Philippe Jones, L’ombre portée

Être au monde

Philippe JONESL’om­bre portée, La dif­férence, 2003

jones l'ombre portéePhilippe Jones, on le sait, est his­to­rien de l’art et on ne s’é­ton­nera pas qu’il choi­sisse un titre qui ressor­tit plus à son domaine de prédilec­tion qu’au fait litté­raire. L’om­bre portée est, faut-il le rap­pel­er, cette zone que les pein­tres refusent de voir sim­ple­ment som­bre et qu’ils col­orent selon l’in­ci­dence de la lumière. On va le voir, même si le livre évoque quelques pein­tres, son titre lui donne un sens bien plus éten­du.

Cou­tu­mi­er de l’es­sai, poète de longue date, Jones est tard venu à l’écri­t­ure de nou­velles, un exer­ci­ce réputé dif­fi­cile parce que le genre exige pré­ci­sion et con­ci­sion. Ici, le style sur­prend, se fait tan­tôt énig­ma­tique, par­fois trou­ble, se per­met des longueurs. Cer­tains puristes s’é­ton­neront, et pour­tant. Pour­tant, avec cette manière, Jones épouse au mieux la psy­cholo­gie et les comporte­ments de ses per­son­nages placés dans des si­tuations banales. C’est ici que l’on retrou­ve l’om­bre : n’est-elle pas l’at­trib­ut de chaque homme dès qu’il voit le jour et vient au monde ? La méta­physique a glosé sur le sujet pen­dant des siè­cles jusqu’aux spécula­tions les plus improb­a­bles mais ce n’est pas le pro­pos ici ; au con­traire, il s’ag­it bien plutôt de touch­er à cette petite part de ray­on­nement ou d’ob­scu­rité qui est notre lot à tous. Une manière, pour tout dire, d’habiter le réel. Ain­si l’au­teur présente-t-il des sit­u­a­tions ou des émo­tions du quo­ti­di­en que chaque lecteur pour­rait con­naître ou ressen­tir sans s’en éton­ner. Les nou­velles nous emmè­nent dans les traces d’un homme qui aban­donne à elle-même une femme agaçante parce que, là où il se trou­ve, il préfère se sou­venir d’un ami per­du ; d’un cadre com­mer­cial qui va faire son dernier voy­age dans un pays peu sûr ; d’une femme qui décou­vre son vis­age ridé au moment même où on ravale la façade de son immeu­ble ; d’un jeune homme épris d’une femme qui se promène dans un parc en pous­sant un lan­dau ; d’un fatigué de la vie qui se laisse emporter par les flots ; d’un cor­recteur licen­cié parce que sa fonc­tion de­vient obsolète ; de deux êtres pour qui l’amour est d’être là où l’autre l’imag­ine… Jones mul­ti­plie les lieux et les sit­u­a­tions et traite tous ses réc­its d’une manière égale : sans illu­sion mais avec sou­vent de la mal­ice et tou­jours de la ten­dresse. Entre drames et états de grâce, l’idée qui court au fil du re­cueil abor­de (je le para­phrase) ces choses de la vie qui font d’elle une aven­ture fab­uleuse. Même si per­son­ne n’en sort indemne : im­possible de revenir en arrière et de ne pas nous frot­ter les uns aux autres — avec des bon­heurs divers. La lumière ne vient que de là où quelque chose se con­sume. Par un com­plet retourne­ment de sit­u­a­tion, c’est en restant au ras du quo­ti­di­en que ce livre phi­losophe et donne une portée au sens de l’ex­is­tence.

Pour qu’il y ait une ombre, il faut qu’il y ait une per­spec­tive. Philippe Jones la place à hau­teur d’homme, à hau­teur de regard, comme cela se fait dans la pein­ture.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°129 (2003)