Jacques Izoard, Inouïe nuit

La traversée de la poussière

Jacques IZOARD, Inouïe nuit, La Pierre d’Alun, 2000
Jacques IZOARD, Pièges d’air, Le Fram, 2000

Il te fau­dra nar­rer con­tes, mille con­tes, cent ou mille vies de sil­hou­ettes évanouies, deviens donc le héros de ta pro­pre exis­tence.

izoard pieges d'airCes derniers mois, Jacques Izoard a sor­ti deux nou­veaux recueils de poé­sie. Inouïe Nuit est édité par La Pierre d’Alun. C’est un livre inqui­et dans lequel un nar­ra­teur en piteux état (dans la cham­bre / où vit allongé sur le sol un gisant noir et aveu­gle / c’est-à-dire moi-même) et au regard triste (un œil / qui n’est qu’un lac / où appareil­lent les larmes) est con­fron­té à un univers noc­turne, peu­plé par une faune hos­tile. Les gravures de Roger Dewint accentuent encore cette impres­sion. L’on y voit, dans une nuit pro­fonde, des frag­ments de tête (un regard vide, une bouche hurlante) in­quiétés par des insectes agres­sifs, des oi­seaux inquié­tants. La parole est bien sûr la planche de salut (Essaye encore de par­ler / à l’en­cre en toi qui, noire, / con­serve oiseaux et biefs. / Afin peut-être d’imag­in­er /et le pire, et le pire / et l’ex­tase), mais les mots résis­tent, il faut les débar­rass­er de leur pesan­teur (com­ment dis­traire du lan­gage les nuages ?) pour trou­ver le lan­gage hors des paroles, là nu sous les chu­chote­ments / dépouil­lé de sa sève / comme un mus­cle à vif. Pièges d’air inau­gure quant à lui la nou­velle col­lec­tion des édi­tions Le Fram.

La pre­mière sec­tion pro­pose une série de poèmes courts et mélan­col­iques qui s’ar­tic­u­lent au­tour d’un sou­venir (Nous unis­sions fièvre et raye / et peignions rue de l’Ag­neau, / des têtes d’épin­gles / et de minus­cules étu­is / qui gar­dent encore / les effi­gies brûlées) ou d’une sen­sa­tion (entre l’air et la peau, / que de pays per­dus, / que de souf­fles épars /). Izoard reprend ensuite cette thé­ma­tique nos­tal­gique, mais en prose cette fois avec le même souci (et le même bon­heur) de cisel­er sa phrase, de la nour­rir d’im­ages inusitées, de la gorg­er d’al­litéra­tions tout en préser­vant une flu­id­ité qui sem­ble impro­visée. Cette sec­tion (Enfance d’en­fance d’en­fance) est cap­i­tale pour la com­préhen­sion d’I­zoard. Il s’ex­plique sur le sen­ti­ment d’é­trangeté qu’il a ressen­ti très tôt et sur son inadé­quation fon­da­men­tale et défini­tive avec la société. Il tente un brin d’au­to­bi­ogra­phie mais les sou­venirs qu’ils évo­quent sont en fait ses pre­mières incur­sions dans l’imagi­naire : Dans le lit, le corps devient « ai­guille ». (…) j’é­tais aigu­ille intrin­sèque­ment. Et cette méta­mor­phose, finale­ment ne me cau­sait nulle sur­prise, comme si elle était dev­enue inéluctable.

On trou­ve égale­ment dans ce recueil la réédi­tion de Sul­phur (une pla­que­tte parue en 1994 et désor­mais épuisée) et un long texte en prose qui donne son titre au vol­ume dans lequel Izoard vante les ver­tus inspi­rantes de la marche en ville et salue au pas­sage la mé­moire de ses amis Jules Super­vielle et Yves Mar­tin, autres poètes arpen­teurs. Pièges d’air est illus­tré par deux dessins de Selçuk Mut­lu.

Thier­ry Leroy


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°115 (2000)