé par Clarisse Juranville. Quelques écrits et quelques dessins, et publié en 1927 avec cinq dessins de Magritte, il est en réalité le fait de Paul Nougé (1895–1967) et reprend un manuel de grammaire dont il détourne les formulations[1]. Il y donnait sous une forme imagée et (presque) poétique ce qui pourrait définir les activités des surréalistes belges.
Ils ressemblaient à tout le monde
Ils forcèrent la serrure
Ils remplacèrent l’objet perdu
Ils amorcèrent les fusils
Ils mélangèrent les liqueurs
Ils ont semé les questions à pleines mains
Ils se sont retirés avec modestie
en effaçant leur signature
Sous la parodie se découvre un texte quasiment programmatique, aux injonctions à découvrir entre les lignes. S’en prendre aux objets et aux mots du quotidien, viser au renversement de leurs fonctions, revendiquer les manifestations d’un activisme s’attaquant au réel, tenter le bouleversement des normes, et pas uniquement dans les sphères artistiques et littéraires. Et surtout : une volonté de semer le trouble dans l’ordre public, mais également, paradoxalement, de se perdre dans la foule, de recourir à la dissimulation (par la pseudonymie notamment) et plus encore, de tendre vers l’effacement individuel.
Effacement et liberté
Deux ans plus tard, en 1929–1930, Nougé entreprend la réalisation d’une série de photographies – mode d’expression qui recueillera également les faveurs de Magritte, E.L.T. Mesens, puis de Raoul Ubac, Marcel Lefrancq, ou Marcel Mariën et Léo Dohmen par la suite. Nougé y fait intervenir quelques-uns de ses complices. Dans des attitudes théâtralisées, véritables mises en scène en un seul plan, et sans aucun scénario les reliant entre elles, on y reconnaît entre autres Marcel Lecomte, Georgette et René Magritte, Marthe Beauvoisin, épouse de Nougé, ainsi que des prises de vue sans apprêt esthétisant. Les photographies jouent sur la pénombre d’un grenier ou d’une salle à manger, la présence de personnages de dos ou en situation insolite, d’éléments banals du quotidien, ainsi que d’objets prêts à utilisation : fusil, ciseaux, miroir, livre ouvert, etc. Cette série de laquelle il émane une certaine inquiétude, un mystère, une invitation à imaginer un avant et un après chaque plan photographique, Nougé l’abandonne aussitôt faite. Il faudra attendre 1968, et la publication de ces photographies par les soins de Marcel Mariën, sous le titre Subversion des images, pour qu’on puisse en appréhender la force troublante et énigmatique. Chaque image recevra à ce moment-là seulement un titre, parfois simplement descriptif (Les buveurs, Manteau suspendu dans le vide), parfois plus poétique, mais d’une poésie dérangeante : Table aimantée, tombeau du poète ou La vengeance, ou encore Femme effrayée par une ficelle. On peut remarquer d’une part, la dimension véritablement expérimentale du projet de Nougé, qui s’essaye à une forme d’écriture par l’image, telle que Magritte dans les mêmes années s’y applique dans la peinture. Et d’autre part, un effacement complet, une disparition du projet, dès qu’il a été réalisé par Nougé : aucune utilisation ni publication, pas de signature apparente, et un abandon de la démarche qui la plonge dans l’oubli durant pratiquement quarante ans, avant sa mise au jour.
En 1929 encore, dans une « lettre » publique à André Breton, et avant que celui-ci ne demande, dans le Second manifeste du surréalisme (1930), « l’occultation profonde du surréalisme », Nougé récidive, et indique ses intentions, de manière assez ferme sous une feinte courtoisie : « J’aimerais assez, que ceux d’entre nous dont le nom commence à marquer un peu, l’efface. Ils y gagneraient une liberté dont on peut encore espérer beaucoup…” [2]. Marcel Mariën (1970–1993), qui fut, parmi ses nombreuses activités surréalistes, l’éditeur de Nougé et l’archiviste actif du mouvement, répondait : « À qui pensait-il ? Mais à Breton, entre autres, et bien sûr. » À cela, on devra encore ajouter cette formulation lapidaire, qui figurait au dos du volume reprenant les écrits théoriques de Nougé, Histoire de ne pas rire, publié par Mariën en 1956 : « Exégètes, pour y voir clair, rayez le mot surréalisme »[3].
