Eva Kavian, Trois siècles d’amour

Une femme en vacance

Eva KAVIANTrois siè­cles d’amour, Cas­tor astral, coll. “Escale du Nord”, 2003
Mise à jour du 06/10/2025 : le livre est réédité en 2025 : Eva KAVIAN, Trois siè­cles d’amour, La con­tre allée, coll. “La sente”, 2025, 160 p., 9,50 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 9782376651871

kavian trois siecles d amour castor astralkavian trois siecles d'amour la contre alléeÉtrange expéri­ence que la lec­ture de ce troisième (très beau) roman d’E­va Kavian. Étrange au point qu’il est dif­fi­cile d’en par­ler sans avoir l’im­pres­sion de saccager quelque chose. Quelque chose qui n’est pas de l’or­dre d’un secret, d’une fin qu’il faudrait ne pas révéler, mais plutôt de l’or­dre de la forme même du livre et qui impose, sinon le silence, du moins beau­coup de pré­cau­tions pour ne pas être anéan­ti. En y met­tant des mots qui ne s’y trou­vent pas, ou plus pré­cisé­ment, en rem­plaçant les mots que la nar­ra­trice a posés sur les rec­tan­gles blancs du livre par ceux que nous, lecteurs, auri­ons ten­dance à employ­er (les mots appro­priés). Car ce roman, qui a pour cadre les vacances d’une famille au bord de l’eau, dans un endroit qu’on peut, par cer­tains indices (la forme du pain, la ser­pil­lière…) situer en France (mais qui n’a d’autres ter­mes pour le désign­er que l’ad­verbe « ici »), est écrit par une femme qui ne trou­ve pas tous les si­gnifiants ad hoc à coller aux sig­nifiés et qui, pour pal­li­er ce défaut de fab­ri­ca­tion, utilise, entre autres, des périphrases. Un exem­ple : pour sig­ni­fi­er que ses enfants (qu’elle appelle « les enfants du monde ») passent leur journée dans la mer ou dans la piscine, la nar­ra­trice dit qu’ils passent leur journée dans le « rec­tan­gle bleu avec de l’eau dedans ». De ces rec­tan­gles, il y en a plusieurs, de plusieurs couleurs, de plusieurs matières au point qu’on a par­fois l’im­pres­sion d’être dans un tableau abstrait, géométrique, dans L’amour de Mar­guerite Duras (où des fous traçaient des tri­an­gles sur la plage) ou encore dans cer­tains romans de Jean-Philippe Tou­s­saint.

Sur l’un de ces rec­tan­gles, la famille en va­cances a bâti sa mai­son. Une mai­son pour le temps du séjour et pour dormir dedans. Le mot « mai­son » n’est donc pas à pren­dre au pied de la let­tre, c’est un mot générique pour un autre mot. Pourquoi la nar­ra­trice n’a-t-elle pas accès à tous les sig­nifi­ants, pourquoi ne peut-elle tout nom­mer, pourquoi, en plus, son réc­it ne tourne-t-il qu’au­tour de quelques his­toires (de quelques motifs) qu’elle mêle jusqu’à la mani­a­que­rie (sans jamais les emmê­ler) — notam­ment celle du ramas­sage de pa­piers pour con­stru­ire un arbre et celle de la boulangère tombée malade parce qu’elle n’est plus désirée par son mari, le boulanger, qui cuit la nuit le pain qu’elle vend le jour ? Parce qu’elle souf­fre d’une souf­france infinie qu’elle tait et qui, dès lors, atteint son pro­pre psy­chisme. Une souf­france qui la fait vivre sépa­rée des autres, en retrait d’elle-même, du cours des choses, qui l’empêche d’écrire (car elle est écrivaine, la nar­ra­trice) et qui sem­blera s’estom­per quand elle tombera amoureuse du voisin du rec­tan­gle d’à côté. Cet amour, elle le vivra essen­tielle­ment la nuit, en secret, et il lui redonnera le désir et le goût d’écrire. Ecrire quoi : une his­toire qui s’an­nonce comme ressem­blant à celle qu’on vient de lire et qui mon­tre le monde tel que le per­çoit une femme souf­frante qui n’est plus, pro­vi­soire­ment, maîtresse de tous ses moyens lan­gagiers.

Con­stru­it de manière rigoureuse en qua­tre-vingt-un courts chapitres, ce livre donne, pen­dant sa lec­ture, une impres­sion de perte à soi-même et con­firme le tal­ent d’E­va Kavian, une auteure qui, comme Isabelle Rossig­nol en France, fait de cha­cun de ses livres une tenta­tive formelle (le plus sou­vent réussie) pour dire les souf­frances, les défail­lances du psy­chisme que con­nais­sent, à un moment ou à un autre de leur vie, les femmes d’au­jour­d’hui.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°129 (2003)