Jacques Izoard, Le bleu et la poussière

Un nouvel âge d’or

Jacques IZOARD, Le bleu et la pous­sière, La dif­férence, 1998

izoard le bleu et la poussièreDepuis 1994, Le bleu et la pous­sière est le sep­tième recueil d’I­zoard à paraître, met­tant un terme provi­soire ou irrévo­ca­ble à une péri­ode faste, mar­quée entre autres par l’é­ton­nant Sul­phur (Edi­tions Odradek, 1994 — tiens ! Revue Odradek « extra­or­di­naire­ment mobile et qui ne se laisse pas attrap­er », n° 6, un poème inédit et un dessin d’Allen Gins­berg, référence adéquate au tra­vail qui nous inté­resse : à la fois proche dans l’e­sprit tout en demeu­rant très éloignée dans la forme) et par Rue Sous-l’eau (Tétras Lyre, 1997). Ain­si donc se pour­suit le voy­age hébété en­trepris par Izoard il y a longtemps mainte­nant. Et nous voici offerte une nou­velle chance de lui emboîter le pas sur la trajec­toire du dedans, de dépouille­ments en dépouille­ments, avec comme unique bagage son man­teau de pau­vreté cousu aux mots es­sentiels, pour finale­ment par­venir ici, à l’en­droit qui nous occupe, près d’une apogée.

D’emblée la ques­tion se pose : com­ment par­ler d’un ensem­ble de poèmes aus­si dense et aéré, com­plexe et limpi­de, sans avoir recours à la ci­tation, à la para­phrase ou à l’analyse pédante ? Sans ris­quer de courir à l’échec ? Parce qu’il restera tou­jours un vide à combler. Il n’y a pas de ré­ponse à cette ques­tion. Juste des ten­tatives avortées de réso­lu­tion. Tout, et rien en fait, a déjà été dit au sujet d’I­zoard. Pourquoi dès lors ne pas aller vers le rien pour touch­er à la total­ité ?

Il suf­fi­rait peut-être de décrire l’ob­jet au scalpel. Un livre. A la cou­ver­ture rugueuse d’un bleu ciel que le temps délav­era. Prénom et nom de l’au­teur en car­ac­tères noirs, soulignés. Titre en majus­cules lie-de-vin. Col­lec­tion. Edi­teur. Rabats… Autant de poèmes répar­tis sur au­tant de pages à rai­son de deux par page… Mais ce sys­tème ne peut fonc­tion­ner. Car cet objet n’est pas un livre. Il est une de­meure.

Décrire alors la demeure ? Elle est vaste, an­cienne et mys­térieuse, apparem­ment vide. Elle germe autour du silence, plom­bée sur les flancs d’une colline. Lorsque vous ouvrez le livre à la pre­mière page, vous pénétrez à l’in­térieur de la demeure. Echo sta­ble mais ténu, une voix vous guide. Et plus vous avancez, plus les repères vien­nent à vous man­quer, mal­gré la répar­ti­tion linéaire des pièces, en enfilade. Jusqu’au moment où vous prenez con­science qu’un univers entier se déplie der­rière ces murs. Les jours s’ajou­tent, infusent, vous pro­gressez avec lenteur et vous vous êtes égaré. Pour­tant la voix n’a jamais cessé de vous men­er : inter­ro­ga­tions sur la sub­stance du poème, sur l’acte char­nel d’écri­t­ure ; sen­sa­tions d’ex­tases et d’implo­sions de corps aux lim­ites physiques ren­dues délibéré­ment floues, chargées d’empathie. Le planch­er craque, et tou­jours vous revenez au gre­nier où une enfance, mélan­col­ique, lu­cide, acérée, vous attend, de la même ma­nière que l’on frôlerait un jour tout ce que l’on a per­du. Images indélé­biles, bleues comme ces ciels trop rapi­des de l’autre côté de fenêtres aux pig­ments de lichen, poussié­reuses comme ces pavés de lumière impos­sibles à franchir. Parce que pas à pas, peu à peu, de mieux en mieux, c’est vers l’en­fance absolue qu’I­zoard vous mène. Le temps venu, vous regret­tez de quit­ter la demeure. Vous devinez con­fusé­ment que vous y re­viendrez afin de chercher encore, de puis­er, et par hasard, qui sait, de trou­ver. Chaque mot par­cou­ru été rongé jusqu’à la moelle. Une fois lu, une fois mâché, par grâce ma­gique, vous en êtes imprégné, vous en êtes débar­rassé.

Bien enten­du, cela ne suf­fit pas. Cha­cun, en fin de compte, aura sa façon pro­pre de décrire Le bleu et la pous­sière, ain­si qu’il devrait en être de toutes les poésies. Izoard trame et cisèle le décor, sans gâch­er de plâtre ce qui tient droit, nous lais­sant libres de l’in­ter­pré­ta­tion.

Il suf­fi­rait cer­taine­ment de pouss­er la porte, de lente­ment compter les march­es, d’ou­vrir le livre, pour re­join­dre Jacques Izoard en son nou­v­el âge d’or.

Serge Delaive


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°105 (1998)