Cette inscription figurait déjà sur un mur de l’exposition Surréalisme à Bruxelles, première tentative de rassemblement collectif de l’immédiat après-guerre, organisée par Magritte, et qui se tint à la galerie des Éditions La Boétie en décembre 1945-janvier 1946. Elle réunissait des peintures, dessins, objets, photos et textes des surréalistes bruxellois (Nougé, Magritte, Mariën, Scutenaire, Wergifosse, Senecaut, Ubac, Dotremont…), du groupe hainuyer (Chavée, Dumont, Bury, Van de Spiegele, Lefrancq, Simon, Havrenne…), de surréalistes français anciens et nouveaux (Y. Battistini, L. Malet, J. Arp, V. Brauner, O. Dominguez, C. Bryen, M. Ernst, M. Jean, J. Herold…), et de quelques apparentés (le Chirico des débuts, et son frère Alberto Savinio).
Remarquons au passage que le peintre Paul Delvaux (1897–1994) ne figure pas dans cette manifestation publique (qui fit scandale dans la presse de l’époque), et que son « effacement » résulte d’un acte évidemment délibéré de la part de Magritte, alors que Delvaux avait participé en février et avril 1940 à la revue bruxelloise L’invention collective. Il faut y voir l’indifférence d’abord, l’hostilité ensuite, d’une grande partie des surréalistes belges à l’égard de Delvaux depuis le milieu des années 1930, en raison de son absence revendiquée d’engagement idéologique, de son théâtre pictural trop marqué par l’onirisme, et de son désir de rester en dehors de tout collectif.
On ne peut toutefois s’empêcher d’observer que le poète Paul Colinet (1898–1957), dessinateur et auteur de contes et poèmes transfigurant le banal quotidien en épopées où s’invite le merveilleux, ami de Scutenaire et de Magritte, refusa lui aussi toute signature de tracts, toute forme d’engagement idéologique, et qu’il n’en resta pas moins très proche du groupe. Le fait que Magritte et Delvaux, tous deux peintres, reconnus à Paris par Breton et Eluard, soutenus également par E.L.T. Mesens en tant que galeriste, ayant partagé parfois un même noyau restreint de collectionneurs (rares à l’époque), aient pu être en concurrence sur un marché de l’art assez fermé, n’est probablement pas étranger à cette situation d’hostilité. Enfin, toujours à propos de cette exposition de 1945, on peut constater, aujourd’hui encore, qu’elle reste fortement minorée dans les ouvrages traitant des expositions internationales du surréalisme, tout comme celle de La Louvière, organisée par Mesens, dix ans plus tôt, en 1935, avec la collaboration des surréalistes hainuyers.
… Rayez le mot surréalisme
L’un des premiers à reprendre et répandre publiquement cette apostrophe, à s’y référer comme une ligne méthodique à propos du surréalisme en Belgique, et non comme une simple assertion provocatrice, fut le compositeur et chef d’orchestre André Souris (1899–1970), qui dès la fin des années 1920 avait rejoint le groupe bruxellois, avant d’en être écarté en 1936, puis de renouer avec quelques-uns après la Seconde Guerre. Souris est invité, durant l’été 1966, à participer au colloque consacré au surréalisme à Cerisy-la-Salle, en Normandie. Il était d’ailleurs le seul ancien membre du groupe belge participant à cette assemblée, plutôt ignorante du surréalisme belge, où figuraient, sous l’égide bienveillante de Ferdinand Alquié, bon nombre d’universitaires français et de protagonistes, actifs ou proches, assez méprisants parfois, du groupe surréaliste d’André Breton.
