L’Arbre à paroles : Trente ans, toutes ses feuilles

Groupe Identités

Le groupe Iden­tités en 1974. De g. à dr. : Nel­ly Pasque, Fran­cis Tes­sa, Car­men Clos­set, Hen­ri More­au, René Ger­bault, Robert Gérard, Rio Di Maria, Clau­dine Kirsch, Fran­cis Chenot

L’Arbre à paroles a trente ans. Mais peut-être devrait-on dire que cet anniver­saire est celui d’Identités, du nom de l’asbl qui donne aux édi­tions leur struc­ture juridique. À ceci près que les iden­tités en ques­tion sont mul­ti­ples, ont fluc­tué au fil du temps et qu’elles tien­nent moins à la péren­nité d’un objet ou d’une appel­la­tion qu’à la per­sévérance de quelques per­son­nes réu­nies par un même désir de poésie et par une vision du monde, bal­ançant entre vir­u­lence lib­er­taire et human­isme réformiste, où l’on ne se con­tente pas de la société comme elle va.

C’est en 1964, donc, que l’aventure a com­mencé, par la ren­con­tre de deux Fran­cis, Chenot et Tes­sa. L’écriture les attire ; leur col­lab­o­ra­tion s’amorcera par la pro­duc­tion d’un spec­ta­cle lit­téraire ; le suc­cès de cette pre­mière ini­tia­tive com­mune les amène à s’associer au mou­ve­ment des Jeuness­es poé­tiques que lance alors une comé­di­enne fraiche­ment sor­tie du con­ser­va­toire, Monique Dorsel. Une autre ren­con­tre, toute­fois, ori­en­tera de manière déci­sive nos com­pères : celle de Georges Linze, fon­da­teur et ani­ma­teur durant vingt ans de la revue mod­erniste Antholo­gie (1920–1940). C’est sous son inspi­ra­tion et, en par­tie du moins, avec l’idée de réha­biliter son œuvre, que sera lancée une revue, Vérités, dont le pre­mier numéro parait en juin 1966 et qui est l’ancêtre de l’actuel Arbre à paroles, titre qui a lui-même suc­cédé à Écri­t­ures mul­ti­ples.

maison de la poesie d'Amay

La Mai­son de la poésie à Amay

Quelque chose était né, qui abouti­rait, bien plus tard, aux activ­ités nom­breuses de la Mai­son de la poésie d’Amay. La place man­querait pour évo­quer toutes les péripéties du chemin. Qu’à cela ne tienne : on en lira l’historique détail­lé dans un livre de Thier­ry Leroy que L’Arbre à paroles pub­lie ces jours-ci : Trente années en poésie. Pro­lé­gomènes 1964–1994. L’auteur y relate la vie du groupe et présence les per­son­nal­ités, des poètes le plus sou­vent, qui ont façon­né son évo­lu­tion (Rio di Maria, Gas­pard Hons, Gaë­tan Lodomez, Jean Pirquenne…). Il nous per­met ain­si de redé­cou­vrir une fig­ure qui fut charis­ma­tique pour l’association, celle de René Ger­bault. Très bien infor­mé de la créa­tion de son temps, cet écrivain et cri­tique a poussé Iden­tités, à la fin des années 1960, à mieux définir ses enjeux esthé­tiques. Après sa dis­pari­tion en 1975, L’Arbre à paroles fondera un prix lit­téraire à son nom. Son rôle de catal­y­seur est assuré aujourd’hui par André Doms, le nou­veau prési­dent de la Mai­son de la poésie.

L’œuvre d’une vie

Mais sans entr­er dans le détail des anec­dotes, des sou­venirs rap­portés, voire des coups de griffe agré­men­tant cet ouvrage com­mé­moratif, on voit que d’emblée deux axes ses sont dess­inés qui définis­sent encore l’action d’aujourd’hui : le souci de favoris­er, de toutes les façons, l’expression poé­tique, la volon­té de faire œuvre éduca­tive, via un tra­vail d’animation cul­turelle. C’est ain­si qu’à côté des édi­tions et de leurs man­i­fes­ta­tions corol­laires se sont dévelop­pés des ini­tia­tives des­tinées aux écoles d’Amay. Leur objec­tif : « Sus­citer chez les enfants une pra­tique de l’écriture où le jeu et le tra­vail des mots vont de pair avec l’expression graphique et plas­tique ». Après une sai­son con­sacrée à un éveil des cinq sens pour arriv­er à leur tran­scrip­tion graphique ou pic­turale, le tra­vail de cette année s’est dévelop­pé sur un thème écologique : « Peau de terre, peaux du monde ».

