Jacques De Decker, médiateur perpétuel

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Jacques De Decker

Connu comme journaliste, Jacques De Decker est aussi auteur dramatique, traducteur, adaptateur et romancier. Depuis l’année dernière, il préside également la Commission des Lettres, à la demande du ministre Richard Miller. Élu à l’Académie de lange et de littérature françaises en 1998, il en est devenu le secrétaire perpétuel (choisi par ses pairs le 10 novembre dernier, il succède au grammairien André Goosse). Rencontre avec un « homme pressé », très attaché à la collégialité de l’institution.

« Je me suis toujours senti heureux dans la fréquentation des écrivains. C’est un milieu que j’aime, où je me sens comme dans une famille, depuis très jeune », observe le nouveau secrétaire perpétuel, qui occupe, dans le décor prestigieux du Palais des Académies, un vaste bureau d’angle dont on dit qu’il fut peut-être celui de Guillaume d’Orange. En l’accueillant en 1998 au sein de l’assemblée, Jean Tordeur, qui le fit venir au Soir en 1971, ne lui rappelait-il pas la fascination qu’exerçait déjà sur lui, enfant, le défilé des messieurs très sérieux (des écrivains, souvent flamands, précise Tordeur), venus poser dans l’atelier de son père, rue de l’Est à Schaerbeek ? Et lui-même raconte que, tout au regret de n’avoir pu rencontrer Ghelderode de son vivant, alors qu’il était quasi son voisin, il alla sonner à sa porte et, reçu aimablement par sa veuve, devint, à dix-sept ans, un habitué du rez-de-chaussée de la rue Lefrancq, où il rencontra Roland Beyen, un autre futur académicien.

Tour à tour professeur, homme de théâtre, romancier, journaliste, Jacques De Decker est l’une de ces personnalités qui paraissent douées d’ubiquité et curieuses de tout : il faisait partie, il y a peu, du groupe d’experts chargé d’examiner les projets des candidats au poste d’administrateur général de la RTBF. Son commentaire : « J’ai perçu cela comme un hommage à l’Académie, dont les statuts prévoient que ses membres peuvent apporter leurs connaissances, là où on le leur demande ». Né en 1945, fils d’un peintre renommé d’origine flamande, Jacques De Decker, germaniste de formation, fut d’abord professeur de traduction à l’École d’interprètes internationaux de l’Université de Mons, tout en se livrant à sa passion du théâtre. « C’est par le théâtre que j’ai abordé la littérature active, confie-t-il. J’y ai tout appris, sauf à jouer la comédie, pour laquelle je n’avais pas de don évident. C’est peut-être un des regrets de ma vie, comme de ne pas être pianiste de jazz… ».

Auteur dramatique (Jeu d’intérieur ; Fitness ; Petit matin, grand soir, etc.), il est aussi adaptateur et traducteur (il a fait connaitre Botho Strauss en français). Mais cette passion ne l’a pas empêché de multiplier les activités : critique littéraire et théâtral au journal Le Soir (dont il dirigera plusieurs années le service culturel), il a donné trois romans (La grande roue, en 1985, Parades amoureuses, en 1990, et Le ventre de la baleine, en 1996), ainsi que plusieurs recueils d’articles. C’est aussi un animateur infatigable qui enchaine les entretiens publics avec des auteurs, les participations à des jurys, à des festivals ou à des colloques. Sans oublier qu’il a, en 1998, ranimé la flamme de la revue Marginales, après la mort de son fondateur, Albert Ayguesparse, auquel il a succédé à l’Académie. Il en a fait une « tribune », assez originale, dans le sens où les écrivains y font « entendre leur voix dans le concert social », sur des thèmes puisés dans l’actualité immédiate.

