Jacques Izoard, Œuvres complètes I et II

Izoard la poésie

Jacques IZOARD, Œuvres com­plètes tomes I et II, La Dif­férence, 2006

izoard oeuvres completes IIDurant le mois de mai dernier, Liège n’a pas man­qué de célébr­er son poète, Jacques Izoard: l’u­ni­ver­sité, le musée d’Art wal­lon, la Province, la revue Matières à poésie, les édi­tions Le Fram et la librairie Pax ont tour à tour organ­isé un événe­ment en son hon­neur. Deux faits con­comi­tants jus­ti­fi­aient ces com­mé­mora­tions : un anniver­saire pour l’homme (sep­tante ans) et pour le poète la paru­tion aux édi­tions de la Dif­férence de ses Œuvres com­plètes.

Avant de nous pencher sur celles-ci, un mot encore sur les célébra­tions pour dire qu’il ne s’agis­sait que d’un juste retour des choses, car, depuis le début des années sep­tante, Jacques Izoard n’a cessé de dynamiser la vie cul­turelle lié­geoise, via des revues, des soirées ou des après-midi lit­téraires qu’il ani­me tou­jours avec un mélange inim­itable de sérieux et d’hu­mour pince-sans-rire. Son activ­ité débor­dante a con­tribué sinon à lancer du moins à encour­ager de nom­breux jeunes poètes.

Venons-en aux Œuvres com­plètes : elles sont con­sti­tuées de deux vol­umes larges et épais. Le pre­mier, qui compte 845 pages, con­tient les textes écrits entre 1951 et 1978 et le sec­ond égrène au long de ses 843 pages des poèmes datant de 1979 à 2000. Ces Œuvres ne sont donc com­plètes qu’en ce qui con­cerne le 20ème siè­cle et, si elles met­tent sur le même pied poèmes ver­si­fiés et poèmes en prose, elles ont lais­sé de côté les textes cri­tiques qu’I­zoard a con­sacrés à d’autres poètes ou écrivains. Mais, en ce qui con­cerne la poésie écrite entre 1951 et 2000, il est prob­a­ble que rien n’ait été nég­ligé. Gérald Pur­nelle, le maitre d’œu­vre de cette édi­tion, a fouil­lé patiem­ment dans les archives du poéte et a déniché de très nom­breux inédits (inédits véri­ta­bles ou textes seule­ment pub­liés en revues). Il a tenu par ailleurs à respecter l’in­tégrité des dif­férents recueils (qu’il pub­lie par ordre de rédac­tion), n’hési­tant pas à y laiss­er les dou­blons (sig­nalés en notes). Sage déci­sion, tant la poésie sup­porte la répéti­tion et tant un poème change de relief en fonc­tion de son entourage.

Ajou­tons, pour par­faire notre descrip­tion, que les vol­umes con­ti­en­nent en out­re une intro­duc­tion par Gérald Pur­nelle, un appa­rat cri­tique d’une pré­ci­sion exem­plaire, quelques pages d’il­lus­tra­tions (pho­tos, fac-sim­ilés de man­u­scrits, repro­duc­tions de cou­ver­tures et de dessins ayant accom­pa­g­né les recueils), une bib­li­ogra­phie (recueils et pub­li­ca­tions en revues ou dans des ouvrages col­lec­tifs), une biogra­phie rédigée par l’au­teur, un index orig­i­nal de noms com­muns et de noms pro­pres qu’I­zoard com­mente briève­ment lui-même et un choix de textes cri­tiques jour­nal­is­tiques le con­cer­nant.

La pre­mière chose qui frappe le lecteur de ces Œuvres com­plètes, c’est leur masse et le nom­bre impres­sion­nants de poèmes qu’elles recè­lent. Mis à part les dou­blons, Gérald Pur­nelle a comp­té 4 650 textes d’I­zoard (à quoi s’a­joutent, cer­tains recueils étant écrits à qua­tre mains, quelques textes d’Eugène Sav­itzkaya et de Selçuk Mut­lu). Ce qui fait, soit dit en pas­sant, au vu du prix de chaque vol­ume, qu’un poème d’I­zoard le coûte à son lecteur qu’un cen­time l’eu­ro. La poésie n’a peut-être pas de prix, mais elle n’est pas non plus très chère !

D’avoir été ain­si com­pilée, l’œu­vre acquiert cer­taine­ment une nou­velle ampleur. Son impor­tance, que per­son­ne ne met en doute, se matéri­alise en quelque sorte et l’on a l’im­pres­sion d’être face à une espèce de livre total, comme pou­vait en rêver Mal­lar­mé. L’aspect volon­taire­ment diaphane de la plu­part des poèmes se trou­ve com­pen­sé par leur accu­mu­la­tion, comme si cha­cun d’eux était une très fine toile d’araignée vouée à ne cap­tur­er qu’une seule mouchette ver­bale, mais que, tis­sées les unes à côté des autres, elles recou­vraient finale­ment la planère entière et le logos en per­son­ne.

Par ailleurs, ces épais vol­umes changent d’aspect en fonc­tion de la façon dont on les abor­de.