Inscrire la poésie et l’art dans la cité, se garan­tir le droit à la parole en auto-gérant la pub­li­ca­tion et la cir­cu­la­tion des textes. C’est dans ces deux ambi­tions post-utopiques, on le devine, qu’il faut voir l’origine de la créa­tion de cette Mai­son de la poésie qui, avec le sou­tien des autorités com­mu­nales, donne à présent pignon sur rue aux activ­ités d’Identités. Dans cette belle demeure de chef d’école se con­cen­tre désor­mais en un seul lieu tout ce qui fait pour ce groupe l’œuvre d’une vie : les ate­liers d’imprimerie et de com­po­si­tion occu­pent le rez-de-chaussée ; le pre­mier étage est réservé à l’administration et aux tâch­es médi­ta­tives ; le gre­nier accueille les ren­con­tres lit­téraires ; quant aux caves, elles sont amé­nagées en galerie d’exposition.

Les édi­tions pro­pre­ment dites se car­ac­térisent d’abord par un rythme de pro­duc­tion impres­sion­nant, puisqu’il sort de leurs rota­tives près d’un livre par semaine. Rien qu’en 1993, en effet, quar­ante-sept nou­veautés ont paru, dont il est vrai quelques-unes en coédi­tion. Cette abon­dance place L’Arbre à paroles en deux­ième posi­tion par­mi les édi­teurs fran­coph­o­nes qui se con­sacrent à la poésie.

Abondance et diversité

sautier attouchements d'une ecarteléeDeux col­lec­tions se parta­gent l’essentiel des titres. Cha­cune des pochettes pub­liées sous le label du Buis­son ardent se com­pose d’une quin­zaine de feuil­lets non reliés. Bon marché (200 francs belges à peine), ces petits for­mats offrent sou­vent le meilleur moyen d’approcher pour la pre­mière fois un poète, une œuvre en marche. Plus de qua­tre-vingts fas­ci­cules ont paru à ce jour, dont une bonne part est réservée à des écrivains belges. Pour nous en tenir aux plus jeunes, on cit­era notam­ment Tris­tan Sauti­er et ses Attouche­ments d’une écartelée, Cari­no Buc­cia­rel­li avec Je ne vous lais­serais rien ou encore La politesse des fauves de Carl Norac. Mais la col­lec­tion accueille aus­si nom­bre d’auteurs français et québé­cois et accorde par ailleurs une place aux textes pour enfants, avec les « petits bleus du buis­son ardent » illus­trés par Annie Gauke­ma. L’autre col­lec­tion, qu’on pour­rait la Blanche si la mar­que n’était déjà prise, accueille de clas­siques pla­que­ttes de poésie. Ouvrages plus ambitieux qui per­me­t­tent d’apprécier le par­cours d’un auteur, voire son œuvre com­plète, comme ce fut le cas avec Arthur Prail­let ; recueils, en tout cas, conçus comme vastes suites organ­isées. C’est là qu’on été édités, par exem­ple, plusieurs titres de Jacques Crickil­lon, d’André Romus, de Cécile et André Miguel, ou encore un livre d’Evelyne Wilw­erth illus­tré par Manu Van de Velde, Des­sine-moi qua­tre élé­ments.

Depuis peu, plusieurs nou­velles col­lec­tions per­me­t­tent de dif­férenci­er le pro­pos. « Temps réel » accueille les mem­bres du groupe homonyme (Dumorti­er, Cli­quet…) ; « Pavil­lon vert » fait enten­dre les voix plus tra­di­tion­nelles du champ poé­tique belge, avec par exem­ple des textes de Roger Foulon ou Arthur Haulot ; « Tra­vers­es » se voue aux œuvres de longueur moyenne. La revue enfin, qui alterne numéros mono­graphiques (Salah Stétié, Jacques Crickil­lon, Jean Mal­rieu) et numéros à thèmes (« Pour ren­con­tr­er le paysage », « Peau de terre, peaux du monde », n°80 à paraitre), com­plète cet éven­tail de pub­li­ca­tions con­sacrées exclu­sive­ment à la poésie en s’ouvrant au com­men­taire cri­tique.

Mais L’Arbre à paroles ne se con­tente pas d’une fonc­tion stricte­ment édi­to­ri­ale, puisque cette mai­son s’implique forte­ment dans la dif­fu­sion de ses livres. D’une part, elle offre à cer­tains textes la pos­si­bil­ité d’une meilleure cir­cu­la­tion inter­na­tionale grâce à des coédi­tions. C’est ain­si que l’éditeur lux­em­bour­geois Phi, les québé­cois du Noroît et des Écrits des forges, le Cas­tor astral, établi en France, sont devenus ses parte­naires réguliers. D’autre part, pour com­penser le faible écoule­ment des col­lec­tions poé­tiques dans le cir­cuit tra­di­tion­nel des librairies, L’Arbre à paroles s’est con­sti­tué un impor­tant réseau de vente par cor­re­spon­dance qui lui four­nit la plus grosse part de son chiffre d’affaires. Enfin, la fon­da­tion, avec d’autres édi­teurs, de l’Association Espace Poésie, devrait lui per­me­t­tre, de façon plus large encore, d’affronter le prob­lème jusqu’à présent insur­montable de la dis­tri­b­u­tion de la poésie. De quoi l’occuper encore pen­dant quelques années, en tout cas.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°83 (1994)