Jean-Baptiste Baronian à livre(s) ouvert(s) 

jean baptiste baronian

Jean-Bap­tiste Baron­ian

Écrivain aux mul­ti­ples vis­ages (tour à tour romanci­er, con­teur, nou­vel­liste, biographe, essay­iste, auteur d’albums pour enfants et d’histoires pour la jeunesse), édi­teur aux mul­ti­ples activ­ités, Jean-Bap­tiste Baron­ian est pleine­ment, intrépi­de­ment, un  homme de livres — col­lec­tion­neur et bib­lio­phile de sur­croît. Oserait-on dire : un fou de livres ?! Avec pour traits par­ti­c­uliers la pas­sion des lit­téra­tures de l’imaginaire ; un goût de l’étrange, du mys­tère ; une obses­sion de l’angoisse. 

Il a su tôt que le monde du livre serait le sien.

Étu­di­ant en droit à l’UCL, il signe un recueil de poèmes inti­t­ulé sans ambages La chair et le sang. Fonde avec un ami une revue de droit et de lit­téra­ture, Sed lex, qui comp­ta une demi-douzaine de numéros ; et, en dernière année, une petite mai­son d’édition, La Plume ivre, qui pub­lierait deux pla­que­ttes, l’une sur Béjart et son Bal­let du XXe siè­cle, l’autre réu­nis­sant deux nou­velles dont l’une de lui. On était en 1968. Jean-Bap­tiste Baron­ian fai­sait, à vingt-six ans, ses pre­mières armes.

J’avais été un can­cre au col­lège, au point que le préfet avait con­seil­lé à ma mère de m’inscrire dans une école tech­nique. Je m’y résig­nais, mais elle a voulu me don­ner une chance, en dépit de mes redou­ble­ments. J’ai atter­ri à Saint-Louis pour une classe de poésie où, simul­tané­ment, j’ai com­mencé à lire beau­coup et à être un bril­lant élève ! Puis, fig­urez-vous, un bril­lant étu­di­ant.

- Déjà ten­té par l’écriture et par l’édition.

- Oui. Pour La Plume ivre, j’étais allé voir un imprimeur à Lou­vain ; je me suis intéressé au papi­er, aux car­ac­tères… Dès ce moment-là, je voulais entr­er dans le monde du livre, peu importe par quelle porte.

- Ce fut celle de l’édition, en l’occurrence Marabout, où vous débu­tiez en 1969.

- Suite à une let­tre de can­di­da­ture, Jean-Jacques Schel­lens m’a con­vo­qué, et ce qui l’a séduit, c’étaient mes pre­mières con­nais­sances en imprimerie et en édi­tion, plus que mon diplôme de doc­teur en droit ! Marabout a été une mag­nifique école, parce qu’on ne se con­tentait pas de lire des man­u­scrits. J’y ai appris la trans­for­ma­tion d’un texte en livre : le tra­vail intel­lectuel s’y dou­blait d’un tra­vail con­cret, qui me cap­ti­vait tout autant. Je n’ai pas retrou­vé ce syn­crétisme à Paris. »

Directeur de col­lec­tions, notam­ment celle de lit­téra­ture fan­tas­tique, puis directeur lit­téraire de la mai­son, Jean-Bap­tiste Baron­ian quit­tait Marabout en 1977. Il allait alors diriger à Paris divers­es col­lec­tions chez plusieurs édi­teurs : au Livre de Poche (sci­ence-fic­tion), à la Librairie des Champs-Elysées (fan­tas­tique) ; aux Nou­velles Édi­tions Oswald (NEO), où il pub­lie entre autres l’intégrale des aven­tures d’Harry Dick­son, de Jean Ray, dont une bonne par­tie avait paru en vol­ume chez Marabout. Plus tard, chez 10/18, il suc­cé­dait à Hubert Juin  à la tête de la col­lec­tion Fins de siè­cle, où fig­urent des écrivains qui lui sont chers : Rémy de Gour­mont, Octave Mir­beau, Tris­tan Bernard… Dirigeait, chez Jul­liard, la Série rouge, une col­lec­tion d’anthologies de nou­velles poli­cières et fan­tas­tiques autour d’un thème (Enfants rouges, Noëls rouges, Trains rouges…). Et, de 1989 à 1994, il assur­ait la direc­tion des Édi­tions Fleuve Noir, un départe­ment des Press­es de la Cité, où il a édité notam­ment Frédéric Dard, alias San Anto­nio.

