Ou la création mondiale de Hamlet-machine par une compagnie belge
Bruxelles, le 7 novembre 1978. L’Ensemble théâtral mobile (ETM), compagnie théâtrale belge menée par Marc Liebens, présente sa mise en scène de Hamlet-machine[1], dans une traduction inédite signée par Jean Jourdheuil[2] et Heinz Schwarzinger, au Théâtre Élémentaire. Le texte, publié la même année sous le titre original Die Hamletmaschine, Heiner Müllers Endspiel, n’a jamais été joué. Son auteur, un certain Heiner Müller, dramaturge allemand qui a pourtant quelques pièces à son actif, est peu connu. Tous deux retiennent pourtant l’attention de Liebens et de son équipe, qui perçoivent le caractère novateur de l’écriture et le coup de maître de l’écrivain.
Ce dernier s’empare du Hamlet de Shakespeare, qu’il ne se contente pas d’adapter ou de récrire ; il le refond entièrement en un texte bref d’à peine quelques pages. Il ne reste de la pièce élisabéthaine que des allusions, quelques citations et l’ombre des personnages. Hamlet est d’emblée relégué au passé : dès la première réplique, le protagoniste de Müller affirme avoir été Hamlet (« J’étais Hamlet »). C’est l’interprète d’Hamlet qui prend ensuite la parole, assurant cette fois n’être pas Hamlet (« Je ne suis pas Hamlet. Je ne joue plus de rôle »). Chez Müller, Hamlet n’est autre qu’un personnage de théâtre, qui n’existe que par la parole qu’on lui accorde et l’acteur qui le joue. L’auteur souligne dès lors le phénomène de double énonciation inhérent au théâtre en même temps qu’il dynamite la cohérence et la vraisemblance du personnage et met en question la représentation théâtrale.
À ceci s’ajoute une forme dramatique peu commune. La pièce, divisée en cinq fragments, ne comprend aucune action linéaire ni aucune continuité évidente entre les scènes ; elle ne comporte pas de véritables dialogues, et le sens des répliques et des didascalies n’est pas toujours manifeste. Les conventions dramaturgiques du texte de théâtre, déjà mises à mal depuis l’aube du 20e siècle, sont ici éclatées. L’auteur interroge par ce biais la possibilité de représenter les grands récits théâtraux sur la scène d’aujourd’hui – et plus précisément, pour Müller qui vit en RDA, à l’heure du rideau de fer, de la crise du marxisme et du constat de l’échec et des impasses des révolutions communistes.
En montant Hamlet-machine, Liebens et ses camarades se révèlent précurseurs : devançant Jourdheuil de peu (qui monte la pièce à Paris en 1979), ils assurent la création mondiale d’un texte qui fait aujourd’hui date dans l’histoire du théâtre occidental. Les archives de l’ETM, conservées aux AML, renseignent sur les conditions de création, de production et de réception de cet événement théâtral. Elles attestent, ce faisant, du rôle essentiel que la compagnie a joué dans la révélation de l’œuvre de Müller, mais dévoilent aussi l’importance de la découverte de Hamlet-machine dans le parcours artistique de la compagnie.
Monter Hamlet-machine, faire découvrir Müller
Bien que Hamlet-machine convoque une multitude de personnages (Hamlet, le fantôme de son père, Horatio, Ophélie, la Reine Gertrude, Claudius, Richard III, Macbeth, des médecins…), l’ETM opte pour une mise en scène épurée : deux comédiens, Guy Pion et Véronique Peynet, jouent sur un plateau presque nu, évoquant une plage, aux côtés d’un mannequin en armure et d’un fauteuil rouge. Les conditions économiques de la compagnie n’y sont pas étrangères[3]. Celle-ci fait effectivement partie de ce qu’on appelle alors les « Jeunes compagnies » et reçoit peu de subsides. Mais ce choix du peu s’inscrit également dans les réflexions dramaturgiques qui occupent le groupe, que la pièce de Müller vient cristalliser. Michèle Fabien, qui prend en charge la dramaturgie du spectacle, l’explique dans ses notes : il s’agit, avec Hamlet-machine, d’interroger « ce qui reste du théâtre quand le théâtre est en question ».
Le spectacle est bien reçu par la critique[4], en particulier pour les qualités visuelles et stylisées de l’espace scénographique et du jeu des acteurs. Tous s’arrêtent sur le texte mis en scène, présentant brièvement son auteur et soulignant sa fascinante originalité. Si la pièce de Müller en déconcerte certains, ceux-ci valorisent néanmoins le travail de Liebens et le tour de force que le metteur en scène réalise en rendant, tant que faire se peut, les images, idées et questions déployées par cette étrange pièce plus accessibles pour le public.
