Itinéraires transfrontaliers : Guy Goffette

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Guy Gof­fette

Voyelles, voyages – des couleurs au bout des mots

Au cœur de la Gaume le « O », petit bout de ciel, taille sa brèche d’azur. Dans Paris s’entend le mince fil rouge qu’y tisse le « I » de livres, de filles – de lib­erté. Entre bleu et rouge, entre voy­ages mobiles ou immo­biles qui l’ont con­duit de son enfance cam­pag­narde à son bureau ger­manopratin, Guy Gof­fette a par­cou­ru bien des chemins…

Pour cet amoureux de la lit­téra­ture et les livres qui a longtemps vécu à la cam­pagne, loin de tout macro­cosme lit­téraire, le nom de Gal­li­mard a d’abord été été syn­onyme de lieu édi­to­r­i­al inac­ces­si­ble, véri­ta­ble Olympe des Let­tres où seuls étaient admis les plus grands auteurs – et, par­mi eux, nom­breux étaient ceux qu’il révérait. S’il lui arrivait de songer à Gal­li­mard tan­dis qu’il pub­li­ait ses pre­miers recueils chez de petits édi­teurs, c’était en se dis­ant qu’un jour peut-être, un de ses poèmes paraî­trait dans la pres­tigieuse NRF… Il advint que la réal­ité dépas­sa de beau­coup le rêve à peine effleuré : Gal­li­mard pub­lia ses livres et fit de lui un « auteur mai­son » avant de l’accueillir comme lecteur à plein temps puis de le nom­mer au comité de lec­ture. « Être lecteur et avoir un bureau ici, c’est mag­ique, mirac­uleux ! » s’exclame-t-il avec cet élan pas­sion­né dont il ne se dépar­ti­ra jamais pen­dant notre entre­tien qui juste­ment avait lieu là, dans le bureau qu’il occupe chez Gal­li­mard. Autant dire que j’étais invitée à goûter un peu de ce mir­a­cle…

C’est une pièce petite, per­chée en hau­teur, ne com­por­tant qu’une fenêtre – petite elle aus­si – par laque­lle le ciel ne s’aperçoit que peu. Mais tant, et tant de livres, alignés sur les étagères stri­ant les murs que lais­sent libres porte et fenêtre ! Presque tous sont des vol­umes de la col­lec­tion « Poésie » ; ils déroulent la bande con­tin­ue de leurs dos blancs où se mon­tre au milieu le por­trait de l’auteur – ronde brisée cher­chant à cein­dre l’espace, trouée de cen­taines de regards qui vous scru­tent et mur­murent à votre oreille des vers fameux. Ser­tie dans cette sara­bande silen­cieuse et bruis­sante – des fan­tômes présents mais qui savent se tenir ! – la voix de Guy Gof­fette se détache, sonore, mar­quée de fortes inflex­ions qui accentuent les mots impor­tants. Des clairs-obscurs se dessi­nent dans ses paroles ; ses pro­pos ont la vigueur dansante d’une flam­bée que l’on vient d’allumer. « Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait avec pas­sion, et quelque chose qui ne me pas­sionne pas, je laisse tomber. Je crois que “pas­sion ” est le mot qui m’incarne le mieux », con­clut-il après avoir énuméré quelques-unes des activ­ités aux­quelles il s’est con­sacré au fil de sa vie. Il ne l’aurait pas dit que je l’aurais sans doute écrit – sa voix le proclame, son regard intense le con­firme : il est pas­sion­né. Comme tel il se donne tout entier à l’instant présent parce qu’à ses yeux « la vie est une mer­veille ». Une mer­veille frag­ile qui peut à tout moment s’interrompre comme la beauté peut dis­paraître. Alors il faut être là, main­tenant, et tâch­er par sa présence pleine d’élever chaque par­celle de temps jusqu’à l’éternité.  Cette ten­sion de l’âme vers l’éternité vient d’une con­science aiguë de l’éphémérité des choses : « Je suis un pas­sager sur cette terre ; j’ai la pas­sion du pas­sage et n’aime pas beau­coup m‘endormir dans un lieu. J’ai beau­coup voy­agé, mes séjours vont d’une semaine à deux ans : je ne m’installe jamais très longtemps ; ce sont tou­jours des pas­sages, des moments de vie. Parce que le monde est là qui bouge, et il faut bouger soi-même », dit-il non sans avoir fait souf­fler entre ses mots un peu de Roumanie, de Sibérie – et un fond d’air limougeaud.