Souris avait donné pour titre à son exposé Paul Nougé et ses complices : il met ainsi en exergue l’influence prépondérante, au sein du surréalisme belge, de celui que Francis Ponge désignait comme « non seulement la tête la plus forte (longtemps couplée avec Magritte) du surréalisme en Belgique, mais l’une des plus fortes de ce temps. » Avant de prononcer sa communication, toutefois, et passant outre à leurs divergences d’autrefois, Souris s’était saisi d’une craie, et avait pour son auditoire (d’écoliers…) inscrit sur un tableau noir derrière lui, la formule apparemment contradictoire de Nougé[4]. Souris restait ainsi dans la droite ligne de Nougé et Mariën, toujours lui, qui rappelait dans sa préface à Histoire de ne pas rire, que Nougé n’avait « pas grand souci du surréalisme dont il soulign(ait) “qu’il n’existe pas”. De fait il le ramen(ait) à une “attitude de l’esprit”, ainsi nommée “pour les commodités de la conversation” et à l’ombre de quoi il condui(sait) ses entreprises particulières sans aucune allégeance doctrinale. »[5]
C’est André Souris toujours qui, quatre décennies plus tard, se devait d’expliciter le projet même des tracts de Correspondance ayant initié la création du groupe surréaliste bruxellois. « Imprimés régulièrement à raison d’un par décade, ils n’étaient point mis en vente, mais envoyés aux personnalités les plus actives du monde littéraire d’alors. Chacun des tracts portait le nom de sa couleur (bleu 1, rose 2, jaune 8, nankin 14…) L’écriture en était curieusement uniforme et semblait résulter chez les trois auteurs, d’une volonté délibérée de dépersonnalisation. Elle se caractérisait par une extrême concision, un tour allusif, précieux, parfois sibyllin, légèrement inquiétant. Il s’agissait chaque fois d’une riposte à un événement littéraire récent. […] Certains tracts prenaient l’allure de pastiches (ayant pour modèles, entre autres, Valéry, Gide, Paulhan) mais ils dépassaient de loin l’exercice de style, car ils résultaient d’une opération consistant, à partir d’un texte, à s’installer dans l’univers mental et verbal de son auteur, et, par de subtils gauchissements, à en altérer les perspectives. C’était l’amorce de cette technique de métamorphose d’objets donnés, qui allait devenir la préoccupation centrale des membres du groupe. »[6]
On est donc assez loin, ici, de la définition que donnait Breton dans le premier Manifeste du surréalisme, alors qu’à la même période se publient les tracts de Correspondance :
Surréalisme : automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale […].
Mais ces tracts intriguèrent suffisamment Breton, Eluard et Aragon, pour qu’ils se rendent à Bruxelles afin d’y rencontrer ceux qui pouvaient envisager de faire un bout de chemin avec eux, et entamer des actions communes. La découverte de la peinture de Magritte, peu après, puis l’installation de celui-ci dans la banlieue parisienne en 1927, suivie de celle de Goemans qui ouvrit une galerie d’art, allait renforcer ces axes de collaboration mutuelle, passant également par la participation de Nougé et Magritte à La révolution surréaliste, ou celle de Breton et ses amis à la revue belge Variétés en 1929.
Parodie, ironie, hommage détourné, certes, mais on perçoit bien qu’il n’est pas réellement question d’humour – ni non plus d’une quelconque référence à dépasser ou raviver l’esprit Dada, une caractéristique que partagent Breton et Nougé – dans la naissance du surréalisme en Belgique. S’il existe un certain plaisir à pratiquer le détournement, il serait cependant erroné de le considérer comme le principal objectif des tracts et de leurs auteurs. « L’humour, disait Scutenaire, est une façon de se tirer d’embarras, sans se tirer d’affaire ». Ce n’est pas vraiment un hasard si ce titre, Histoire de ne pas rire, a été choisi par Xavier Canonne, commissaire de l’exposition qui s’est tenue à Bozar jusqu’au 16 juin, où étaient retracées avec précisions l’histoire – et la singularité – des activités surréalistes en Belgique[7].