Fort de ce succès, le spectacle est repris (quelque peu remanié[5]) en 1980 au Centre Culturel de la Communauté française de Belgique à Paris (devenu depuis le Centre Wallonie-Bruxelles). Cette reprise continue de participer à la diffusion du texte de Müller. La traduction de Jourdheuil étant parue aux Éditions de Minuit[6] en 1979, le Centre culturel assure la vente d’exemplaires envoyés par la maison d’édition à l’occasion des représentations parisiennes de l’ETM ; quarante-cinq auront été vendus. Les cinquante-cinq exemplaires restants seront proposés à la vente par l’ETM quelques mois plus tard, dans un coin librairie installé pour les représentations de leur création des Bons Offices en Belgique, ainsi que l’atteste la correspondance entre Irène Lindon et Arlette Spanoghe, secrétaire générale de l’ETM[7].
Müller commence alors à attirer l’attention des artistes comme des universitaires. Cette même année, Quartett, texte qu’il écrit dans la foulée de Hamlet-machine à partir du roman épistolaire Les liaisons dangereuses, est directement monté en anglais par l’Américain Bob Wilson. Liebens lui-même en assure la première création francophone en 1983. Pour ce qui est de Hamlet-machine, les mises en scène de Liebens et de Jourdheuil sont suivies, en 1981, par celle d’Hervé Loichemol en Suisse. En 1984, quelques mois après avoir monté Quartett, Liebens, loin d’en avoir épuisé l’énigme, s’attaque à nouveau au texte de Müller qu’il a fait découvrir six ans plus tôt, et en propose une nouvelle mise en scène[8]. La pièce est traduite en anglais par Carl Weber cette année-là, puis est créée pour la première fois dans l’espace anglo-saxon par Bob Wilson en 1986[9].
D’Ophélie à Jocaste
Si l’ETM contribue largement à la diffusion et à la reconnaissance de l’œuvre de Müller, Hamlet-machine marque en retour un tournant pour le groupe. Bien que la pièce ne soit pas la première à être montée par la compagnie (qui a mis en scène La double inconstance de Marivaux en 1974, Maison de poupée de Henrik Ibsen et Le train du bon dieu de Jean Louvet en 1975, Nicomède de Corneille et Les paysans de Balzac en 1976, et Conversation en Wallonie de Louvet en 1977), la mise en scène de Hamlet-machine constitue, selon les mots de Liebens et Fabien[10], une « expérience inaugurale » en ce qu’elle leur offre une nouvelle appréhension du théâtre.
Pour Liebens, cela se joue dans sa pratique de metteur en scène. Avec Hamlet-machine, explique-t-il, la question de l’interprétation dramaturgique, du théâtre, du jeu et de la possibilité d’une représentation scénique n’est plus posée sur le texte de l’extérieur, comme le groupe avait pu le faire jusque-là, mais par le texte lui-même. L’attention en devient exclusivement centrée sur lui.
Le travail dramaturgique de Fabien sur le texte de Müller annonce quant à lui les préoccupations de l’autrice lorsqu’elle prendra la plume deux années plus tard. Ses réflexions autour de l’Ophélie de Hamlet-machine témoignent en particulier de l’attention qu’elle porte aux personnages féminins et à leur traitement. Cette Ophélie moderne, contrairement au personnage de Shakespeare, refuse son suicide : elle ne se noie pas dans la rivière, pas plus, raconte-t-elle, qu’elle ne se pend, ne s’ouvre les veines ou ne place sa tête dans la cuisinière à gaz. Elle annonce, à la place, ravager son foyer, se libérer des hommes qui l’y ont abusée et sortir dans les rues vêtue de son propre sang. Costumée ensuite en prostituée, elle nargue Hamlet et se retire avec Claudius. Elle a, enfin, le dernier mot de la pièce : dans l’ultime fragment, elle revient, seule, en Électre (cette « anti-Hamlet », remarque Fabien, en ce que ce personnage ne connaît pas d’hésitations et fait tuer sa mère), et proclame son refus radical de donner la vie. D’abord sortie du rôle sexuel et marital, Ophélie/Électre rejette maintenant le rôle maternel, décide de ne plus donner la vie « à un monde qui la voue à la mort », comme l’écrit Fabien. Par la parole que lui accorde Müller, elle prend le pouvoir sur son corps et rejette les fonctions auxquelles les hommes, le théâtre et le mythe l’assignent depuis des millénaires.