Jacques De Decker, vos activités critiques et littéraires sont très variées. Existe-t-il un élément qui en fait l’unité ?
Cela correspond tout simplement à mon tempérament. Je ne me vois pas agir autrement, car ce qui peut apparaitre de l’extérieur comme différent est pour moi extrêmement ressemblant ou analogue. Je pense que le raisonnement traducteur m’est consubstantiel. La démarche de la traduction, du passage d’un code à un autre ou d’une langue à une autre, le souci presque volontariste qui est le mien de faire en sorte que les messages passent, que la communication existe et que les choses soient clairement transmises est véritablement la ligne de force de mon fonctionnement. Dans mon esprit, traduire, interviewer, animer une rencontre littéraire, présider un colloque ou faire une critique de livre, c’est la même chose, même si le résultat parait différent.

Et votre rapport à l’écriture et à la littérature ?
Je suis attiré par plusieurs modes d’expression, où l’oralité joue un grand rôle : le théâtre, l’intervention publique, le dialogue, la prise de parole, la conversation… Par exemple, mes premières pièces ont été dictées. C’est une chose que je n’ai pas avouée d’emblée parce que j’avais une espèce de culpabilité à cet égard. J’ai été rassuré plus tard en apprenant qu’Henry james ou Dumas dictaient leurs œuvres. En revanche, mon rapport à l’écriture est très lié à mon expérience de journaliste, avec sa rapidité, son urgence. Sachant ce qu’est le journalisme, connaissant les vertus de l’oralité, je peux mieux mesurer que la littérature s’inscrit dans une autre temporalité. Je suis convaincu qu’on ne peut juger véritablement de l’œuvre d’un écrivain avant qu’elle ne soit terminée : ça ne m’a pas empêché d’écrire quelques milliers d’articles sur des auteurs vivants, mais toujours avec cette conviction intime que ce que je dis est absolument provisoire. Donc, pour moi, la littérature est un médium qui s’inscrit dans une perspective métaphysique, c’est-à-dire dans un au-delà de la vie où certains messages demeurent et d’autres pas. C’est cela le défi de l’écrivain, de toute façon, même s’il a peur de l’avouer…

Comment concilier cette approche avec le travail du journaliste, au jour le jour ?
Tout en étant conscient de la fugacité de tout cela, il y a quand même chez les critiques littéraires une aspiration à repérer ce qui potentiellement pourrait demeurer. Je crois qu’on fait ce métier pour vivre de temps en temps ce genre d’émotion. Ce fut mon cas quand j’ai ouvert Le nom de la Rose d’Umberto Eco ou

Les météores de Michel Tournier. Ils sont arrivés par la poste, comme d’autres livres et, malgré tout, on se dit : « Tiens, on est dans une autre dimension ! » Là, deux ambitions se rejoignent : ce sont les épiphanies de la vie du critique…

Depuis le début de l’année, vous êtes devenu le secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature françaises. S’agit-il d’une étape marquante dans votre parcours ?
C’est une mutation importante : quand on est secrétaire perpétuel, cela veut dire qu’on est là pour quelques années. Ce sera peut-être ma dernière activité principale. Mais il faut distinguer. Être académicien, c’est un honneur et un plaisir. La première fois que je suis entré dans la salle après mon élection, j’ai eu un sentiment de grand apaisement qui était lié à deux choses : d’abord, de me retrouver parmi des gens que je connaissais le plus souvent depuis longtemps et qui, élément touchant, m’avaient coopté. La deuxième chose, c’est le sentiment d’une temporalité particulière, illimitée, car, quand on est académicien, on meurt académicien. Je me suis donc dit : « C’est curieux, dans un monde où tout file aussi vite, il se passe quelque chose dans ma vie qui demeure ». Mais siéger à l’Académie, dans la vie quotidienne, cela se limite à venir une fois par mois aux réunions et à apporter une contribution selon son envie… En revanche, être secrétaire perpétuel, c’est un métier absorbant, qu’il faut apprendre, mais que je suis heureux d’exercer parce que j’ai toujours considéré la littérature comme quelque chose de collectif.

