Jack Keguenne, Ordre d’apparaitre

Entre déchirure et consentement

Jack KEGUENNE, Ordre d’apparaître, édi­tions aesth., 2009
Jack KEGUENNE, Notes sur l’amour, édi­tions aesth., Brux­elles, 2009
Jack KEGUENNE, Usufruit des déchirures, édi­tions aesth., 2009

keguenne ordre d'apparaitreAuteur né en 1957, Jack Keguenne vit et tra­vaille à Brux­elles. Poète, romanci­er, essay­iste, il a pub­lié une ving­taine de livres depuis 1977. Egale­ment dessi­na­teur, il a inven­té une écri­t­ure imag­i­naire nom­mée « cal­ligraphismes ». Par­mi ces derniers livres parus, citons en poésie : Ordre d’apparaître, Usufruit des déchirures et un essai inti­t­ulé notes sur l’amour parus aux édi­tions aesth. à Brux­elles en 2009.

Dans cet essai, l’auteur livre 421 notes sur l’amour et ses para­dox­es. L’une d’entre elles dit ceci : « Il n’y a peut-être aucune déf­i­ni­tion de l’amour. Il n’y aurait que l’idée de l’amour et la manière de le réin­ven­ter sans cesse. À chaque inter­prète son lex­ique ou son guide de voy­age ». En effet, tel un explo­rateur sans carte ni repères, il écrit sa vision per­son­nelle et mûre­ment réfléchie de l’amour en dévelop­pant l’idée que celui-ci est essen­tielle­ment lié au con­sen­te­ment, au partage, à la ren­con­tre et l’accord mutuel entre deux êtres. Il est perçu comme une évi­dence. Une aven­ture allè­gre. Un mou­ve­ment à part entière pos­sé­dant une volon­té pro­pre. Toutes ces notes con­stituent un ensem­ble, cepen­dant, cha­cune d’entre elles peut être isolée du reste, recopiée sur un bout de papi­er ou gravée quelque part pour ne pas l’oublier. On peut se la répéter tout bas. Y penser. Trou­ver des accoin­tances (ou pas) avec la pen­sée de l’auteur. Réfléchir à l’amour, l’écrire, c’est tou­jours (quand cela est bien fait et c’est le cas ici), l’émergence de nou­velles per­spec­tives et de nou­veaux hori­zons pour pour­suiv­re la réflex­ion sur ce thème et ce qu’il sus­cite. Fait à not­er et qui retient par­ti­c­ulière­ment l’attention parce que atyp­ique, le traite­ment de la pas­sion, totale­ment exclue de cette con­cep­tion de l’amour heureux (même s’il est éphémère), sere­in et libre. Jack Keguenne les dif­féren­cie à maintes repris­es con­sid­érant « qu’il faut écarter l’amour, qui apaise sere­ine­ment dans l’échange, de la pas­sion, qui angoisse et désole l’être seul. L’amour ne fait pas de vic­time, la pas­sion laisse des déçus». L’ « amour heureux », thème où l’auteur a encore beau­coup à dire et qu’il partagera peut-être dans un prochain car­net de notes.

Usufruit des déchirures est divisé en deux par­ties répar­ties en une suite de petits poèmes con­stru­its sous forme iden­tique de deux stro­phes, l’une de trois vers, l’autre de deux vers. La pre­mière par­tie est sans aucun doute la plus forte, la plus som­bre aus­si. Le cisèle­ment pré­cis de l’écriture accentue le côté trag­ique de l’expérience vécue. Là les mots de l’auteur son­nent par­fois d’humeur plus légère, ici, la détresse résonne, tant au niveau de la langue que dans les sujets abor­dés. Comme l’indique le titre, l’usufruit accordé laisse place à la déchirure sous toutes ses formes : cica­tri­ces, écorchures, effon­drement, ver­tige, effroi, dés­espoir : « Croire n’est pas un verbe/ ni mourir un paysage/ coups four­rés de l’absolu/ / Par loy­auté singulière/ laiss­er s’effondrer la nuit » ou encore « débouté la parole/ et les mains nues/ sans espoir de retraite // la peau comme un tourment/ et le squelette tou­jours inaperçu ». Oscil­lant entre une cer­taine résig­na­tion et un com­bat tortueux, le poète con­tin­ue de lut­ter et résiste, seul, aux tumultes de l’existence.

Pour con­clure, Ordre d’apparaître est, par­mi les trois livres, le recueil le plus dense et le plus révéla­teur de la palette de l’artiste. Divisé en huit par­ties, cha­cune d’entre elles est nom­mée par un titre syn­théti­sant l’idée cen­trale évo­quée : Alpha­bet des limbes, économie des tour­ments, orage au vit­rail, ordre d’apparaître 1 et 2, suite pour Brigitte, adosse­ment au rem­part et défaite d’une fig­ure. Le poète donne à lire des vari­a­tions tant sur ce vers quoi il faut ten­dre dans l’écriture du poème que sur l’univers qui l’entoure : « aug­menter la plage d’un estran / et l’hiver des marées hautes/ met­tre autant de pétales à la journée de l’abeille/ que de points de den­telle à la traîne d’une mariée/ accroître le tumulte d’un accom­plisse­ment  / jusqu’à ajuster l’amnistie au poème ». L’amour et les sen­ti­ments com­plex­es qu’il fait naître restent un leit­mo­tiv dans l’œuvre du poète qui décline sub­tile­ment et sans relâche ce thème uni­versel. En écho aux œuvres plas­tiques d’Anne-Marie Finné (artiste brux­el­loise) et pour rap­pel­er ses attach­es à l’art pic­tur­al qui l’habite et l’inspire, Ordre d’apparaître 1 et 2 ont été libre­ment com­posés à par­tir des toiles de l’artiste. Flo­rilèges de textes aux images con­trastées et col­orées, les paysages inspirés livrent une ten­sion pal­pa­ble sujette aux inter­pré­ta­tions divers­es: « Tout s’affaisse/ à l’aune du regard / sauf l’égratignure sou­veraine // majestueuse pesanteur/ épuisée d’étroitesse/ dans l’équinoxe d’une ver­ti­cal­ité ».

La poésie de Jack Keguenne se démar­que dans les voix poé­tiques d’aujourd’hui car elle est aus­si poé­tique que philosophique. Au-delà de la poésie pure, le lecteur est séduit par une réflex­ion cher­chant à s’affiner tou­jours un peu plus. Par son écri­t­ure, il pro­pose une vraie ren­con­tre où déchirures per­son­nelles et con­sen­te­ment mutuel coex­is­tent sur le fil d’un équili­bre tou­jours à réin­ven­ter.

Mélanie Godin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°162 (2010)