Fabien se montre particulièrement sensible à cette Ophélie qui « ne tergiverse pas comme Hamlet sur les conséquences de ses actes, de ses paroles, de ses pensées. Elle [Ophélie] est comme en adéquation avec elle-même, c’est de l’extérieur que vient la contradiction, l’oppression. » Dans un échange épistolaire avec le critique et universitaire français Bernard Dort, la dramaturge précise sa pensée, voyant derrière l’Ophélie müllerienne une tentative d’émancipation féminine, voire féministe : « […] la femme est toujours prise dans une histoire qui n’est jamais la sienne, qu’elle n’a jamais l’occasion de contribuer à édifier ; […] elle est victime d’une symbolique qu’elle n’a pas inventée. La femme n’a aucun pouvoir sur le monde, ni pour le construire, ni pour le détruire. Elle se lance donc à l’assaut des images dont elle souffre ; pour le reste, elle n’attend que d’elle-même sa propre libération, et sur le seul terrain où elle puisse, seule, la produire : son propre corps. »[11] Cette lecture s’exprime dans la mise en scène de l’ETM : l’actrice interprétant Ophélie devenue Électre revient sur scène, « femme nue au corps trop longtemps refoulé, humilié, opprimé ; elle porte les têtes de Marx, de Mao, de Lénine, elle déclare : “il faut bouleverser tous les rapports”, elle jette Hamlet à la poubelle, voue à la pourriture le héros shakespearien », note Fabien.
On reconnaît dans cette interprétation d’Ophélie celle qui sera proposée de Jocaste dans le texte éponyme[12] de Fabien, première pièce de l’autrice composée à la suite d’une commande de Liebens, qui la montera en 1981. Comme l’Ophélie de Müller, la Jocaste de Fabien retarde la mort et brise le silence auxquels les auteurs du passé l’ont condamnée : elle reporte le moment de se pendre et s’exprime sur la relation qui la lie à Œdipe, dont elle vient de découvrir le caractère incestueux.
Au contact de la pièce de Müller, Fabien adopte par ailleurs un nouveau rapport au texte de théâtre. Il n’est en effet plus question pour elle d’essentialiser le personnage théâtral ; ce dernier, comme le montre Müller, est un être de papier avant tout constitué par la parole qu’on lui donne. Influence dont Fabien ne se cache pas[13], on retrouve dans Jocaste cette fonction décisive accordée à la parole dans la constitution du personnage, puisque Jocaste s’y définit par le discours qu’elle assume. De la même manière que l’Ophélie de Hamlet-machine commence à parler en affirmant être Ophélie (« Je suis Ophélie ») puis devient Électre en l’annonçant (« C’est Électre qui parle »), Jocaste ouvre et clôt son discours en énonçant son nom (« Je m’appelle Jocaste »). Dans les deux cas, le personnage féminin se fait exister lui-même en proclamant son identité.
Les archives de l’ETM en témoignent, la création belge de Hamlet-machine aura donc été fondamentale à tous points de vue. Pour l’histoire du théâtre occidental, dans laquelle l’ETM fait figure de pionnier. Pour l’auteur du texte, qui accède à une renommée internationale. Pour la compagnie qui le monte, qui déplace son approche du théâtre. Pour Michèle Fabien, enfin, dont le travail dramaturgique nourrit la production littéraire qui nait ensuite.
Elise Deschambre
[1] Les références du spectacle sont disponibles sur Scapin.
[2] C’est Jourdheuil qui fait parvenir à l’ETM le texte traduit, ainsi que des documents complémentaires de et autour de l’auteur, conservés aux AML sous la cote MLT 5607/6/1.
[3] Notes de Michèle Fabien. Documents conservés aux AML sous la cote MLT 5607/6/1. Sauf mention contraire, les citations de M. Fabien qui suivent sont extraites de ces notes.
[4] Documents de presse conservés aux AML sous la cote MLT 5607/6/3.
[5] À ce sujet, voir les critiques de Jacques De Decker et d’un certain « J.F. ».
[6] Heiner MÜLLER, Hamlet-machine (et autres pièces), traduit par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger, Paris, Minuit, 1979.
[7] Documents conservés aux AML sous la cote MLT 5607/6/1.
[8] Les références et des photographies du spectacle sont disponibles sur Scapin.
[9] Jean JOURDHEUIL, « Heiner Müller : regarder dans le blanc des yeux », propos recueillis par Bernard Debroux, Alternatives théâtrales, no 90–91 : « Marc Liebens », 2006, p. 50–55.
[10] Michèle FABIEN, Marc LIEBENS, « Jocaste de Michèle Fabien à l’Ensemble théâtral mobile », propos recueillis par Bernard Debroux, Alternatives théâtrales, no 11, 1982, p. 4–9. Une version intermédiaire annotée de l’entretien est conservée aux AML sous la cote MLT 5174/6/1/1.
[11] Lettre de Michèle Fabien à Bernard Dort du 26/12/1979, issue d’un échange épistolaire publié par Alternatives Théâtrales sous le titre Tout mon petit univers en miettes ; au centre, quoi ?
[12] La pièce a été rééditée dans la collection Espace Nord en 2018. Michèle Fabien, Jocaste / Claire Lacombe / Berty Albrecht, Bruxelles, Espace Nord, 2018.
[13] Michèle FABIEN, Marc LIEBENS, op. cit, p. 4.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°221 (2024) – série « Les Instantanés des AML »
