Jacques Izoard, Entre l’air et l’air

Voyous, voyelles, corps et cris

Jacques IZOARD, Traque­nards, corps per­dus, Le Tail­lis Pré, 1996
Jacques IZOARD, Entre l’air et l’air, Mont Ana­logue édi­teur, 1997

izoard traquenardsD’emblée, c’est lui. Dès le titre. Traque­nards, corps per­dus. C’est son pas, sa voix unique, recon­naiss­able entre mille, et le nom vient tout seul sur les lèvres : Izoard. Ajoutez à cela deux vers attrapés en pas­sant,

Pha­lange à pals et à cris.
Pha­lange à glands et à bogues

pas de doute,  c’est bien lui, le critère est im­parable. D’ailleurs, lisant Izoard, on se dit aus­si tout de suite que c’est ça, la poésie, qu’il n’y a pas pour elle de meilleure image, de plus juste déf­i­ni­tion, de plus clair et obscur vis­age en même temps. Passé le pre­mier vers comme une porte ou une clô­ture, on est dans son champ. Dans son chant.

Per­du peut-être un peu, au début, décon­te­nancé comme il se doit quand le soleil est vert, la nuit rouge, mais vite la main ou l’œil, l’or­eille, le cœur tout autant, est prise et tenue dans une main ferme et chaude qui con­duit le bal sous nos yeux, le doigt non dans un an­neau d’or, mais dans une palette de couleurs qui son­nent et chantent

Soleils creux d’ivoire
sous langue et papille
avec ron­deur et clameur.
Dès le réveil des cils
tu obstrues et le jour
et la nuit tou­jours nue.

Avouez qu’il y a là de quoi rester inter­dit, inca­pable du pre­mier mot de quel com­men­taire, de quelle glose : la qua­lité du silence est telle au bout du poème que l’air nous comble encore bien après que la chan­son se soit éteinte. Rien que des mots sim­ples pour­tant, des mots de tous les jours, mais tels qu’on ne les ren­con­tre jamais en­semble. Tout l’art d’I­zoard est juste­ment de savoir aco­quin­er ceux-là qu’on croy­ait à ja­mais enne­mis et de leur ménag­er un bout de pré car­ré. C’est au départ tou­jours, j’ima­gine, un bas de page, une marge, un dos d’en­veloppe, un tick­et de métro pour qu’ils fassent con­nais­sance et voy­a­gent de con­cert. De con­cert, voilà le mot. Ni fan­fare, ni sym­phonie, bien enten­du, plutôt cette ma­nière qu’ont les voy­ous, les voyelles, de mar­cher l’am­ble avec un petit écart de temps à autre pour relancer le pas sur un chemin de sel pur, ce qui donne au silence dans le poème la place de la musique, à la musique celle du silence.

Les mots les plus sim­ples, oui, mais comme sur­pris au saut du lit, au sor­tir du bain, dans le plus sim­ple appareil. Sen­suels en dia­ble, sexe de souf­fre et de laine, corps et cris. Rien de tel pour trans­former l’at­ten­du en fable et dérouter nos plates géo­gra­phies quo­ti­di­ennes. Que le saugrenu de l’exis­tence enfin, l’ir­réal­ité du réel nous saut­ent à la gorge et nous sauvent un moment de la laideur et de la sourde bêtise du temps. Car Nous n’avons rien à racon­ter si ce n’est la légende sous la peau des voleurs, les cav­al­cades, les erre­ments de tous les dépos­sédés dont la salive enrobe l’air, l’air, l’air.

Lire Izoard, c’est respir­er autrement, à une autre alti­tude. Entre l’air et l’air, dit-il. Dans cet écart où, magi­ci­enne, la poésie cir­cule, qui char­rie pêle-mêle les bribes de sou­venirs, de paysages, de con­ver­sa­tions, et les joies, les angoiss­es, les rêves blancs ou noirs. C’est là que le poète, avec la rigueur d’un musi­cien et la sci­ence d’un sourci­er, se livre à corps per­du, déjouant les traque­nards de l’écri­t­ure ; là qu’il empoigne les vraies ques­tions, cher­chant le sens de cette vie qui nous échappe et com­ment résis­ter à la soli­tude et à cette démence que tu emportes en toi où que tu ailles.

On le voit, la folie aéri­enne qui règle la poésie d’I­zoard, sous des dehors légers, est grave. Et proche, ô com­bi­en, de celle de Schéhadé, le Libanais. Ne cher­chez pas si le cèdre peut croître au bord de Meuse, lisez Jacques Izoard, vous enten­drez cra­quer en vous le cœur de l’ar­bre et mille oiseaux s’en­v­ol­er des branch­es.

Guy Gof­fette


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°98 (1997)