« Depuis 1994, je me lim­ite, dans le domaine de l’édition, à des col­lab­o­ra­tions spo­radiques. C’est ain­si que je dirige, depuis un ou deux ans, à L’Age d’Homme, la col­lec­tion La petite Bel­gique. À côté d’inédits (fic­tion et poésie), j’y réédite des ouvrages mécon­nus, par exem­ple un roman fan­tas­tique de Mau­rice Carême, Méd­ua, tout à fait inat­ten­du par son sujet : un homme de quar­ante ans tombe amoureux d’une méduse qu’il a recueil­lie au bord de la plage et qui, peu à peu, devient pour lui le sym­bole de la féminité et de l’érotisme. Preuve qu’on se trompe en prenant Mau­rice Carême pour un gen­til poète au charme mièvre…

- De tous ces chapitres, lequel fut-il le plus heureux, le plus enrichissant ?

- Mes années chez Marabout. Ma vie se con­fondait qua­si­ment avec Marabout et ses auteurs. »

Édi­teur, Jean-Bap­tiste Baron­ian s’est cen­tré sur l’imaginaire, avec une prédilec­tion pour la lit­téra­ture fan­tas­tique et le roman noir. Il leur a con­sacré des essais (Un  nou­veau fan­tas­tique, Panora­ma de la lit­téra­ture fan­tas­tique de langue française, Simenon ou le roman gris…) et des antholo­gies (La France fan­tas­tique, La Bel­gique fan­tas­tique,  les vol­umes de la Série rouge, ou encore Noir scé­nar, qui regroupe des nou­velles poli­cières inédites d’auteurs fran­coph­o­nes sur le thème du ciné­ma.

Sa répu­ta­tion de spé­cial­iste de ces deux gen­res lit­téraires n’est-elle pas quelque­fois étouf­fante ? D’autant que, s’il les a volon­tiers pra­tiqués lui-même, il ne s’y est pas can­ton­né.

« On m’a, en effet, col­lé une éti­quette, qui m’a pesé parce qu’elle était réduc­trice. Grâce à mes récentes biogra­phies (Baude­laire, Ver­laine, Rim­baud), on s’aperçoit que j’ai d’autres cen­tres d’intérêt.

- Quand vous avez quit­té Marabout, vous aviez trente-cinq ans, et faisiez le pari aven­tureux de vivre de votre plume — sans toute­fois lâch­er l’édition.

- Dis­ons que je voulais vivre de mes activ­ités lit­téraires.

- Jean Giono don­nait comme pre­mier con­seil à tout jeune auteur d’avoir un méti­er. De son côté, Mar­cel Duchamp désig­nait le piège qui guette l’artiste : « faire d’une lib­erté une pro­fes­sion ». Des mis­es en garde qui vous lais­sent songeur. Pour­tant, sans autre gagne-pain, n’est-on pas entraîné à écrire beau­coup — et der­rière ce « beau­coup » se pro­file la men­ace du « trop ».

- Je ne crois pas.