Si l’on musarde au hasard des pages, on tombe rapi­de­ment sur des textes inat­ten­dus, rel­e­vant les facettes les moins con­nues de l’œu­vre. Il y a, d’abord, les poèmes de jeunesse : le pre­mier Izoard fait ses gammes sans cacher divers­es influ­ences (Mal­lar­mé, Ver­laine, les sur­réal­istes) et recourt par­fois au vers rimé réguli­er. Le poète a eu rai­son de garder la trace de ses pre­miers pas : ceux-ci dansent par­fois au rythme d’une char­mante musi­cal­ité («  le temps est ce thé / que tu bois lente­ment / les dés sont jetés / ton thé c’est ton temps / tu ne peux le boire / que patiem­ment / Tais-toi tri­ton têtu / ton thé c’est ton temps […] »). Ensuite, le lecteur ren­con­tre de très nom­breux inédits en prose. La prose d’I­zoard se dis­tingue de sa poésie en vers libre par une grande var­iété de tons. Cer­tains de ces textes sont portés par une colère polémique (Petites mer­veilles, poings lev­és, par exem­ple), d’autres évo­quent l’en­fance avec une douce nos­tal­gie, d’autres encore sont nar­rat­ifs et épousent la forme du con­te qui leur per­met de pass­er d’un regard réal­iste sur le monde à une sorte de féerie décalée (notam­ment Escaliers de Liège, Liège des escaliers). Enfin, quelques textes relèvent d’un comique doux-amer, comme cette fable met­tant en scène un homme errant la nuit dans la ville déserte er froide et ne trou­vant à par­ler qu’aux dis­trib­u­teurs automa­tiques de bil­lets qui émeu­vent par leurs touchants « Indiquez le mon­tant souhaité » ou « Reprenez votre carte ». Mais la palme de la sur­prise revient à un livret d’opéra inachevé, Mille mots pour Blanche-Neige, aus­si inespéré que mag­nifique.

Il est pos­si­ble aus­si de lire ces Œuvres com­plètes de façon linéaire en suiv­ant l’évo­lu­tion du style du poète. À cet égard, Gérald Pur­nelle a dégagé six péri­odes, qui se ter­mi­nent toutes par la paru­tion d’un grand recueil, et sa pré­face indique quelques pistes quant aux dif­férences qui les sépar­ent. Passé le temps des poèmes de jeunesse, c’est l’ex­plo­sion baroque des années soix­ante. Puis, dès le début des années sep­tante, vient le resser­re­ment formel et l’her­métisme. Les péri­odes qui suiv­ent s’in­scrivent dans le même mou­ve­ment, mais les années nonante mar­quent un tour­nant : les textes se font plus ouverts et plus clairs.

Sans remet­tre en ques­tion cette péri­odi­s­a­tion, si l’on déam­bule dans les deux tomes non plus à la recherche des textes inhab­ituels, mais en se con­cen­trant cette fois sur la poésie pro­pre­ment dite, on est frap­pé par la grande cohérence de ensem­ble : des années soix­ante aux années nonante, de petits poèmes courts en vers libre con­stituent l’essen­tiel de l’œu­vre de Jacques Izoard. Très tôt le poète a trou­vé sa voix er il ne cessera de la laiss­er s’ex­primer.

Étrange­ment, la pub­li­ca­tion des Œuvres com­plètes isole ces poèmes, comme si cha­cun d’eux se libérait du recueil qui les con­te­nait jusque-là et valait désor­mais par lui-même. Comme s’il s’agis­sait de très courts extraits d’un chant unique, con­tinu, silen­cieux et infi­ni, qui se fait soudain enten­dre au gré d’une trou­vaille ver­bale géniale ou d’une asso­ci­a­tion d’idées inso­lite et qui se tait sans rai­son appar­ente, le poème s’éteignant bru­tale­ment de manière volon­taire­ment frus­trante, coï­tus inter­rump­tus pro­duisant l’ef­fet inverse de l’é­jac­u­la­toire flèche finale d’un son­net.

Les mil­liers de poèmes de ces deux vol­umes sont des cail­loux ou des pier­res pré­cieuses, jetées en chemin par le « Petit-Poucet rêveur » lié­geois : si les uns restent opaques dans leur mys­tère, d’autres vous saut­ent aux yeux dès que vous tournez la page. Cer­taines for­mules lais­sent en effet songeur : elles se déga­gent sur fond d’her­métisme et provo­quent une sorte de trem­blé du sens très frap­pant. Voici un cas entre mille : “Ce bras qui prend nais­sance / au mot “ais­selle” / est un arbre où des oiseaux / repliés en eux-mêmes / vivent à per­dre veine, haleine… » Sou­vent, comme dans ces quelques vers, la réal­ité et le lan­gage sem­blent se con­fon­dre, for­mant une espèce de pli ou de repli, que traduisent aus­si les très nom­breuses expres­sions tau­tologiques que l’on retrou­ve jusque dans les titres des recueils : Le corps dans le corps ou Entre l’air et l’air.

Mais quoi que je puisse en dire, les poèmes d’I­zoard garderont longtemps le secret de leur beauté, même si par­fois, dans ses recueils les plus récents, le poète sem­ble nous met­tre sur la voie, comme dans le poème lim­i­naire du dernier recueil con­tenu dans ces Œuvres com­plètes, le magis­tral Dormir sept ans : « Au gré des mots qui passent / nous con­stru­isons mau­solée, / palais des mille voca­bles, / igno­rant sens et ser­rure : / ain­si neige opaque / obtien­dra / âme, cœur, temps. »

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)