Itinéraires transfrontaliers : Claire Huynen

Claire Huynen

Claire Huy­nen

Claire Huynen ou la lumière joyeuse

Grande lec­trice, elle adore par­ler de livres – mais pas des siens dont elle estime qu’ils ne peu­vent guère être sujets d’échanges ni catal­y­seurs de ren­con­tres tant ils cessent de lui appartenir une fois parus. Et elle n’aime rien tant que voir briller dans les yeux de l’autre la lumière que seule peut y allumer l’évocation d’un émoi lit­téraire.

Après avoir bavardé avec elle pen­dant presque deux heures dans un petit bar de Mont­par­nasse, je puis écrire qu’elle-même porte au fond de son regard franc une lumière per­ma­nente, tou­jours là quel que soit le sujet abor­dé et qui sem­ble illu­min­er de l’intérieur toute sa per­son­ne. J’ai enten­du le lex­ique de la joie emplir à maintes repris­es ses paroles, sans en être éton­née. Sa poignée de main ferme et cor­diale ; sa voix pro­fonde, pleine, aux infimes gran­u­la­tions dont je devine qu’elles sont le fruit de longues fréquen­ta­tions tabag­iques – les deux cig­a­rettes gril­lées comme on joue avec une mèche de cheveux pen­dant les quelques min­utes que nous avons passées sur le trot­toir à atten­dre l’ouverture du bar m’incitent à penser ain­si – ; son sourire qui habite le vis­age entier dès qu’il s’esquisse et se développe à tout moment en un rire ample où se réchauf­fent les mots qu’elle vient de pronon­cer : tout me pré­parait au sur­gisse­ment d’un chapelet de ter­mes dérivés de « joie » ou bien lui étant, de près ou de loin, voisins. Ce ne sont pour­tant pas des cir­con­stances de pre­mière gai­eté qui l’ont con­duite à quit­ter la Bel­gique…

Liège tôt quitté

Entre Claire Huy­nen et la France l’histoire est anci­enne ; elle a com­mencé sous des aus­pices qui n’ont rien à voir avec la lit­téra­ture ni aucune de ces « mytholo­gies cul­turelles » que sus­cite l’Hexagone dans le cœur des non-français mais bien plutôt avec l’un de ces « aléas de la vie » à la fois tristes et banals qui gauchissent l’existence de tant de gens : le divorce de ses par­ents. Elle avait 13 ans quand il lui a fal­lu décider avec qui, de son père ou de sa mère, elle allait vivre. Elle a choisi de suiv­re son père, qui s’installait en France – elle a donc dû par­tir très jeune de sa ville natale, Liège, pour tra­vers­er la fron­tière. Sois­sons, Chartres… enfin l’ancre est jetée à Paris quand est venu le moment de pour­suiv­re des études supérieures et d’où elle n’a plus bougé ensuite sinon pour voy­ager pen­dant ses vacances. « J’ai choisi Paris parce que je me sens bien dans les grandes villes, les villes ten­tac­u­laires – plus une ville est ten­tac­u­laire plus elle aura de facettes dif­férentes, et c’est cela qui me séduit. Je ne pour­rai jamais vivre à la cam­pagne ! Il y aura bien­tôt vingt ans que j’habite à Paris, et je sais que je n’aurais jamais vis­ité « tout Paris ». Pour­tant je marche beau­coup, je me déplace presque exclu­sive­ment en bus – je déteste le métro – mais c’est une ville où le tis­su urbain bouge beau­coup. Les pôles d’attraction muent, changent en un clin d’œil ; il y a des quartiers pop­u­laires qui devi­en­nent branchés, des quartiers bour­geois qui rede­vi­en­nent pop­u­laires… Ce sont des muta­tions extrême­ment intéres­santes. »