Si l’humour sera par la suite bel et bien présent dans les activités des surréalistes belges – y compris parfois de manière volontairement caricaturale, chez Scutenaire, Mariën, Dotremont… – il sera souvent pris tel un instrument stratégique, une arme de diversion, qui donne le change au premier abord mais en appelle ensuite à la raison et au questionnement. Chez les surréalistes belges, le divertissement facile n’a pas sa place, pas plus que l’écriture automatique, l’appel à l’inconscient, les ressources de l’onirisme, ou l’attente du merveilleux. La subversion agissante, par le mode de l’écriture maîtrisée, de la transformation, voire de la falsification, sera une constante dans la démarche de Nougé. L’humour ne constitue pas pour lui une simple tactique littéraire, comme on pourrait plutôt l’envisager ainsi chez les surréalistes français. Chez Nougé, cette « entreprise » expérimentale, comme il pouvait l’appeler, produira ses résultats, le premier étant d’agréger autour de lui plusieurs personnes « qui ressemblent à tout le monde », partageant avec lui ce mode d’actions réactives, mais relativement confidentielles. Elles s’exerceront prioritairement dans le domaine de l’écriture (Nougé, Lecomte, Goemans, Scutenaire, Colinet…), de la peinture, de la photographie, des expositions (Magritte en premier et pour longtemps, Nougé, Mesens, Ubac), de la musique (un temps Mesens, Hooreman, Souris), et de pratiques directement visibles sans pour autant être tapageuses à l’excès : dans les débuts, des tracts ponctuels (contre Jean Cocteau, Géo Norge, le modernisme en art, Marcel-Louis Baugniet, les frères Bourgeois), la réappropriation d’un catalogue de mode (le Catalogue Samuel), une publication à propos d’un fait divers (Violette Nozière), des interventions ciblées en revues (Distances, Variétés, Documents 34, Bulletin international du Surréalisme), des signatures collectives lors de quelques concerts ou des expositions de Magritte.
« Le poème prend corps dans la vie sociale »
Un autre point sensible, très éloigné de la conception de Breton, est l’importance extrême accordée par Nougé aux implications dans la réalité, de l’acte même d’écrire. Si les surréalistes bruxellois – à la différence d’Achille Chavée et du groupe surréaliste en Hainaut, qui suivent davantage le surréalisme de Breton – rejettent assez fermement la pratique de l’écriture automatique, c’est pour mieux donner un sens éthique à la responsabilité de l’écrivain dans ses écrits, même poétiques. Une illustration flagrante en sera donnée avec La poésie transfigurée, tract rédigé en 1932 par Nougé. Signé des seuls Bruxellois, il s’oppose de facto, sans animosité cependant, à celui proposé par Breton, à l’occasion du procès intenté à Aragon pour incitation au meurtre de Léon Blum dans son poème Front Rouge. Là où Breton mobilise largement les milieux intellectuels et plaide pour une forme d’irresponsabilité dans l’écrit poétique, justifiée par le fait qu’un poème ne peut faire l’objet d’une interprétation à des fins judiciaires, Nougé martèle une position diamétralement opposée, qu’il fait connaître à des cercles plus restreints : « Le poème commence de jouer dans son sens plein. Mot pour mot, il n’y a plus de mot qui tienne. Le poème prend corps dans la vie sociale. Le poème incite désormais les défenseurs de l’ordre établi à user envers le poète de tous les moyens de répression réservée aux auteurs de tentatives subversives. Mais du même coup, la bourgeoisie démasque la gratuité de l’idéologie de liberté qu’elle avait jusqu’ici si soigneusement entretenue. »[8]
La même année 1932, convié à un débat par l’hebdomadaire bruxellois Le Rouge et le Noir, sur le thème maintes fois rebattu depuis 1924 « Le Surréalisme est-il mort ? », Nougé répond au nom du groupe par un refus argumenté auprès des organisateurs, insistant à nouveau sur le caractère d’effacement volontaire et « l’efficacité réelle de nos entreprises et non sur la vertu des commentaires. Nous tenons pour assez négligeable l’opinion publique. Que l’on aille jusqu’à croire que nous formons une sorte d’école littéraire, que l’on parle de snobisme, de faillite, de mort, cher Monsieur, en quoi voulez-vous donc que cela nous nuise ? Nous savons en temps opportun donner des précisions suffisantes pour pouvoir nous permettre le silence et le mépris quand bon nous semble. Il ne faut pas perdre de vue non plus que nous ne tenons nullement à faire de la propagande à la manière des partis politiques. »[9]
Dans sa conception de la responsabilité de l’écrivain, et quoique prônant une forme collective d’anonymat, Nougé marque également la distance qu’il a toujours revendiquée avec le négativisme, le nihilisme et l’irresponsabilité artistique affichés lors de certaines manifestations Dada : il les a tout simplement en horreur, et sans doute est-il en cela déjà façonné par un certain activisme militant, antérieur à Correspondance, notamment lorsqu’il participait modestement en 1919, à ce qui allait mener à la création du Parti communiste belge, groupe dissident du P.O.B.
