François Jacqmin, Eléments de géométrie

Épure et ascèse de François Jacqmin

François JACQMIN, Élé­ments de géométrie, Tétras Lyre, 2005

jacqmin elements de geometrieLes édi­tions Tétras Lyre ont pub­lié à la fin de 2005 Élé­ments de géométrie, un recueil inédit de François Jacqmin. Les textes qui le con­stituent devaient ini­tiale­ment répon­dre à une demande de Jo Dela­haut pour sa revue Mesures. Mais le pro­jet prit de l’am­pleur, jusqu’à for­mer un ensem­ble con­sis­tant et autonome – un livre. La date de com­po­si­tion des Elé­ments de géométrie est loin d’être indif­férente. Écrits entre 1988 et 1990, ces poèmes en prose sont con­tem­po­rains de l’achève­ment du Livre de la neige (paru en avril 1990) mais surtout font suite au Domi­no gris et à Ter­res détournées, ouvrages pub­liés respec­tive­ment en 1984 et 1986. Ils entre­ti­en­nent plus d’un lien avec ces derniers titres. C’est qu’il s’ag­it à nou­veau d’une prose volon­taire­ment sèche, con­tenue, au ser­vice d’apho­rismes de prime abord plus moraux que méta­physiques : «Toute fig­ure est une offense à la retenue de l’âme./(…)/Nous ne sommes pas assez dés­espérés pour voir que la ligne trahit.»

Le titre Élé­ments de géométrie fait évidem­ment penser à l’in­ti­t­ulé d’un manuel, d’un pré­cis. Il rejoint en cela plusieurs sec­tions du Domi­no gris, par­ti­c­ulière­ment «Gradus ad Par­nas­sum», «Art poé­tique» et «L’écrivain». Le «Gradus» est, à l’époque clas­sique, un recueil de procédés lit­téraires ; il devient, chez Jacqmin, une dénon­ci­a­tion de la fig­ure de rhé­torique, voire de l’u­til­i­sa­tion même du lan­gage : «Il est en bon chemin celui qui ne choisit ni l’im­age ni le verbe.» L’ «Art poé­tique» ne procède pas dif­férem­ment, qui au lieu, comme il se doit, de théoris­er une pra­tique d’écri­t­ure, s’emploie à la dénon­cer, non sans vir­u­lence : «Tout art est un men­songe ajouté à la matière. / L’œu­vre est le fait des scélérats de la fic­tion.» Quant à «L’écrivain», c’est un – mag­nifique mais dés­espéré – pré­cis de décom­po­si­tion de l’être qui écrit. Sou­venons de «L’écrivain est un homme trop faible pour mourir. / Sa vie est une anémie per­fec­tion­née ; l’épuise­ment lui tient lieu d’acharne­ment. /Il vit à la faveur de son atro­phie, et cha­cun de ses pro­pos sus­cite une impré­ci­sion offen­sante. / C’est en lui que le doute célèbre son jour de fête.»
Dans les Élé­ments de géométrie, François Jacqmin ne s’at­tache pas à la géométrie pro­pre­ment dite, mais il se livre à des vari­a­tions sur la représen­ta­tion – ou, plutôt, sur son impos­si­bil­ité. C’est donc la ligne qui est en cause, l’e­space arpen­té et mesuré, la fig­ure — géométrique et lit­téraire. On retrou­ve ici une tonal­ité qui était celle de Ter­res détournées, où les poèmes de François Jacqmin dia­loguaient avec des pho­togra­phies – dues à Ray­mond Konig – de sculp­tures de Serge Van­der­cam, en fait des poter­ies qui étaient mal­menées, détournées de leur fonc­tion util­i­taire, jusqu’à en devenir des objets ironiques, inutil­is­ables et moins jolis que pathé­tique­ment grotesques. Ain­si, dans Ter­res détournées, «celui qui saccage com­prend le mieux. / Il suf­fit de suiv­re les péripéties d’un usten­sile pour voir com­bi­en toute forme est acca­blante» ; et dans Élé­ments de géométrie, «c’est l’im­age qui est icon­o­claste, non le marteau qui la brise. Il est indigne de tro­quer le monde con­tre un coup de cray­on».

Il ne faut pas s’y tromper cepen­dant ; le pro­pos de François Jacqmin ne se réduit pas à une cri­tique de la représen­ta­tion qui, au demeu­rant, s’avér­erait rel­a­tive­ment banale aujour­d’hui. S’il n’y a pas de ligne admis­si­ble ni mesurable, si toute fig­ure et toute image blessent, c’est qu’il y a une «indéter­mi­na­tion de l’être» — qui ne peut qu’être con­statée et qui, même, souf­fre d’être con­statée. Der­rière la sen­tence rig­oriste, qua­si jan­séniste, se décèle une blessure – que je qual­i­fierais de méta­physique si ce n’é­tait insouten­able­ment pom­peux, et si je ne me sou­ve­nais que François Jacqmin m’a dit un jour qu’ «entre la méta­physique et le yaourt il n’y a pas de dif­férence». Il faut donc s’en remet­tre à cer­taines évi­dences : les auteurs réputés rigo­los rigo­lent de leurs angoiss­es, et les iro­nistes – comme François Jacqmin -, s’ils n’ad­hèrent qu’à une seule chose, c’est pré­cisé­ment au para­doxe de l’ironie, qui leur per­met d’af­firmer pour mieux nier, d’af­firmer tout en niant. Aus­si le poème qui récuse la poésie est-il un poème, aus­si l’art et la poésie, et les moyens de l’art et de la poésie, sont-ils en même temps pra­tiqués et révo­qués en doute. Si trac­er une ligne est une «mécon­duite», si «toute géométrie, toute archi­tec­ture et tout dessin» sont à regarder «comme autant d’e­spoirs déçus», le poème ne man­i­feste dans sa com­po­si­tion aucun rejet de la forme. Il ne tient ni du bor­bo­rygme ni du cri. C’est, a con­trario, un court ensem­ble de calmes phras­es où la métaphore abonde : «Un jour, il pleu­vra sur la ligne droite. La rec­ti­tude sera ren­due à l’océan. On ver­ra que la dis­tance était posée entre des socles d’eau. Ce que l’on tenait pour rigide sera absorbé par les algues. / On décou­vri­ra que la beauté des larmes est d’être dépourvues de colonne vertébrale.»

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°142 (2006)