Œuvres complètes de Jacques Izoard
Jacques IZOARD, Œuvres complètes III, Poésie 2000–2008, La Différence, 2012
En 2007 ont été offerts à Jacques Izoard, pour son septantième anniversaire, les volumes 1 et 2 de ses Œuvres complètes, publiés par les Éditions de La Différence et couvrant respectivement les périodes 1951–1978 et 1979–2000. Un troisième tome vient de paraitre sous le titre Poésies 2000–2008, achevant un ensemble d’une très grande richesse grâce auquel la stature littéraire d’Izoard, décédé en 2008, apparait dans toute son ampleur. Quant aux (nombreux) textes critiques de l’écrivain, ils feront l’objet d’une publication ultérieure : ne figurent ici que quelques réponses à des enquêtes, contributions à des dossiers, réflexions sur la poésie ou souvenirs personnels.
Rappelons d’abord que l’entreprise de La Différence ne se réduit pas à une réédition groupée des recueils parus. Comme les deux précédents, ce troisième volume contient un grand nombre de poèmes inédits, dont il constitue l’édition originale, certains datant des années 60. Il comporte d’autre part une intéressante introduction et d’abondantes notes de Gérald Purnelle, professeur à l’Université de Liège, qui a dirigé de bout en bout l’édition des Œuvres complètes. Il faut souligner la rigueur exemplaire de G. Purnelle, qui apporte de multiples informations très précises, s’efforce de dater les textes au plus juste, signale les prépublications et les postpublications de poèmes, allant jusqu’à joindre un « errata » aux deux premiers tomes…
Quelle image ce tome 3 donne-t-il de la poésie d’Izoard ? De Petits crapauds du temps qui passe à Thorax en passant par Lieux épars, l’on retrouve dans une large mesure la poétique à laquelle l’auteur nous avait accoutumés : vers brefs, assonances et allitérations, omission fréquente de l’article, recours quasi permanent au discontinu, impropriétés voulues, formules souvent énigmatiques. L’imaginaire lui aussi nous est familier, avec les motifs du corps et des parties du corps (peau, doigts, os, langue, poing, etc.), l’insistance sur les images de fragmentation ou de percement, le jeu de tourniquet entre le mot concret et la chose qu’il désigne, les composants épars du paysage naturel… Rien de complet, de synthétique, d’harmonieux, d’équilibré, de prévisible dans cet univers profondément désuni et paradoxal.
Dans son introduction, G. Purnelle se demande « ce qui, discrètement, presque imperceptiblement, a changé » dans « ce dernier pan de l’œuvre ». Il rappelle qu’Izoard n’a certes jamais cessé de douter – de lui-même, de son identité profonde, de son rapport aux autres, des pouvoirs du langage – mais montre que, dans les cinq premières années de la décennie 2000, ses textes expriment une défiance croissante à l’égard des mots. Sa fécondité restait intacte, tout comme la qualité de son écriture, mais teintées de scepticisme et menacées par le tarissement. À partir de 2006, année où ses œuvres complètes allaient paraitre, « il n’a plus pu écrire comme avant », comme si le rassemblement récapitulatif rendait impossible désormais la poursuite de l’aventure créative.
Daniel Laroche
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°171 (2012)