Au-delà de l’intérêt que peu­vent éveiller les mod­i­fi­ca­tions de sa phy­s­ionomie, Paris est de ces villes qui recè­lent quan­tité de « beautés évi­dentes » promptes à éblouir de prime abord les regards, mais si vastes qu’en écar­tant à peine la lux­u­ri­ante ten­ture des tré­sors immé­di­ats on se trou­ve face à des replis secrets, insoupçon­nés, qui sont la source des émer­veille­ments de Claire Huy­nen : « J’aime décou­vrir, explor­er… me per­dre dans une ville et m’y enfon­cer – je suis con­va­in­cue qu’il faut se per­dre pour voir au-delà de ce qui s’offre d’emblée. Ce qui me touche, ce sont les quartiers qui ont du vécu, une âme – les quartiers où les gens se par­lent encore un peu, se regar­dent et, à Paris, ils ne sont pas si nom­breux que cela… » Ses incli­na­tions parisi­ennes vont à des lieux comme Belleville – de ses hau­teurs extrêmes jusqu’à l’enceinte du Père-Lachaise : « C’est un des endroits de Paris que je préfère ; très vivant, avec des pop­u­la­tions mélangées… il y a aus­si des micro-quartiers comme La Butte-aux-Cailles, très préservés, qui ont beau­coup de charme. D’une manière générale, j’ai une très nette préférence pour les quartiers pop­u­laires, qui n’ont pas cette rigid­ité un peu “fliquée” des zones plus bour­geois­es. » Et Mont­par­nasse ? Un quarti­er plaisant, à con­di­tion de ne pas se borner aux prime donne touris­tiques, d’arpenter les petites rues et de savoir son­der les façades les plus dis­crètes. Comme celle du bar où elle m’avait fixé ren­dez-vous, le Rose­bud, qui porte son nom à mer­veille : à l’instar de la rose à venir qui, cachée dans le ren­fle­ment de son bou­ton, ne laisse rien sour­dre de sa beauté ni de son par­fum, ce bar à cock­tail né dans les années 60 et dont on dit qu’il était appré­cié de Sartre, réserve son charme à ceux qui poussent sa porte. Ouvrant à 19 heures, à l’aube de la nuit, il ne se sig­nale pas à l’attention par une de ces enseignes voy­antes qui raco­lent le pas­sant tous néons dehors. Son nom s’étale au tombé d’un sim­ple store ; les bois­eries fon­cées de son front de rue se fondent dans l’obscurité quand baisse le jour – il faut, pour s’y arrêter la pre­mière fois, avoir eu le regard traî­nant et le pas lent dans la rue Delam­bre… Puis l’on doit vite y tailler sa place, devenir un habitué : l’ambiance est chaleureuse, la lumière tamisée fait jouer dans les bouteilles et les ver­res alignés der­rière le comp­toir des éclats col­orés que réflé­chit en myr­i­ades scin­til­lantes un grand miroir, une musique jazzy fil­tre en con­tinu mais avec suff­isam­ment d’humilité pour ne pas gên­er les con­ver­sa­tions. L’environnement a quelque chose de con­fort­able qui entre en réso­nance par­faite avec l’aisance allè­gre dont Claire Huy­nen imprègne sa façon de par­ler. Cette alacrité a tout de suite insuf­flé une agréable tonal­ité à notre échange qui s’est ain­si pour­suivi longtemps, lou­voy­ant d’un sujet l’autre une fois évo­qué le pourquoi de sa venue en France. De son entrée pour le moins atyp­ique en lit­téra­ture – elle a écrit son pre­mier roman en un mois, par défi et sans doute par jeu, pour occu­per un con­gé ini­tiale­ment des­tiné à la rédac­tion d’un mémoire de fin d’études auquel elle n’avait plus envie de se con­sacr­er – à sa con­cep­tion de la ter­ri­to­ri­al­ité en pas­sant par les liens qu’elle a gardés avec la Bel­gique : la matière est dense, réjouis­sante en bien des points…

Foncièrement belge…

Ce n’est pas parce qu’elle vit en France depuis sa prime ado­les­cence que Claire Huy­nen se sent un tant soit peu française. Elle a d’ailleurs con­servé sa nation­al­ité belge, et elle y tient. Sa famille est établie en Bel­gique, elle y a des amis, y retourne sou­vent et n’est donc jamais en état de manque. Elle y a des sou­venirs d’enfance mais son pays d’origine n’est pas devenu cette sorte de lieu rêvé, abstrait, que le temps et la nos­tal­gie finis­sent par trans­former en un par­adis enfan­tin où les réal­ités se dis­sol­vent et muent, dans lequel on se réfugie parce qu’on a un peu peur des jours qui passent. Non : c’est à la Bel­gique réelle, et d’aujourd’hui, qu’elle est vis­cérale­ment attachée. Elle en par­le avec verve et ent­hou­si­asme, brossant du pays un por­trait pit­toresque qui ne peut inspir­er à qui l’écoute que la plus vive sym­pa­thie : « Pour moi, la Bel­gique est une espèce de lieu étrange, anor­mal, que per­son­ne n’est foutu de définir mais auquel tous les Belges ont le sen­ti­ment d’appartenir, où qu’ils habitent dans le monde. Je vois la Bel­gique comme une île, poussée là avec ses com­mu­nautés divers­es et ses prob­lèmes lin­guis­tiques – dont on s’émeut beau­coup en France actuelle­ment, mais dont j’aurais envie de dire qu’ils ont tou­jours été présents depuis 1830 et qu’ils vont avec cette pop­u­la­tion un peu inco­hérente, avec l’histoire même du pays… Les Français perçoivent les dif­fi­cultés de la Bel­gique de façon très anx­iogène. Pas les Belges ! Ils rient beau­coup de l’absence de gou­verne­ment, par exem­ple, et ces dif­fi­cultés génèrent une créa­tiv­ité extra­or­di­naire ! Je crois vrai­ment que la Bel­gique est com­pa­ra­ble à une île, qu’elle développe une sorte de “com­plexe insu­laire” qui génère une activ­ité artis­tique foi­son­nante. La pro­por­tion d’artistes belges par rap­port à la pop­u­la­tion glob­ale, tous domaines con­fon­dus, est déli­rante ! Bons ou mau­vais, peu importe : la créa­tiv­ité foi­sonne ! Par exem­ple à Liège, il y a un nom­bre incroy­able de théâtres et de lieux cul­turels de toutes sortes, qu’on ne trou­ve dans aucune ville française d’importance com­pa­ra­ble. »

