Jean-Luc Outers, prix AT&T 1995

jean luc outers

Jean-Luc Out­ers

Après avoir obtenu le prix Rossel en 1993 pour Corps de méti­er (La dif­férence), Jean-Luc Out­ers voit à nou­veau son tra­vail d’écrivain récom­pen­sé par une impor­tante dis­tinc­tion. La place du mort, son troisième roman, égale­ment paru à La dif­férence, vient en effet de recevoir le prix AT&T lit­téraire (ex N.C.R.), d’un mon­tant de 500.000 francs belges.

Ce prix annuel, fondé en 1988 par une société multi­na­tionale spé­cial­isée en télé­com­mu­ni­ca­tions, couronne alter­na­tive­ment un auteur belge fran­coph­o­ne et un fla­mand. Gérard Adam (1989), Anne François (1991) et Patrick Virelles (1993) en furent les précé­dents lau­réats pour notre Com­mu­nauté. Cette année, aux côtés de Jean-Luc Out­ers, le jury, présidé par Gas­ton Com­père, avait égale­ment retenu dans sa sélec­tion finale, Yves Wellens (Le cas de fig­ure, Didi­er Dev­illez), Bruce L. Mayence (Les guenons, Métail­ié), Ari­ane Le Fort (Com­ment font les autres, Le seuil) et Vin­cent Engel (La vie mal­gré tout, L’instant même). Tous avaient en com­mun le fait d’avoir pub­lié au max­i­mum trois livres de fic­tion. C’est en effet l’une des con­di­tions d’attribution du prix AT&T, qui s’est don­né pour objec­tif d’encourager les auteurs au début de leur car­rière.

La place du mort, cepen­dant, n’a pas dû atten­dre cette con­sécra­tion pour ren­con­tr­er son pub­lic : dès sa sor­tie pra­tique­ment, et durant plusieurs semaines, le roman a fig­uré dans la liste des dix meilleures ventes en Bel­gique pub­liées par le jour­nal Le soir. Il a par ailleurs reçu un excel­lent accueil dans la presse.

outers la place du mort

Sans doute l’ouvrage a‑t-il béné­fi­cié, dans notre pays, de l’attention qu’on peut réserv­er à un représen­tant notable de l’institution lit­téraire. Sans doute cet effet de recon­nais­sance a‑t-il été ren­for­cé par les per­son­nages mis en scène dans le roman, et en par­ti­c­uli­er par cette fig­ure d’un père hémi­plégique et privé de l’usage de la parole après avoir mar­qué la vie poli­tique par ses tal­ents d’orateur ; une fig­ure dans laque­lle le pub­lic belge a pu aisé­ment iden­ti­fi­er le min­istre Lucien Out­ers. La manière dont Le soir a présen­té La place du mort était sig­ni­fica­tive à cet égard, puisque l’article qu’il lui a con­sacré, sous la plume de Jacques De Deck­er, était illus­tré par la jux­ta­po­si­tion de deux pho­tos mon­trant côte à côte l’auteur et son père. Le vif/L’express allait plus loin encore en ce sens, puisqu’il se con­tentait du seul por­trait du défunt min­istre, avec en légende : « Lucien Out­ers : l’hommage du fils au père ». Dans son ensem­ble, la presse belge (La libre Bel­gique, L’écho, La cité, La dernière heure, Art et cul­ture…) évoque ou cite le mod­èle qui a don­né ses traits au pro­tag­o­niste de La place du mort. Mais loin de s’arrêter à cette dimen­sion anec­do­tique, ou du moins cir­con­stan­cielle, la cri­tique a souligné « cette capac­ité d’universalisation » qui fait « de ce livre, quoi que l’on pense, tout autre chose qu’un roman à clés » (J. De Deck­er). Ain­si Fran­cis Matthys (La libre Bel­gique) y voit « le réc­it sym­bol­ique d’un rap­proche­ment dif­fi­cile voire impos­si­ble », tan­dis qu’Alain Delaunois remar­que, dans Art et cul­ture, que « l’écriture, dans toute sa pudeur, peut combler les trous et les malen­ten­dus du passé ».

Il suff­i­sait d’ailleurs de con­sul­ter la presse française pour con­stater que, passée la fron­tière, la lec­ture réréren­tielle n’opérait plus, quand le livre impo­sait encore ses séduc­tions : celles d’un roman « rare, exi­gent, douloureux, très maitrisé dans sa dis­tance pudique » (Patrice Del­bourg, L’événement du jeu­di). Et ce « pèleri­nage triste » (Monique Pétil­lon) a été appré­cié par des organes aus­si éloignés que Le monde, Le mag­a­zine lit­téraire ou Les inrock­upt­ibles ; preuve, s’il en était besoin, que « la superbe parabole de Jean-Luc Out­ers », pour repren­dre un titre de La croix, était de nature à touch­er des publics très dif­férents.

Il n’empêche que la « bel­gité » du texte a aus­si retenu l’attention. Ain­si, Gérard Meu­dal notait, dans Libéra­tion : « À la descrip­tion intimiste de la rela­tion père-fils se mêle […] une réflex­ion sur la langue. Parce qu’il est belge, Jean-Luc Out­ers est par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble à l’aspect prob­lé­ma­tique des ques­tions lin­guis­tiques ». Par ailleurs, dans La croix, Thier­ry Bayle évo­quait « ce mélange de ten­dresse et d’humour, de trag­ique et de dés­in­vol­ture qui n’est pas sans rap­pel­er d’autres auteurs belges de sa généra­tion ».

On peut main­tenant atten­dre com­ment le roman sera reçu en Flan­dre et aux Pays-Bas, car il est déjà en cours de tra­duc­tion en néer­landais.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°91 (1996)