- Vous ne pensez pas non plus que, si le jour­nal­isme apprend la clarté, la sobriété, la con­ci­sion, l’efficacité, il risque de le faire au détri­ment de la créa­tion per­son­nelle, de la libre imag­i­na­tion, de la pro­fondeur ? La mode est aux bil­lets d’humeur, aux pro­pos sur le vif, aux com­men­taires de l’actualité, par déf­i­ni­tion éphémères, dis­per­sés dans la presse par des écrivains. On frôle vite l’anodin, l’humour facile, le bavardage…

- En jour­nal­isme, j’ai fait essen­tielle­ment de la cri­tique lit­téraire. À L’Express, au Mag­a­zine lit­téraire (pen­dant plus de trente-cinq ans !), au Vif. C’est un tra­vail exci­tant, qui n’a pas lésé celui d’écrivain que je menais dans le même temps. Dif­fi­cile, aus­si : le cri­tique, si atten­tif soit-il, peut man­quer cer­taines choses. Je me rap­pelle que, dans mon livre L’apocalypse blanche, deux points me tenaient par­ti­c­ulière­ment à cœur, qu’aucun cri­tique, sur une trentaine d’articles sou­vent élo­gieux, n’a relevés. En revanche, il arrive qu’un arti­cle vous révèle des pans obscurs de vous-même… Je pense que la voix du pro­fes­sion­nel du livre a du poids, car il pos­sède la cul­ture lit­téraire qui lui per­met de ne pas trou­ver des chefs‑d’œuvre à tous les coins de rues ! Je ne suis pas con­tre le principe du jour­nal­isme d’humeur –voyez le Bloc-notes de François Mau­ri­ac. Hélas ! tout le monde n’est pas Mau­ri­ac, et il faut bien dire que nom­bre d’auteurs, dont le nom se retrou­ve chaque semaine dans la presse, sont de piètres échotiers…Cela m’aurait plu d’écrire des bil­lets d’humeur, mais on ne me l’a jamais pro­posé. De même, mon rêve aurait été de suiv­re un Tour de France et de ren­dre compte de chaque étape, en toute lib­erté.

- À l’instar d’Antoine Blondin ?

- Oui, mais on ne me l’a jamais demandé, alors que les allu­sions au cyclisme abon­dent dans mes livres…

- Cela dit, vous avez don­né libre cours à vos pen­chants fron­deurs, imper­ti­nents, dans Tohu-Bohu, « revue tapageuse parais­sant aux qua­tre saisons », que vous lan­ciez en 1982, en com­plic­ité avec le libraire-édi­teur Emile Van Bal­berghe. Vous en étiez le « haut-par­leur » ; lui, le « porte-voix » ! L’esprit, le ton rap­pelaient les savoureuses Let­tres ouvertes aux écrivains de Bel­gique de Roger Aver­maete.

- Tohu-Bohu a eu deux ou trois numéros, et provo­qué quelques remous ! C’est un excel­lent sou­venir. »

La liberté du franc-tireur

Après un roman poé­tique d’apprentissage, L’un l’autre (Robert Morel, 1972), Jean-Bap­tiste Baron­ian en pub­lie plusieurs chez Robert Laf­font, qui ont cha­cun leur ton, leur couleur : l’ironique, étour­dis­sant Autour de France ; l’onirique, tra­gi-comique Scènes de la ville obscure ; le facétieux Dia­ble Vau­vert. Exer­ci­ces de style, romans de for­ma­tion, d’expérimentation. Jusqu’à Place du Jeu de Balle (1980), où perce sa sen­si­bil­ité. Comme s’il avait fait ses gammes et lais­sait pal­piter des émo­tions, devin­er des ten­dress­es. À par­tir de ce roman d’un dimanche d’été inso­lite au marché aux Puces de Brux­elles, l’écrivain est là, der­rière ses per­son­nages, même le bural­iste des Qua­tre coins du monde, som­brant dans un naufrage con­sen­ti, qui est en même temps une délivrance ; une manière d’échapper à la per­spec­tive désolante d’une « vie clef sur porte ». Est-il de ceux où résonne sa voix la plus juste ?