Au milieu de ces voy­ages, il est une île pérenne qu’il n’a, au fond, jamais quit­tée : l’enfance. Il la sait fon­da­trice, pour lui comme pour tout être humain, et la regarde aujourd’hui avec la con­science claire de ce qu’elle lui a apporté de décisif. On la sent vibr­er dans beau­coup de ses textes et, là, dans son bureau – dont on pour­rait dire, tou­jours à suiv­re Rim­baud, que sa blancheur dom­i­nante l’inscrit tout entier dans le « E » d’une enfance placée en début de vers ou de phrase – il l’évoque longue­ment, non pas avec nos­tal­gie mais en trans­for­mant, par la vigueur de sa parole, les temps révo­lus en petites flammes toutes vives brûlant inten­sé­ment au cœur de l’ici-et-maintenant…

Rétrospections

« On vit et on meurt de son enfance ; tout se décide là, pen­dant les pre­mières années d’enfance. Notre façon de regarder, de sen­tir, peut-être même de réfléchir dépend de la façon dont nos sens se sont dévelop­pés quand nous étions enfants. Par exem­ple, si j’aime telle couleur plutôt que telle autre c’est parce qu’il s’est passé quelque chose dans mon enfance qui m’aura fait aimer cette couleur-là en par­ti­c­uli­er. Et de cette enfance, il nous reste ensuite une sorte de monde biblique », explique-t-il, sig­nifi­ant par là que l’enfance restera un ter­ri­toire fon­da­teur où s’originent tous les aspects d’une per­son­nal­ité d’adulte même si elle n’a pas été par­a­disi­aque. Et son enfance à lui ne l’a pas été : « Mon père était très sévère ; je pre­nais des coups tous les jours ! Par exem­ple quand j’étais sur­pris avec un livre : j’étais frap­pé et le livre était con­fisqué. Il faut dire que j’ai gran­di dans une famille d’ouvriers issus du monde paysans, et la lec­ture était con­sid­érée comme une occu­pa­tion réservée aux oisifs. On ne riait pas beau­coup chez moi, et j’ai man­qué de ten­dresse – le monde rur­al est dur, on ne s’attendrit pas beau­coup… Mais curieuse­ment, j’ai le sou­venir d’une enfance heureuse. » Heureuse bien que mar­quée au coin de la coerci­tion : à la sévérité pater­nelle il faut ajouter celle des règles régis­sant les écoles catholiques où il a été pen­sion­naire pen­dant neuf ans. Neuf ans à être enfer­mé, et tenu stricte­ment éloigné de toute com­pag­nie fémi­nine — « Dites-vous bien que, lorsque nous ren­con­tri­ons, au cours d’une prom­e­nade, les pen­sion­naires de l’école des filles, il fal­lait que nous pas­sions de l’autre côté de la rue et que nous détournions le regard ! » D’où vient, alors, ce bon­heur d’enfance ? De ce qu’il a pu s’évader en courant à tra­vers près et chemins, s’évader encore grâce à cette fac­ulté pro­pre aux enfants de par­er la réal­ité de féerie en posant sur elle ce regard qui fait d’une flaque un océan et d’une car­a­vane aban­don­né le véhicule de toutes les par­tances … À lire ses textes où il laisse gliss­er l’un vers l’autre les mots sur la pente sub­tile des con­no­ta­tions, séman­tiques ou phoné­tiques, on devine qu’il a su garder intacte cette incli­na­tion enfan­tine à trans­muer le réel.

