Trois retours sur images

Éclats de vie

Marie Astrid BUELENS, Les gar­di­ens du bout du monde, Luce Wilquin, coll. “Luci­ole”, 2009
Claude JAVEAU, Nicole MALINCONI, André SEMPOUX, Trois retours sur images, Luce Wilquin, coll. “Luci­ole”, 2009

buelens les gardiens du bout du mondeLe mois de mai a vu éclore chez Luce Wilquin deux petites ‘Luci­ole’ — du nom de sa col­lec­tion de poche con­sacrée aux textes courts — deux ‘petites lumières’ aux éclats pré­cieux.

Marie-Astrid Bue­lens n’a que 19 ans et entre en lit­téra­ture avec un con­te philosophique d’une grande maîtrise, témoin de son éton­nante matu­rité d’écriture et de réflex­ion. À l’est de toute chose, racon­te-t-elle dans Les Gar­di­ens du Bout du Monde, se trou­ve… le Bout du Monde. Région improb­a­ble de brouil­lards menaçants, achevée par une falaise tombant dans le gouf­fre infi­ni du Néant. Les pop­u­la­tions, han­tées de peurs super­sti­tieuses, l’ont désigné « l’Avaleuse », quiconque s’y aven­ture étant irrémé­di­a­ble­ment englouti dans son éter­nité glacée. Aus­si, ce Bout du Monde est-il veil­lé par des Gar­di­ens chargés de pré­mu­nir les vivants con­tre leurs tra­vers. À cause de la fréquen­ta­tion néfaste de ces brumes, ils ont tout oublié, jusqu’à ressen­tir quoi que ce soit, « l’âme altérée d’attendre un Temps qui ne s’écoule plus ».

Qua­tre voyageurs aux motifs divers s’en vont en quête de cette lim­ite. Un Etranger venu du Nord, un Géo­graphe, un Pèlerin, un Jeune Fille. L’un veut le pou­voir ultime, la force mag­ique de ce Bout du Monde repous­sant les peu­ples ; le sec­ond, mandé par un prince human­iste, cherche le Savoir ; le troisième, mal­heureux avec ce qu’il est, rêve de Sagesse et de Bon­heur ; la dernière, belle et capricieuse, veut l’immortalité qui flat­terait son orgueil. Tous arrivent au Bout du Monde, mais « pour Rien. Dans tous les sens du terme ». Car les Gar­di­ens, dans leur can­deur de vieil­lards oublieux, inter­ro­gent les voyageurs et finis­sent, au tra­vers de dia­logues déca­pants à l’humour savoureux et sub­til, par les con­fron­ter au néant de leur orgueil et pré­ten­tions.

Con­te philosophique reposant sur ce para­doxe fon­da­men­tal que le Néant existe, le non-être est, ce petit texte est égale­ment une parabole très belle sur la van­ité du pou­voir et des croy­ances, en même temps qu’une ode à la vie, à la chaleur humaine et au temps qui passe, afin de goûter « toutes ces petites choses dont la beauté échappe aux humains ». Il faut, dit l’un des Gar­di­ens, « appren­dre à vivre avec fureur ».

javeau malinconi sempouxTrois retours sur images rassem­ble, autour d’un même pro­jet, les sen­si­bil­ités dif­férentes de deux hommes – Claude Javeau et André Sem­poux – et une femme – Nicole Mal­in­coni – qui cha­cun, prévient le lim­i­naire, « racon­terait quelque chose d’important pour lui, mais d’une manière oblique, légère ». La mémoire est ici con­vo­quée. Celle de la musique pour Claude Javeau dans Beethoven. « Depuis qu’il y est entré, Beethoven fait par­tie de ma vie », c’est-à-dire dès ses dix ans et grâce à son père, et où il trou­ve à enten­dre, mal­gré toutes les cri­tiques, « les accents les plus émou­vants de la ten­dresse humaine ». Mémoire des chats pour Nicole Mal­in­coni dans La com­pag­nie des chats, tous ceux qui, aban­don­nés et recueil­lis, per­dus et sauvés, trahis ou écrasés, ont scan­dé son exis­tence d’enfant et qui, sous le signe de la perte, furent la tra­duc­tion des épreuves inévita­bles de la vie. « Ou encore, c’était plutôt comme si la loi muette du vivant, se con­tentant de l’évidence de vivre et de mourir, fai­sait appa­raître notre tour­ment d’humains ». Mémoire enfin chez André Sem­poux dans Archipel Instants qui se donne par frag­ments d’enfance ciselés dans l’évocation, la sug­ges­tion pré­cise. Sou­venirs par touch­es, au flux et reflux de la nos­tal­gie d’une pen­sée se con­fon­dant à la rêver­ie. « D’une chose au moins je suis sûr : L’Archipel, par­fumerie qui tenait son nom de quelques dizaines d’éponges accrochées à un filet de pêche, n’existe plus ».

Eric Bruch­er


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°158 (2009)