Jacques Sternberg : « La sortie est au fond de l’espace »

jacques sternberg

Jacques Stern­berg

« J’ai tou­jours eu l’impression d’être en sur­sis ». La mort fut l’une des grandes obses­sions de Jacques Stern­berg, et si la sienne – sur­v­enue le 11 octo­bre dernier – nous frappe d’une mélan­col­ie par­ti­c­ulière, c’est qu’il était de ces auteurs avec lesquels ses lecteurs nouent une rela­tion affec­tive très forte.

Il suff­i­sait d’imaginer cet auto­mo­bilo­phobe con­va­in­cu cir­cu­lant en Solex, l’éternel bon­net enfon­cé sur la tête, ou bar­rant son dériveur (la voile fut, avec le jazz et l’écriture, la grande ivresse de sa vie) pour que la journée s’éclaire. Entre mem­bres de la con­frérie, on s’échangeait son nom comme un mot de passe, et tout stern­ber­gophile a ressen­ti un petit fris­son en met­tant la main chez un bouquin­iste sur un titre rare qui man­quait à sa bib­lio­thèque.

Né à Anvers en 1923, ado­les­cent durant la guerre, Stern­berg avait échap­pé de justesse à la dépor­ta­tion ; l’absurde et l’humour noir se con­jugueront tou­jours lui à une con­science aiguë du néant. Le thème con­cen­tra­tionnaire court en fil­igrane des Con­tes glacés, et l’une de ses nou­velles les plus ter­ri­bles racon­te l’embarquement de la pop­u­la­tion ter­restre dans des fusées inter­plané­taires qui ne par­tiront jamais, parce que ce sont des fours cré­ma­toires. Établi à Paris à la fin des années 1940, il écrit comme un forcené, se voit refusé par tous les édi­teurs avant de trou­ver pre­neur chez Minu­it et Los­feld, survit grâce à des emplois dérisoires : emballeur, manu­ten­tion­naire, dacty­lo, rédac­teur de cir­cu­laires… Ces dernières occu­pa­tions lui per­me­t­tent au moins d’écrire en douce en faisant sem­blant de répon­dre au cour­ri­er, et de ronéo­typer clan­des­tine­ment un fanzine, Le petit silence illus­tré. Il se vengera de ces années de vache mai­gre en con­coc­tant un amu­sant Manuel du par­fait secré­taire com­mer­cial et en parse­mant son œuvre de nota­tions dro­la­tiques sur l’ennui de la vie de bureau, depuis son roman L’employé jusqu’au scé­nario de Je t’aime, je t’aime qu’il écrit pour Alain Resnais. Ce très beau film sur le thème du voy­age dans le temps et la mémoire est un con­cen­tré de son univers. Claude Rid­der, l’écrivain au dés­espoir souri­ant, lui ressem­ble comme un frère ; quant à Catrine, c’est la femme stern­bergi­en­ne par excel­lence, celle qu’on ver­ra reparaitre dans Le cœur froid, Suite pour Eve­lyne et tant d’autres : mys­térieuse et fasci­nante, en marge de tout, vivant au jour le jour à la façon des chats. Le mis­an­thrope auteur de Toi, ma nuit cachait peut-être un roman­tique : il aura été en tout cas un grand pein­tre de la ren­con­tre amoureuse. Stern­berg occupe une place résol­u­ment à part dans le paysage lit­téraire fran­coph­o­ne. Il préférait l’insolite à l’introspection, la déri­sion à l’analyse psy­chologique. Il aura passé sa vie à mélanger les tons en met­tant « de l’humour dans l’épouvante et du réal­isme quo­ti­di­en dans la sci­ence-fic­tion ». « Mar­gin­al dans des gen­res mar­gin­aux », le fan­tas­tique et la sf ne l’auront intéressé que comme un cadre où faire pass­er sa vision acérée de l’absurdité du monde mod­erne et de la con­di­tion ter­restre, son angoisse devant le cauchemar de la vie quo­ti­di­enne. S’il a signé des romans tor­ren­tiels (Un jour ouvrable, qu’il préférait entre tous) et touché à tous les gen­res, du théâtre à l’essai et de la chronique au pam­phlet, c’est danse le con­te bref qu’il aura don­né le meilleur de lui-même (il en a signé près de 1 500), rai­son pos­si­ble de son audi­ence longtemps con­fi­den­tielle – dans la mesure où ce genre, très appré­cié out­re-Manche et out­re-Atlan­tique, est peu prisé du lec­torat fran­coph­o­ne. C’est d’ailleurs du côté des Anglo-Sax­ons (de Roald Dahl aux humoristes du New York­er) qu’il faut chercher sa vraie famille lit­téraire et l’on songe à Fredric Brown en lisant cette impec­ca­ble nou­velle expresse : « Quand les énormes insectes venus d’autre part virent pour la pre­mière fois des hommes de la Terre, ils notèrent, stupé­faits et très effrayés : ce sont d’énormes insectes ».

La qual­ité de l’écrivain ne doit pas faire oubli­er l’importance de son tra­vail édi­to­r­i­al. Con­seiller lit­téraire de la revue Plexus, directeur de la col­lec­tion « Humour secret » chez Jul­liard, cheville ouvrière des antholo­gies « Planète » qui firent date (Les chefs‑d’œuvre du rire, de l’épouvante, de l’érotisme, de la sci­ence-fic­tion, du dessin d’humour, etc.), pas­sion­né d’art graphique auquel il a con­sacré de superbes albums, Stern­berg a été l’artisan de redé­cou­vertes majeures dans des domaines alors nég­ligés par l’édition française. Si l’on trou­ve aujourd’hui James Thurber et Robert Bench­ley en col­lec­tion de poche, c’est entre autres à lui qu’on le doit.

Stern­berg reste lui-même un auteur à (re)découvrir. Folio et Labor ont réédité plusieurs de ses livres. Ouvrez-les : vous ne regret­terez pas le voy­age.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)