« Il y a des livres que je préfère à d’autres comme si j’en étais le lecteur et non l’auteur. J’aime beau­coup Mat­ri­cide, Lord John, Le tueur fou, Le vent du nord, et, comme vous, Les qua­tre coins du monde. Je cit­erais aus­si L’apocalypse blanche, où l’angoisse devient méta­physique, et mes trois biogra­phies de poètes, par­ti­c­ulière­ment la dernière, Rim­baud,  où la pré­ci­sion his­torique est la plus aboutie. Il s’agit de com­man­des. J’avais pro­posé un Beethoven à Gérard de Cor­tanze pour la col­lec­tion de Gal­li­mard Folio Biogra­phies. Mais il m’a ori­en­té vers Baude­laire.

- Ce sont les trois plus grands poètes français, à vos yeux ?

- Quand on par­le de grands poètes, il est impos­si­ble de ne pas évo­quer Hugo, sou­venons- nous du mot de Gide ! Ce sont en tout cas des poètes majeurs. La ques­tion qui se posait à moi était : com­ment me dis­tinguer des nom­breux auteurs qui m’ont devancé ? J’ai pris le par­ti de situer cha­cun dans son temps, tel qu’il était, sans tenir compte de ce que sait de lui la postérité. Je trou­ve Ver­laine humaine­ment le plus intéres­sant, mal­gré ses côtés mon­strueux. Et il est pour moi le plus grand poète français, ce qui n’est pas l’avis de l’université ! Le plus pur, le plus musi­cal, le plus vrai. Et ce n’est pas un intel­lectuel, Dieu mer­ci !

- Vos per­son­nages n’en sont pas non plus, en général ! Que ce soient le concierge solil­o­quant éper­du­ment d’Autour de France, les bro­can­teurs de Place du Jeu de Balle, le marc­hand de tabac à la dérive des Qua­tre coins du monde ; le polici­er tran­si de L’apocalypse blanche, accu­mu­lant, dans un Brux­elles cou­vert de neige, les déboires et les échecs…

- J’ai tou­jours été intrigué par les gens qui n’appartiennent pas au même milieu que le mien. J’essaye de me met­tre dans leur tête. J’ai han­té les quartiers où ils vivent, même si je n’y ai jamais habité. »

Quartiers anciens, pop­u­laires, du cœur de Brux­elles qui est pleine­ment la ville de Jean-Bap­tiste Baron­ian. Né à Anvers de par­ents arméniens qui se sont instal­lés à Brux­elles lorsqu’il avait deux ans, il en a fait, plus que le décor, le fond de la scène ou du tableau, une par­tie vivante de ses his­toires.

Ses per­son­nages y coulent une exis­tence tran­quille, mod­este, terne, monot­o­ne. Sur­git l’imprévu qui révèle la fragilité, voire l’inanité de ce qu’ils croy­aient acquis, sûr, défini­tif, et les fait bas­culer.

Le romanci­er les suit d’un regard où se mêlent la curiosité, la com­pas­sion, l’ironie. Le regard qu’il porte sur le monde ?

« Mes proches me le dis­ent. Vous me trou­vez pes­simiste ? Je dirais plutôt que je suis quelqu’un qui s’accommode de la vie. Mon grand thème est moins la soli­tude des êtres que l’irruption de l’événement, sou­vent peu spec­tac­u­laire, qui les ren­voie à ce qu’ils sont et ne soupçon­nent pas d’être.

- L’irrationnel est tou­jours tapi dans l’ombre. Tout est pos­si­ble — y com­pris le pire. Je songe, par exem­ple, à Neuf petits crimes très ordi­naires, où des hommes et des femmes comme vous et moi sont emportés dans une tem­pête qui les trans­forme en assas­sins acci­den­tels. Seri­ons-nous tous des vio­lents qui s’ignorent ? Recelons-nous tous des forces obscures, capa­bles de boule­vers­er l’ordre des choses, de fra­cass­er notre équili­bre, de nous méta­mor­phoser en un autre nous-même, par ce dédou­ble­ment qui vous fascine ?