Comment caractériser ce métier ?
Être secrétaire perpétuel, cela signifie d’abord être le serviteur des académiciens. On n’est pas le premier des académiciens, mais très précisément le dernier, c’est-à-dire celui qui ferme la porte, qui s’occupe du quotidien de la compagnie. D’une certaine manière, j’ai l’impression que beaucoup de choses que j’ai faites m’ont amené à cela, puisque je me suis souvent occupé de la confrérie des écrivains, notamment en présidant la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques). J’ai une expérience qui fait de moi, si vous voulez, un syndicaliste naturel des écrivains. L’autre aspect, c’est d’être le conservateur de ce fragment du paysage littéraire que constitue la littérature d’ici, question sur laquelle je n’ai cessé d’être mobilisé et dont je connais la face nord (pour l’avoir enseignée et traduite). Actuellement, par exemple, dans la fameuse querelle sur le thème « Est-on écrivain belge de langue française ou écrivain français de Belgique ? », je simplifie le discours en disant : « On est écrivain belge ». Pourquoi ? Parce que cela n’intéresse pas les Flamands. Jamais un de leurs écrivains ne se présenterait comme belge. L’appellation est très simple et elle peut être opératoire : on pourrait dire que nous récupérons la littérature belge à nous tous seuls… Et cette littérature belge, elle est évidemment faite par tous ceux qui écrivent en français dans ce pays, avec cette fabuleuse richesse qui rassemble à la fois des gens de tradition romane et d’autres qui ne le sont pas. J’ajouterai que je suis très heureux d’accéder à cette fonction à un moment où notre littérature se porte bien, car elle est actuellement animée par un dynamisme sans précédent…

Vous êtes un jeune secrétaire perpétuel. Avez-vous des projets particuliers en entamant votre mandat ?
Comme on répétait que j’étais très jeune, ce qui est flatteur pour moi (j’ai 56 ans), j’ai fait une petite étude là-dessus et j’ai constaté que, sur les huit perpétuels, quatre avaient été élus avant l’âge de soixante ans. Donc, ce n’est pas si neuf que cela. Par ailleurs, je me défends d’avoir un programme, parce que je crois que l’Académie est une institution très collégiale. Personnellement, j’y tiens beaucoup. Par exemple, j’ai revalorisé sur le principe le fonctionnement de la commission administrative qui est un peu le noyau de l’assemblée (elle réunit les directeurs en exercice, le vice-directeur, le directeur de l’année précédente, le secrétaire et l’ancien secrétaire), afin que les questions soient d’abord débattues au sein de ce petit groupe, avant d’être ensuite rediscutées avec l’ensemble des membres. Je vais faire des suggestions, cela c’est certain. Je vais aussi écouter le plus possible ce que les membres pensent. Mais je suis convaincu que l’Académie, toute traditionnelle qu’elle soit, peut se mettre à l’heure des méthodes les plus modernes : par exemple, nous devons développer notre site internet, qui est à l’état d’ébauche, mais nous en servir le plus activement possible. Les questions sur lesquelles se pencher ne manquent pas : le réseau des académies, à commencer par le réseau francophone ; les rapports entre l’Académie et l’ensemble du monde littéraire ; les publications ; les études et les recherches. Enfin, il y les activités ouvertes à tous : les séances publiques, qui attirent toujours beaucoup de monde et le fameux colloque annuel qui pourrait peut-être devenir un jour bisannuel. Je n’ai pas encore fait la proposition à la commission et à l’Académie elle-même, mais j’aimerais beaucoup que, cette année, la grande journée publique de novembre soit un peu l’ouverture de l’année Simenon. Simenon a été membre de notre compagnie, ce serait la moindre des choses de nous associer à la célébration du centenaire de sa naissance, en anticipant un peu sur le gigantesque programme qui s’annonce, notamment à Liège. J’aimerais que cette journée reflète le fait que Simenon sera célébré dans le monde entier, en invitant à Bruxelles des gens venus de loin. On pourrait d’ailleurs envisager une collaboration entre Bruxelles et Liège, car resserrer le lien avec la Wallonie correspond aux vœux de l’Académie, depuis Marcel Thiry jusqu’à André Goosse.

René Begon


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°122 (2002)