Jacques Izoard, Dormir sept ans

La confiture d’Éole

Jacques IZOARD, Dormir sept ans, La dif­férence, 2001
Jacques IZOARD, Vin rouge au poing, L’Ar­bre à paroles — Écrit des Forges — Phi, 2002
Jacques IZOARD et Kikie CRÊVECOEUR, Manuel de dessin, Tex­tra, 2002

izoard dormir sept ansLes poètes sont agités, au moment de la créa­tion, d’un dou­ble mou­ve­ment, cen­trifuge et cen­tripète qui est aus­si con­tra­dic­toire qu’indis­pens­able. Le noy­au, c’est le lan­gage. Et tout autour cir­cule un bric-à-brac où voisi­nent la geste men­tale de Shake­speare, le tam-tam de Hugo, les spas­mes de Baude­laire ou le cageot de Fran­cis Ponge. Et voici, excusez du peu, Izoard qui sif­flote : « Dans la bouche, le mot « bou­che » / est issu du souf­fle et du bon­heur / de dire « bouche » avec saveur », et s’y pique :

Et si la pen­sée n’é­tait
que pen­sée pure et
inces­sant tour­nis,
(car­rousel aride à demi
ens­ablé !),
n’é­tait que folie ronde ?

Bour­geons ou grêlons (selon que ça monte ou non), appa­rais­sent des poèmes. Mais a‑t-on déjà vu une grêle parci­monieuse ou un arbre avare ? Ni eau, ni feuil­lage : tout au plus des fig­ures de rhé­torique, c’est-à-dire des pas grand-chose. Or c’est en vain, me sem­ble-t-il, que l’on chercherait dans Dor­mir sept ans, dans Manuel de dessin, ou dans Vin rouge au poing, un mot qui ne soit per­tinent — sans pour autant per­dre son im­pertinence.

Quand Izoard pré­tend « Faire feu de tout bois. Faire poème de tout mot », il feint d’ou­bli­er que sa non­cha­lance est rigoureuse et il sait que sa bien­veil­lance est celle d’un priv­ilégié. Dormir sept ans est un fort vol­ume en ce sens qu’il con­tient plus de trois cents pages, à dérai­son de deux poèmes la page, le tout enrobé de cro­quis par Selçuk Mut­lu. Fort vol­ume qui est un vol­ume très fort car la matière pre­mière y reçoit comme un souf­fle con­tinu : la « salive aéri­enne » est ce qui per­met la rota­tion des galax­ies, la fonte des neiges au som­met de cer­tain col alpin, la cuis­son de la con­fi­ture, celle d’E­ole, bien sûr, et la bat­tolo­gie du rêve éveil­lé, entre autres phénomènes. S’il ne s’agis­sait, avec ce livre, que d’« Align­er cinq ou dix mille fois/ le mot “bleu”, par exem­ple », qui est moins fréquent dans ce recueil que dans les précé­dents, le gymkhana du poète lié­geois vaudrait surtout par son foi­son­nement. Izoard serait celui qui « Racon­te encore l’histoire/ de l’his­toire sans his­toire », ou lâche sans pitié (ça arrive) : « La Prin­ci­pauté de Liège/ n’a que nains et rené­gats ». Mais il y a mieux, qui se niche dans les replis de ces poèmes en forme de glan­des. Ce recueil est truf­fé d’aveux. Un « je ne suis que moi-même » ne souhaite « qu’en­gloutir la page/ en un som­meil liq­uide ». Le poète enrage car « Même avec soi-même,/on ne peut dor­mir en paix. »

Quant au lan­gage, il est un « Labyrinthe hors / de lui-même ».

S’il en fal­lait, quelle rai­son à ce désar­roi ? Peut-être ceci :

J’ai posé mon regard là-bas,
sur la ligne d’hori­zon
entre Europe et Afrique,
et je l’y ai lais­sé.
Désor­mais vacuité me hante
en cette obses­sion.

Et peut-être pas. Du titre, que dire ? Que dormir est une activ­ité occulte et par­fois agréable, inéluctable en tout cas ; que le som­meil est une sorte de pléni­tude inverse, sauf si l’on rêve (auquel cas on ne dort plus, comme l’a noté, je crois bien, Paul Nougé — et que dormir (pen­dant) sept ans pré­sente cer­tains dan­gers, dont celui de ne pas se réveiller. Dans un entre­tien récent, Jacques Izoard notait le sur­gisse­ment du mot « mort », jamais employé aupar­a­vant 2.

Ici, la chose en ques­tion tient lieu de fili­grane, de squelette, en quelque sorte, à l’ou­vrage tout entier, et le meilleur se lit dans le va-et-vient de l’en­fance à sa néga­tion. C’est ain­si que Dormir sept ans est un livre « qui dit qu’on meurt un peu dès qu’on dort trop longtemps ! » Si on n’a que sept jours devant soi, cela vaut-il la peine de s’en­dormir ? Ce temps-là, qu’on le mette à prof­it pour potass­er le Manuel de dessin ou « Com­ment appren­dre à dessin­er en sept jours ». Jacques Izoard pour la méthodolo­gie, Kikie Crèvecœur pour les illus­tra­tions (d’une adéqua­tion re­marquable) ont, avec le plas­ti­cien et l’édi­teur Michel Barzin, con­coc­té un ouvrage qui boule­verse bien des per­spec­tives. Les trois lar­rons ont trou­vé un point d’équili­bre rare entre la hau­teur de vue péd­a­gogique, la rigueur d’exé­cu­tion, et une sou­p­lesse quant aux dogmes qui ravi­ra petits et grands. L’ou­vrage est dédi­cacé à une kyrielle d’indi­vidus plus ou moins fréquenta­bles, par­mi lesquels on relève les « graines de potence de notre cher roy­aume ». Comme le Manuel de dessin est d’un tirage réduit, on voudrait souhaiter ici, d’ores et déjà, une reparu­tion sous forme d’af­fich­es, au for­mat dit « pour myopes », afin que ceux qui ont des yeux le voient et se met­tent — enfin — au tra­vail ! Pour faire bonne mesure, finis­sons avec un échan­son. Dans la col­lec­tion « L’o­r­ange bleue » coéditée par L’Ar­bre à Paroles, Écrits des Forges et Phi, paraît Vin rouge au poing, qui sonne, pour le titre, plus dure­ment qu’une reven­di­ca­tion : c’est une inci­tation à la bac­cha­nale ! Heureuse­ment pour lui, et, qui sait ? pour nous, le poète glisse des ques­tions comme « Et si l’eau n’é­tait /que de l’air pétri­fié ?», des con­fi­dences, « Les mots sont mes maîtres. » II se veut même un peu ras­sur­ant : « Dors seul et tu ne seras pas du tout/seul… », et va, fen­dant un voile qui rêvait de trans­parence, jusqu’à la ten­dresse :

vin rouge au poing,
tu nar­gues ou tu souris ?
Que faire de ce vis­age
si ce n’est l’aimer,
l’at­tir­er vers soi ?

Daniel Mey­er


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°122 (2002)