- Nous sommes tous à la mer­ci de la vio­lence, celle des autres et la nôtre. Une rup­ture se pro­duit soudain, générale­ment sous le coup d’un événe­ment. Mais elle peut advenir par la con­t­a­m­i­na­tion, le mal qui se com­mu­nique, se trans­met comme un virus. Ain­si, dans Letueur fou, à force de tra­quer un tueur, le polici­er en devient un.

- Si vous ménagez volon­tiers à vos his­toires une chute inat­ten­due, par­fois sai­sis­sante, il vous arrive d’en laiss­er la fin ouverte : dans La vie con­tin­ue, un de vos romans les plus trou­blants, Anaïs, la trentaine, tra­duc­trice, épouse et maman heureuse, voit se fis­sur­er, d’absences inex­pliquées en men­songes, sa vie con­ju­gale qu’elle croy­ait limpi­de, et vous l’abandonnez en pleine, douloureuse incer­ti­tude…

- Sou­vent, le roman donne des expli­ca­tions au des­tin des êtres humains. Je veux du roman pur. C’est peut-être pour cette rai­son que mes his­toires ne s’achèvent pas tou­jours. Dans la réal­ité aus­si, les des­tinées sont en sus­pens…

- Vous com­posez plutôt de faux textes fan­tas­tiques, de faux policiers. Le dernier, Le bureau des risques et périls, sous-titré  « Puz­zle polici­er et vaude­vil­lesque de 42 pièces »,  est même franche­ment ludique, par­o­dique. Aus­si drôle qu’haletant. Par­fois, vous entremêlez les deux gen­res, pour nous égar­er ou nous mys­ti­fi­er com­plète­ment ! Ce goût des marges, des chemins de tra­verse, tend à faire de vous un auteur inclass­able. Ce qui, j’imagine, vous agrée par­faite­ment ?

- Bien sûr ! Je suis un franc-tireur.

- N’est-il pas éton­nant, pour un franc-tireur, à qui il a longtemps plu de n’être pas recon­nu par le monde lit­téraire offi­ciel, de n’avoir reçu aucun prix, de se retrou­ver académi­cien ?

- L’Académie m’a choisi, en 2002, pour occu­per le siège de Thomas Owen. Cela m’a totale­ment sur­pris. Touché. Hon­oré. Et j’y suis très assidu.

- Il est vrai que Jean Muno, lui aus­si inclass­able, vous y avait précédé. C’était un ami  proche ?

- Extrême­ment proche. Notre ami­tié était liée à des affinités pro­fondes et à notre tra­vail quo­ti­di­en d’écrivains : une con­nivence que je n’ai jamais retrou­vée. Mais j’ai noué aus­si une grande ami­tié avec Jacques Stern­berg et avec Guy Vaes. »

Jean-Bap­tiste Baron­ian est resté pas­sion­né­ment ama­teur des lit­téra­tures fan­tas­tique et poli­cière. La pre­mière est-elle une spé­cial­ité belge ?

« La lit­téra­ture belge s’accomplit de la manière la plus remar­quable dans les marges. Par exem­ple le sym­bol­isme, le sur­réal­isme, le fan­tas­tique. C’est dans le sauvage, les courants rebelles, que les créa­teurs, dans notre pays, sont les plus orig­in­aux.

- Et le pre­mier de nos fan­tas­tiqueurs est Jean Ray. Fut-il pour vous le grand ini­ti­a­teur ? Votre père en lit­téra­ture ?

- Non. J’adore Jean Ray, je trou­ve qu’il a écrit quelques-uns des con­tes les plus par­faits de la lit­téra­ture fan­tas­tique (n’oublions pas cepen­dant Ghelderode, Mar­cel Thiry, Gérard Prévot, Jean Muno…), mais Simenon m’a sans doute plus influ­encé, de même qu’Edgard Poe, Faulkn­er et Borges.