Fronder

Privé de lec­ture il a pour­tant lu autant qu’il le pou­vait – en cachette, et en apprenant les textes par cœur de manière à pour­voir tenir la lit­téra­ture en lui, sans avoir besoin de con­serv­er par-dev­ers lui ces livres dont on lui refu­sait la fréquen­ta­tion hors de l’école. Se cacher pour lire, penser aux filles plutôt qu’aux études, n’être jamais là quand on le cher­chait : Guy Gof­fette se sou­vient d’avoir tou­jours été un enfant fron­deur. « Comme la région où je suis né – la Gaume », racon­te-t-il : «  C’est une région mer­veilleuse, très val­lon­née, où il y a aus­si des vignes, située à l’extrême sud de la Bel­gique dont il faut rap­pel­er qu’elle est un Etat tam­pon créé de toutes pièces par les Anglais et leurs alliés pour lut­ter con­tre Napoléon ; la Gaume est un petit bout de Lor­raine française, dont cer­tains vil­lages se sont révoltés con­tre la Bel­gique en 1848 avant d’être matés par la force des baïon­nettes. » Cette his­toire tumultueuse, bous­culée encore lors des deux con­flits mon­di­aux qui ont mar­qué le XXe siè­cle, a forgé aux Gau­mais un car­ac­tère bien trem­pé – ce que Guy Gof­fette exprime par une amu­sante com­para­i­son : « Ils sont aux Belges ce que les Mar­seil­lais sont aux Français », en ajoutant qu’il se sent lui-même pro­fondé­ment gau­mais, et gau­mais plus que belge. Mais « Belge par rac­croc », écrit-il dans Por­trait de l’artiste en Belge errant – puis, plus loin : « (…) naître sur trois fron­tières [vous donne] à jamais le goût de sauter les bar­rières, de trans­gress­er les inter­dits, les codes, les lois de papi­er ». Cela développe, aus­si, une vision par­ti­c­ulière de la fron­tière : « C’est une notion créée par les Etats, et sur laque­lle le peu­ple n’a aucun droit de regard, estime-t-il. La fron­tière a quelque chose d’absurde – par exem­ple, à côté de chez moi, il y avait un grand champ qui se partageait entre la France et la Bel­gique ; mais bien sûr il n’y avait pas de haie, pas de bar­belés qui séparaient les deux pays et une vache qui pais­sait dans ce champ pou­vait pass­er de l’un à l’autre sans qu’il se passe rien. J’y emme­nais sou­vent mes élèves et je leur mon­trais que dans la réal­ité, ce n’est pas aus­si sim­ple que sur les cartes où chaque pays a sa couleur… Je n’ai jamais été très attaché aux fron­tières. » On l’attendrait « citoyen du monde » et vagabond plané­taire mais il a longtemps vécu ancré dans sa région natale – il y a fondé une famille, a exer­cé le éti­er d’enseignant tout en écrivant, et n’a com­mencé que tard à voy­ager, quand l’enseignement a cessé de le pas­sion­ner. Quelque goût qu’il puisse avoir pour le voy­age, quelque ouvert qu’il soit au monde il a mal­gré tout un sen­ti­ment iden­ti­taire très net, et dou­ble – français par la langue, mais d’âme belge : « Je suis fran­coph­o­ne et j’aime la langue française, mais je me sens davan­tage d’affinités avec le car­ac­tère belge qu’avec le car­ac­tère français.». Car l’identité belge est pour lui une réal­ité très con­crète, fondée sur une cer­taine dis­po­si­tion d’esprit : « Je dirais que le Belge est bon­homme ; il prend les choses comme elles vien­nent, a un sens de l’autodérision plus pronon­cé que le Français. » Cette iden­tité est véri­ta­ble­ment sin­gulière ; elle donne à la lit­téra­ture française de Bel­gique des couleurs qui la dis­tinguent des autres lit­téra­tures fran­coph­o­nes. Guy Gof­fette résume en une for­mule lumineuse la spé­ci­ficité belge : « La langue belge n’existe pas, mais le Belge existe. »