Lors de sa communication au colloque de Cerisy, c’est donc à bon escient que Souris rappelait, face à un public essentiellement français, les caractéristiques qui marquent dès l’origine le groupe des surréalistes bruxellois : « la volonté délibérée de dépersonnalisation, la pratique de l’anonymat, le refus de toute complaisance à l’esthétique, le farouche et exemplaire effacement de Nougé. Ces données ont été le ferment non seulement de l’œuvre prestigieuse de Magritte, mais d’un nombre considérable d’écrits, dont les résonances, pour diverses qu’elles soient, se peuvent rapporter à des démarches communes. »[10] Une réflexion qui, aujourd’hui encore résonne par sa pertinente lucidité sur l’activité surréaliste en Belgique.
Alain Delaunois
L’activité surréaliste en Belgique :
sélection bibliographique commentée
Une série d’ouvrages disponibles en librairie ou en bibliothèque, parfois plus difficiles à trouver pour certains, qui permettent de mieux appréhender l’histoire et les particularités du surréalisme en Belgique.
Paul ARON et Jean-Pierre BERTRAND, Anthologie du surréalisme belge, Bruxelles, coll. « Espace Nord », 2015.
Dans ce volume de textes se retrouvent tant les acteurs du groupe bruxellois (Nougé, Goemans, Souris, Scutenaire, Colinet, Gutt…) que ceux du Hainaut (Chavée, Dumont, Havrenne…), jusqu’à d’autres écrivains de ce qu’on a nommé la « Belgique sauvage », comme le groupe Phantomas ou les éditions du Daily-Bul.
Xavier CANONNE (dir.), Histoire de ne pas rire. Le surréalisme en Belgique, Bruxelles, Fonds Mercator/Bozar Books, 2024.
Ce catalogue très complet de l’exposition qui s’est tenue à Bozar cette année, présente un ensemble d’études diversifiées, par plusieurs chercheurs, sur les activités des surréalistes belges. Il offre également une remarquable sélection de documents, d’archives, et de reproductions d’œuvres, issues de plus de 50 musées publics belges et internationaux, de fondations, galeries et collections privées.
Xavier CANONNE, Le surréalisme en Belgique, 1924–2000, Bruxelles, Fonds Mercator, 2010.
Issu de la thèse de doctorat de l’actuel directeur du Musée de la Photographie à Charleroi, un ouvrage de référence abondamment illustré, abordant également les acteurs de la « troisième génération » du surréalisme belge, de Tom Gutt à André Stas, en passant par le groupe anversois autour de Leo Dohmen et Roger Van de Wouwer.
Achille CHAVÉE, Écrit sur un drapeau qui brûle, choix de textes et postface de Gwendoline Moran Debraine, Bruxelles, coll. « Espace Nord », 2019.
Une anthologie de poèmes et d’aphorismes du « plus grand poète de la rue Ferrer » à La Louvière, comme il se désignait lui-même, illustrés par des étudiants de La Cambre sous la conduite de leur professeur Pascal Lemaître.