- Vous lui avez con­sacré en 1981, en col­lab­o­ra­tion avec Françoise Levie, un essai dou­blé d’une chronolo­gie bio­bib­li­ographique : Jean Ray, l’archange fan­tas­tique.

- Il vient de ressor­tir, sous le titre Jean Ray, à La Mai­son d’à côté, revu et mis à jour, avec, en DVD, le seul film jamais fait sur Jean Ray, réal­isé par Jean Antoine.

- Et vous lui avez ren­du hom­mage dans l’inventif et sen­si­ble Lord John (1986), réédité dix ans plus tard par Labor dans la col­lec­tion Espace Nord Junior.

- Lord John est très aimé des jeunes, mais n’a pas été conçu pour eux. Je n’ai jamais oublié le jour où, invité dans un col­lège brux­el­lois par un pro­fesseur de français pour présen­ter le livre, je me suis retrou­vé devant un audi­toire de plus de deux cents lycéèns, qui tenaient tous leur exem­plaire en main, prêts à débat­tre avec moi…et comp­tant fer­me­ment, cha­cun, sur une dédi­cace. C’était mon jour de gloire…!

- Vous avez écrit aus­si sur Simenon : un essai, Simenon ou le roman gris ; une biogra­phie illus­trée, Simenon, l’homme à romans. Et vous avez été l’un des fon­da­teurs, en 1987, de l’Association inter­na­tionale Les amis de Georges Simenon, que vous présidez depuis l’origine.

- L’asbl pub­lie des Cahiers annuels thé­ma­tiques, réservés aux mem­bres, et des études sur Simenon, ou des écrits de lui qui avaient paru dans divers­es revues, mais pas encore en vol­ume. Simenon, c’est le plus grand. Inim­itable. Inim­ité. Ce qui est génial chez lui, c’est qu’il a su trou­ver une écri­t­ure neu­tre mais prenante, qui cor­re­spond exacte­ment à l’atmophère de ce qu’il racon­te, à la couleur des per­son­nages qu’il met en scène. Il a révélé la part de médi­ocrité, de veu­lerie qu’il y a en cha­cun. Jeune homme, j’étais séduit par le Nou­veau Roman et ses tech­niques imper­son­nelles, ce que Claude Mau­ri­ac a appelé « l’alittérature ». Mes pre­miers livres sont très mar­qués par cette influ­ence. Puis, je me suis ren­du compte que c’était une impasse ; qu’il fal­lait racon­ter des his­toires en met­tant un max­i­mum d’émotions et de sen­sa­tions dans un min­i­mum de mots. S’attacher à des per­son­nages, décrire des sit­u­a­tions. J’aime qu’on me racon­te des his­toires, comme le font mer­veilleuse­ment Steven­son, Kipling ou Simenon. »

La ferveur du mélomane

Des con­tes fan­tas­tiques aux fic­tions tis­sées autour de gens sans his­toire dont la vie et l’âme soudain bas­cu­lent ; des romans noirs, d’abord signés Alexan­dre Lous (un demi- pseu­do­nyme — son nom véri­ta­ble est Lous Baron­ian — qu’il a pro­gres­sive­ment aban­don­né), aux réc­its pour la jeunesse ; des essais et biogra­phies aux albums pour enfants, Jean-Bap­tiste Baron­ian a cul­tivé presque tous les gen­res lit­téraires. Sauf un, abon­dammant pra­tiqué par ses con­frères : la lit­téra­ture d’aveux, la chronique intime. Par pudeur ? En épigraphe à Place du Jeu de Balle, il cite Hen­ri de Rég­nier : « Tout homme à  s’expliquer se dimin­ue. On se doit son pro­pre secret.[…] Sa vie ne se racon­te pas et il faut laiss­er à cha­cun le soin de se l’imaginer. » Une pro­fes­sion de foi éclairante. Nous ne lirons jamais de con­fi­dences sous sa plume ?