Cette exubérance artis­tique débor­de hors des fron­tières admin­is­tra­tives, d’autant plus aisé­ment que celles-ci, aux dires de Claire Huy­nen, sont très per­méables – « Comme celles d’une île, avec de l’eau autour qui va et qui vient… C’est à cette per­méa­bil­ité que l’on doit une présence belge si impor­tante à Paris, et un peu partout… » Le pays qu’elle por­trai­ture ain­si est en effet « étrange », qui a des car­ac­téris­tiques si mar­quées qu’il en devient insu­laire mal­gré le solide arrim­age con­ti­nen­tal de son sol, dont l’insularité est à la fois syn­onyme de par­tic­u­lar­ismes affir­més et de porosité ter­ri­to­ri­ale… Quant à définir un « esprit belge » elle préfère par­ler d’une « diver­sité d’esprits qui s’acceptent les uns les autres. Ce qui existe en Bel­gique, c’est l’acceptation de l’autre quelle que soit sa folie –il y a des cons aus­si mais ils font par­tie de cette diver­sité. Et je crois qu’il est plus facile d’être un peu dans la marge en Bel­gique qu’en France. On est dans une cer­taine sim­plic­ité d’être qui fait que notre pays fonc­tionne, mal­gré tout. Non pas parce que le Belge est plus sym­pa que le Français mais parce qu’en Bel­gique on accepte mieux les spé­ci­ficités de cha­cun – c’est du moins ce qu’il me sem­ble. »

Si je ne me suis pas méprise sur les pro­pos de Claire Huy­nen, ce serait donc la mul­ti­plic­ité, et les acci­dents mêmes de l’histoire du roy­aume de Bel­gique – jusques et y com­pris les con­flits lin­guis­tiques – qui fonderaient l’essence iden­ti­taire belge, une et bien con­crète, assez forte pour inspir­er à tous les Belges la con­vic­tion qu’ils sont mem­bres de la même com­mu­nauté. Ce n’est pas du nation­al­isme, sim­ple­ment une façon d’être à tra­vers laque­lle les Belges se recon­nais­sent.

Frontières intimes

Pour se sen­tir belge, pro­fondé­ment belge, Claire Huy­nen n’est pas nation­al­iste – rien dans ses paroles ne dénote une quel­conque ten­dance à la claus­tra­tion nationale, au con­traire : « Je ne crois pas à la ter­ri­to­ri­al­ité, ni en lit­téra­ture ni en ami­tié – je veux dire par là que ce n’est pas l’origine nationale d’une per­son­ne qui va m’attirer vers elle ou m’en éloign­er, ni celle d’un auteur qui va me décider à le lire. Ce serait ter­ri­ble si la nation­al­ité entrait en ligne de compte pour choisir ses amis ! »
Dis­ant d’elle-même qu’elle n’est pas une « ter­ri­to­ri­ale » elle revendique, pour seul ter­ri­toire net­te­ment cir­con­scrit, son chez-soi, un « univers qui [lui] cor­re­spond » où les livres tien­nent beau­coup de place et qui, par déf­i­ni­tion, est exportable partout. Il n’y a que là qu’elle peut écrire, dans la paix que lui pro­cur­era un con­gé. C’est cet espace tem­porel détaché de sa vie pro­fes­sion­nelle qui déclenchera l’entrée en écri­t­ure. L’inspiration ne lui vient pas des lieux : « Je ne suis pas sûre que l’endroit où l’on vit soit très inspi­ra­teur – à force de le sil­lon­ner au quo­ti­di­en, on ne le voit plus. Si un lieu doit déclencher quelque chose, je pense que ce sera plutôt un de ceux que l’on décou­vre, sur lequel on posera un regard for­cé­ment plus curieux. »

Quand nous nous sommes ren­con­trées, elle avait en per­spec­tive une vague inten­tion : « J’aimerais bien écrire sur les écrivains, un peu dans le ton de ce que j’ai écrit sur les vieux dans Série grise… mais je n’ai pas encore de pro­jet très arrêté con­cer­nant mon futur roman. J’y pense cepen­dant : j’aurai bien­tôt un peu de temps devant moi que je pour­rai con­sacr­er à l’écriture… » Lec­trice con­quise par ses livres déjà parus, j’attends impatiem­ment de lire le prochain. Sans aucun doute un autre joy­au bien poli, tail­lé au bref, se dérobant à l’étiquetage, de genre fausse­ment sai­siss­able et valant, d’abord, par cette écri­t­ure inci­sive aux élé­gances dis­crètes et voluptueuses – en deux mots comme en dix : déli­cieuse­ment jubi­la­toire.

Isabelle Roche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°171 (2012)