Jacques Izoard, Vendettas et tempêtes

Le temps fait semblant de dormir

Jacques IZOARDSul­phur, Odradek, 1994
Jacques IZOARD, Vendet­tas et Tem­pêtes, Myrd­din, 1994

À Banff, en Alber­ta, dans les mon­tagnes Rocheuses, dit Jacques Izoard, il y le mont Sul­phur, et des eaux chaudes qui provi­en­nent directe­ment du ven­tre de la terre. À Banff se trou­ve un cen­tre d’art où j’ai écrit le livret d’un opéra : Mille mots pour Blanche-Neige (il y a une faute de frappe sur la cou­ver­ture du recueil de poèmes que j’ai écrit là-bas). Ce re­cueil porte le nom de Sul­phur, comme la mon­tagne, et j’ai voulu qu’il paraisse rapide­ment, afin de me débar­rass­er de tous ces mots, mais qu’aus­si bien ils s’é­parpil­lent tels une traînée de poudre blanche explo­sive. À Banff, en Alber­ta, il y a des prom­e­nades et des poèmes qui s’adaptent au rythme de la marche. Chaque pas accom­pli sur la neige est la ten­ta­tion d’un oubli. Som­meil du temps, oubli de soi, comme si l’ap­pli­ca­tion à marcher pou­vait abolir toute con­science de tan­gage ; comme si les semelles pou­vaient décider une bonne fois de combler leurs rai­nures. Alors ne sub­sis­terait que le rêve d’un mou­ve­ment au-delà de lui-même.

L’idéal du sang est la sève de l’ar­bre et l’eau trans­par­ente de la riv­ière. L’idéal est l’haleine de l’eau « qui ne touche pas la paume de ces promeneurs muets. Car l’eau ne se mêle qu’à l’eau elle-même igno­rant les courbes de son pro­pre cours. Mais si temps se brise, si le corps oublie dans la nage sa lim­ite, qu’ad­vient-il de la ten­sion inquiète des mem­bres, et du désir qui fré­mit ? Ni mort, ni som­meil, ni rêves pleins : la neige pos­sède un ailleurs brûlant. Le calme est le pré­texte tem­pête inté­rieure. Car « (…) l’herbe en feu / revien­dra te saisir, / (…) te poindre ou t’é­touf­fer. » « (…) chez toi, / le pot de tabac de Franc­fort, / le casse-tête de Jamar, / et la rue Tête-de-Bœuf / exis­tent tou­jours. » La mémoire demeure comme un sui­cide. Enfin, qu’on ne s’y trompe pas, la mon­tagne est truf­fée de coins d’om­bre. Elle con­naît de secrètes tur­bu­lences qui, le jour venu, per­turbent encore pel­licule de glace. Dès lors, dans son silence habité, le paysage paraît ter­ri­ble d’une joie con­tenue, d’une révolte à faire, et l’eau devient par­fois utopique. « Cœur de men­the / ou cœur d’émeute” ? Au milieu des arbres, un œil s’al­lume, une main s’af­faisse, un « (…) ba­lancier d’aci­er / détru­it le qui-vive / de la jambe et du bras.»

Détru­it jusqu’au con­seil de la mort même. Jusqu’au souhait d’anéan­tir les petits dé­mons que le gel avait engour­dis. Les rocs, les socs et l’eau de la riv­ière — tout ce décor pour­rait bien n’être, finale­ment, qu’une fine peau ten­due à se fendre, ou un vit­rail bizeauté, en tout cas qui cla­que­tte de peur de décou­vrir sa fragilité, son men­songe.

C’est l’heure où revient l’ex­is­tence contra­dictoire, où le puma se met à rugir. La riv­ière engloutit la mon­tagne. Les totems se dressent. La neige cocaïne amène un froid énervé. Il est peut-être temps d’ou­bli­er « (…) que l’ou­bli / te muselé et t’en­traîne / au-delà du som­meil. / Ain­si, tu rever­ras / les rouges et les bleus, / les verts et les noirs / de la vie qui pal­pite. » On prononce : « Ar­rache ! », et l’on songe aux yeux que le vent char­rie, tout ce peu­ple d’iris, de con­sciences qui s’af­fron­tent.

« Que le gel dur de l’œil en appelle au soleil ! »

Jacques Izoard vient aus­si de faire s’en­v­ol­er, ce novem­bre, une grande feuille mauve inti­tulée Vendet­tas et Tem­pêtes. Il y est bien sûr ques­tion de ter­ri­bles men­aces pour cha­cun. Le poète nous y enjoint à nous méfi­er du singe qui ne périt jamais, mais aus­si de la mer, qui n’est que légende.

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°85 (1994)