Les petits riens d’une enfance ordinaire
Michel JOIRET, Madame Cléo, M.E.O., 2011
Chassé par sa femme, l
e narrateur, Pierre, quitte le domicile conjugal. Englué dans sa tristesse et ses souvenirs, il arrête sa voiture quelques mètres plus loin. Une vision s’impose à lui, celle de Madame Cléo, une vieille amie de son père. Le passé refait surface. On remonte peu à peu le cours du temps… Enfant de la guerre, né en 1942, Pierre a longtemps été frêle comme un petit oiseau. Souffre-douleur des autres enfants,
il a grandi entouré d’adultes le surprotégeant. Les années passent. Il se marie avec Odile. Ils partent en Tunisie, à Gafsa, où Pierre reprend un poste d’enseignant. Son boulot l’occupe énormément. Odile trouve réconfort dans les bras d’un autre. Premier malheur qui en entraînera une série d’autres : divorce, tentative de suicide, séjour dans un hôpital psychiatrique, désir de vengeance, meurtre, … Mais ce crime a‑t-il réellement eu lieu ? La frontière entre les souvenirs et les fantasmes reste floue.
Tout au long du roman, le narrateur s’adresse à cette mystérieuse Madame Cléo. Qui est-elle vraiment ? Une nounou, une femme sans âge, un catalyseur des émotions du narrateur, un symbole de protection et de douceur. Témoin déifié des écorchures de son enfance, elle a chouchouté et surprotégé Pierre. C’est auprès d’elle qu’il venait trouver réconfort et enfouir ses peurs, doutes, faiblesses et cauchemars. Elle absorbe totalement l’image de la mère ; seule la figure du père s’impose. Un jour, Cléo s’en est allée. Pierre se sent depuis abandonné. Pourquoi revient-elle, tel un fantôme, hanter
ses souvenirs ? Madame Cléo a marqué l’enfance de Pierre d’une empreinte ambiguë et a sans doute conditionné l’adulte qu’il est si peu devenu.
Écrit en 1981, il aura fallu trente ans à Michel Joiret pour publier ce roman où l’on décèle une dimension autobiographique. De nombreux points communs entre l’auteur et le narrateur sont avérés : écorchures dues aux ruptures, enfants de la guerre, milieu bourgeois, enseignement en Tunisie, … Ce livre personnel, sincère et troublant, parfois rageur, subversif et cru, nous fait connaître le cheminement d’une vie échouée et le tréfonds du cœur de l’auteur.
Émilie Gäbele
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°172 (2012)