Les « I » de Paris

Ville mythique – celle des livres, des filles, de la vie libre… Depuis cet univers cam­pag­nard où il gran­dis­sait en tâchant de se sous­traire autant qu’il le pou­vait aux car­cans qui lu étaient imposés, Guy Gof­fette a longtemps regarder Paris comme le lieu de toutes les lib­ertés : « Quand j’étais ado­les­cent, Paris représen­tait deux choses pour moi : les livres, et les filles. C’était la ville d’une lib­erté un peu encra­pulée, où j’avais accès à tout ce qui m’était inter­dit. Les livres, et les filles… Les pre­mières fois que j’y suis venu, j’étais avec un ami ; je devais avoir 16, 17 ans… Nous nous étions lit­térale­ment sauvés ! Nous sommes allés rue Saint-Denis, juste pour voir cette vie inter­lope que révè­lent les romans de Fran­cis Car­co – cela avait quelque chose de fab­uleux et naturelle­ment, nous n’avions aucune con­science des réal­ités sor­dides ! » Passées les escapades ado­les­centes, et quelque peu atténuée l’attirance pour cette « vie inter­lope » aux con­fins des nuits et des marges sociales, l’amour pour Paris a per­duré. Il y est revenu sou­vent, même après son mariage : « je venais régulière­ment pass­er qua­tre ou cinq jours ; je courais les librairies, j’allais au ciné­ma, au théâtre… tout était ouvert pour un homme habi­tant à la cam­pagne ; c’était le bon­heur com­plet ! » Aujourd’hui qu’il y vit – du moins une grande par­tie de l’année parce qu’il con­tin­ue à voy­ager et se retire de temps en temps chez lui, dans la Gaume – Paris n’a pas vrai­ment cessé d’être mer­veilleux ; c’est tou­jours « le cen­tre des Let­tres » et son amour des livres n’a pas terni. Mais il lui manque quelque chose… Il a beau arpen­ter les quais, flân­er dans les rues, il trou­ve qu’on ne voit pas assez de ciel –tou­jours des murs et des toits qui en dérobent au regard de gros morceaux. Et que la terre n’est pas franche du col­lier – celle qu’il foule en marchant dans les parcs e jardins de la ville lui sem­ble arti­fi­cielle : « C’est comme de la terre posée sur du macadam, de la terre rap­portée. Moi, J’ai besoin d’entendre reni­fler les vach­es, d’écouter les cris des chiens. J’ai besoin de ces choses-là – ça ranime des choses de l’enfance. Et puis la vie est là. La vraie terre est là… » Cette pul­sion vitale lui est néces­saire pour écrire et, sans elle, la poésie se refuse à lui… « Con­cer­nant l’écriture, Paris est plutôt néfaste. Cela fait deux ans que je n’ai pas pu écrire le moin­dre poème ; quand je tra­verse un désert poé­tique, alors j’écris des romans. Je pour­rais écrire des poèmes sans poésie, mais cela ne m’intéresse pas ; je veux appâter la poésie, je veux qu’elle soit là. » Quoique pense le poète, je ne crois pas que la poésie se soit jamais tout à fait absen­tée – je l’ai sur­prise presque à toutes les pages de ses textes en prose.

Est-ce seule­ment par défaut de ciel, et de prairies, que Paris est cause de cette déser­ti­fi­ca­tion poé­tique ? Ou bien parce qu’à Paris l’essentiel de sa vie est occupé par son tra­vail de lecteur, et l’essentiel de son temps don­né à autrui, à ces auteurs qu’il décou­vre, qu’il sou­tient, qu’il défend ? Les deux raisons ont sans doute part égale dans la réponse… Peut-être la poésie sur­gi­ra-t-elle con­tre tout attente à l’un de ces moments étranges où par le mir­a­cle de la pen­sée s’opèrent des ren­con­tres ô com­bi­en improb­a­bles – par exem­ple des vach­es reni­flantes au détour d’une rue parisi­enne…

Isabelle Roche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°170 (2012)