« Mes livres for­ment une auto­bi­ogra­phie morcelée. Je nour­ris mes per­son­nages, qui ne sont jamais moi, d’émotions, de sen­sa­tions qui me sont pro­pres, d’idées qui me sont chères. Ils y gag­nent en épais­seur, en authen­tic­ité. Ain­si, quand j’étais enfant, j’ai passé une année au bord de la mer avec ma grand-mère, pour rai­son de san­té. Dans mon sou­venir, c’était tou­jours l’hiver ! Un séjour sin­istre, glauque, au milieu de vil­las fer­mées, qui, quar­ante ans plus tard, m’a inspiré Le vent du nord. J’y ai trans­posé un autre épisode vécu alors : le choc de la décou­verte du sexe par un garçon de dix, onze ans…

- Par­mi toutes vos activ­ités dans le monde du livre, il en est une qui manque à l’appèl : la librairie. C’est cepen­dant une manière de défendre des auteurs mal con­nus, des livres  nég­ligés, oubliés. Une démarche proche de celle de votre essai Une bib­lio­thèque excen­trique où vous met­tez en lumière — on peut dire : ressus­citez – une trentaine de textes per­dus, notam­ment un réc­it de sci­ence-fic­tion de Simenon qui l’avait rayé de sa bib­li­ogra­phie.

- J’ai pense à être libraire, bouquin­iste, comme à fonder une mai­son d’édition. Les cir­con­stances ne s’y sont pas prêtées.

- On ren­con­tre d’ailleurs des libraires dans votre œuvre. À com­mencer par celui de Lord John, éru­dit et bougon, ten­ant bou­tique dans une vieille mai­son tout en hau­teur de la rue des Éper­on­niers, près de la Grand-Place, en qui on recon­naît Hen­ri Merci­er et son inou­bli­able enseigne La Proue. Vous l’avez bien con­nu ? Vous lui avez dédié un des con­tes fan­tas­tiques de La bib­lio­thèque de feu.

- Hen­ri Merci­er a été un de mes libraires amis. Un de ceux qui m’ont le mieux ini­tié à la lit­téra­ture, par­ti­c­ulière­ment aux sur­réal­istes belges.

- Je crois savoir que vous êtes un ardent mélo­mane. La musique se glisse pour­tant rarement dans vos pages. Celle de Rav­el vibre dans Le vent du nord. Mais c’est surtout dans Quatuor X qu’elle se fait obsé­dante. Le détec­tive Rubens, chargé de retrou­ver la trace d’une jeune fille dis­parue, étu­di­ante au Con­ser­va­toire en classe de vio­lon, mène, à tra­vers un Brux­elles cachant de ténébreux mys­tères, une enquête ryth­mée par la musique clas­sique qui le con­sole de l’ignominie dans laque­lle il se trou­ve plongé. Sa pas­sion rejoint la vôtre ? Après celles de la lit­téra­ture, fan­tas­tique ou non, et de la bib­lio­philie qui vous a inspiré un petit livre sin­guli­er La bib­lio­philie : une sanc­tion

- Je vais vous éton­ner : ma pas­sion pour la musique est plus grande encore. Voyez-vous, la lit­téra­ture, j’en devine les rouages, les mécan­ismes. Ce qui n’est pas le cas de la musique, dont l’élaboration, la com­po­si­tion restent pour moi un mys­tère : je suis mélo­mane, pas musi­cien. Par sa dimen­sion spir­ituelle, méta­physique, la musique me pro­cure des émo­tions excep­tion­nelles. Plus fortes, plus intens­es que celles que je dois à la lit­téra­ture. Mes musi­ciens préférés ? Bach, Beethoven, Puc­ci­ni, Debussy, Rav­el, Brit­ten… »

Jean-Bap­tiste Baron­ian ne rêvait-il point d’un Beethoven pour la col­lec­tion Folio Biogra­phies, avant d’y inscrire ses études sur Baude­laire, Ver­laine et Rim­baud ? Nous aime­ri­ons le lire un jour…

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°163 (2010)