COLLECTIF, Marcel LECOMTE. Les alcôves du surréalisme, Cahier des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, n°22, Bruxelles, MRBAB, 2017.
Avec des contributions de P. Aron, Ph. Dewolf, M. Draguet, des échanges de textes et lettres entre Magritte et Lecomte, une approche significative du poète et critique, auteur entre autres du recueil Le Carnet et les Instants.
COLLECTIF, L’alphabet d’étoiles d’E.L.T. MESENS. Dada et le surréalisme à Bruxelles, Paris et Londres, Catalogue d’exposition, Ostende, Mu.ZEE, 2013.
Riche en informations sur cet homme-orchestre du surréalisme, qui de Bruxelles à Londres fut tout autant musicien, poète, collagiste, galeriste, éditeur de revues, et l’un des plus ardents défenseurs (et collectionneurs) de l’œuvre de Magritte.
René MAGRITTE, Écrits complets, édition établie et annotée par André Blavier, Paris, Flammarion, 1979 et 2024.
Une somme inestimable d’écrits de Magritte (1898–1967) de documents, d’entretiens, d’inédits, et de correspondances, qui reste l’ouvrage de référence si l’on veut suivre le parcours du peintre dans toute sa complexité.
René MAGRITTE, Les mots et les images, Bruxelles, coll. « Espace Nord », 2016.
Un ensemble de textes du peintre surréaliste, sélectionnés et commentés par Éric Clémens, qui permet de mesurer la rigoureuse méthode de pensée de l’artiste dans l’élaboration de ses peintures, et d’en saisir toute la subversive attractivité.
COLLECTIF, MAGRITTE commenté par ses amis, choix de textes par Paul Aron et postface de Sémir Badir, Bruxelles, coll. « Espace Nord », 2024.
Une anthologie chronologique de textes consacrés à la peinture et au personnage qu’était René Magritte, vus par Nougé, Mariën, Goemans, Wergifosse, Hamoir ou Scutenaire.
Marcel MARIËN, L’activité surréaliste en Belgique, 1924–1950, Bruxelles,
Le fil rouge/Lebeer-Hossmann, 1979.
Un récit de première main sur le sujet, comportant la réédition de nombreux documents, tracts, archives, revues, et retraçant l’histoire, les orientations, et les polémiques des surréalistes belges, mises en relation avec celles des surréalistes français et des avant-gardes.
Marcel MARIËN, Le radeau de la mémoire, Paris, Le Pré aux Clercs, 1983.
Les mémoires de celui qui fut l’archiviste et l’éditeur principal de Nougé et des surréalistes bruxellois, principalement depuis 1954 à travers sa revue et les éditions Les Lèvres nues.
Geneviève MICHEL, Paul Nougé. La poésie au cœur de la révolution, Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2011.
L’ouvrage parcourt l’ensemble de la vie et de l’œuvre de Nougé, en approfondissant certains aspects de sa personnalité notamment liés à sa conception de l’écriture comme outil de subversion.
Paul NOUGÉ, Au palais des images les spectres sont rois. Écrits anthumes 1922–1967, sous la direction de Geneviève Michel et Gérard Berréby, Paris, Allia, 2017.
Un corpus imposant, reprenant entre autres les deux volumes essentiels d’écrits théoriques et poétiques édités par Marcel Mariën aux Lèvres nues, Histoire de ne pas rire (Bruxelles, 1956) et L’expérience continue (Bruxelles, 1966).
Louis SCUTENAIRE, Mes inscriptions 1943–1944, Paris, Gallimard, 1945, rééd. Bruxelles, Labor, coll. « Espace Nord », 1990. Préface d’André Thirion, postface d’Alain Delaunois.
Le premier recueil des aphorismes de Scutenaire, qui en publia par la suite quatre autres volumes, et dont le titre est un hommage rendu à l’écrivain français Nicolas Restif de la Bretonne (1734–1806).
Louis SCUTENAIRE, J’ai quelque chose à dire. Et c’est très court, Amougies, Le Cactus inébranlable, 2021.
Une sélection d’aphorismes parmi les volumes de Mes inscriptions, des évocations et autres textes, rassemblés par Jean-Philippe Querton, avec une préface de Xavier Canonne.
André STAS, Bref caetera, Illustrations de Benjamin Monti, Bruxelles,
La Pierre d’alun, 2022.
Auteur d’un mémoire de fin d’études consacré à l’aphorisme, proche de Blavier, Scutenaire, Mariën et Gutt, André Stas fut collagiste, poète et grand auteur d’aphorismes, marqués d’un sourire narquois et d’un humour souvent noir, et vice-versa.
André STAS, Je pensai donc je fus. Aphorismes complets 1993–2023, Amougies, Le Cactus inébranlable, 2021.
Une anthologie (presque) complète des aphorismes de l’auteur, puisés parmi une douzaine de ses recueils, et ornementés de témoignages fleuris.
Paul Nougé. La duplicité de l’esprit sincère, Textyles n° 66, Hévillers, Ker,
2024.
Sous la direction de Paul Aron et Pierre Piret, un ensemble de contributions s’efforce de percer le caractère énigmatique de l’œuvre, « tant la pensée de Nougé, aux plans éthique, esthétique, et politique, est radicale et exigeante. »
Jean WALLENBORN, Roger Van de Wouwer l’incorruptible, Kemzeke, Verbeke Foundation, 2016.
Une monographie consacrée à ce peintre et dessinateur surréaliste anversois (1933–2005) de la « troisième génération », encore trop peu connu.
Jean WALLENBORN, Avec Tom Gutt. Souvenirs et choix de textes,
Bruxelles, Samsa, 2022.
Outre le précieux portrait de Tom Gutt (1941–2002), activiste majeur, poète, polémiste et éditeur de la « troisième génération », l’ouvrage comporte une émouvante sélection de poèmes et écrits de Tom Gutt, qui n’avaient jusqu’ici été publiés que de manière confidentielle.
[1] Paul NOUGE, repris dans L’expérience continue, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1966. L’ensemble des écrits de Nougé publiés de son vivant, majoritairement édités à partir de 1954 grâce à Marcel Mariën, à l’enseigne de la revue et des éditions Les Lèvres nues, figure aujourd’hui dans le volume Au palais des images les spectres sont rois (sous la direction de G. Michel et G. Berréby, Paris, Allia, 2017).
[2] Ibid.
[3] Marcel MARIËN, dans Paul NOUGÉ, Histoire de ne pas rire, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1956.
[4] Voir André SOURIS, « Paul Nougé et ses complices », dans Ferdinant ALQUIÉ (sous la dir. de), Entretiens sur le surréalisme, Paris-La Haye, Mouton, 1968. Et Robert WANGERMÉE, André Souris et le complexe d’Orphée. Entre surréalisme et musique sérielle, Liège, Mardaga, 1995.
[5] Marcel MARIËN, op. cit.
[6] André SOURIS, op. cit.
[7] Voir le très complet catalogue de l’exposition : Xavier CANONNE (sous la dir. de), Histoire de ne pas rire. Le surréalisme en Belgique, Bruxelles, Fonds Mercator/Bozar Books. Et le blog du Carnet et les Instants, pour le compte rendu, en date du 2 mars 2024 : https://le-carnet-et-les-instants.net/2024/03/02/histoire-de-ne-pas-rire-le-surrealisme-en-belgique/
[8] La poésie transfigurée, repris dans Paul NOUGÉ, Histoire de ne pas rire, op. cit. Le texte est signé par les seuls Magritte, Mesens, Nougé et Souris.
[9] Lettre de Nougé à Pierre Fontaine, 15 avril 1932. Reprise dans Lettres surréalistes (1924–1940), annotées par M. Mariën, coll. « Le fait accompli » n° 81–95, mai-août 1973, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1973.
[10] Voir Robert WANGERMEE, op. cit.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°220 (2024)

