La douleur de l’impuissance

genocide rwandais

Monique BERNIER, La honte, Les Éper­on­niers, 2000
Jean HURDEBISE, Fille du Rwan­da, Clé/CEFAL, 2000
Michel TORREKENSL’herbe qui souf­fre, dans Monique BERNIER, La honte, Les Éper­on­niers, 2000

Le géno­cide rwandais a égale­ment sus­cité chez les auteurs belges plusieurs réc­its. Nous vous pro­posons ci-dessous trois lec­tures de livres parus en Com­mu­nauté française.

J’y étais. Je n’ai rien fait… Le con­stat, d’un courage amer, ouvre le réc­it de Monique Bernier, La honte, et le scan­de comme un leit­mo­tiv.

C’est la chronique de trois jours implaca­bles, inef­façables, vécus à Kigali, entre la nuit du mer­cre­di 6 avril 1994, où deux déto­na­tions annon­cent « la guerre du Rwan­da », et le same­di 9 avril où elle est évac­uée en avion avec ses deux petits garçons. Trois jours où la stu­peur le cède à l’horreur mais aus­si à un étrange vide (Rien. Le désert de l’âme. Le néant du cœur) devant un monde qui bas­cule et s’abîme dans un délire de cru­auté, une folie meur­trière.

Cloitrée dans sa mai­son avec ses enfants et deux jeunes gar­di­ens (son mari, retenu à l’extérieur, est dans l’impossibilité de la rejoin­dre), Monique Bernier entend les cris, les coups de feu, les fuites éper­dues ; elle voit s’amonceler les cadavres sur la colline d’en face ; tente de com­pren­dre l’inimaginable, qu’elle n’a pas su, pas voulu pressen­tir.

Télé­phone, phonie, radio, télévi­sion crépi­tent : Tout le monde s’informe, cherche à se ras­sur­er. Quand je dis tout le monde, je par­le des expa­triés, de ceux qui dis­ent ne pas com­pren­dre, ne pas savoir. Je ne par­le pas des Rwandais. Quand les Rwandais me télé­pho­nent, c’est pour me dire adieu. Je ne le com­prends pas tout de suite non plus.

Depuis l’arrivée de la famille au Rwan­da trois ans plus tôt (mais Monique Bernier y avait vécu une par­tie de son enfance), les mil­i­taires étrangers étaient partout. Mais à présent, la Min­uar, dému­nie, se fait dis­crète, presque invis­i­ble. L’ONU laisse le cauchemar s’accomplir. Comme le fera la Com­mu­nauté inter­na­tionale.

Alors, elle se bar­ri­cade. Et attend. Feignant le calme, pour les enfants. Témoin immo­bile, pétri­fié, d’un car­nage. Qu’aurons-nous à dire pour notre défense ? Nous sommes là à nous cacher d’un enne­mi qui ne nous veut même pas du mal. Au matin du 9 avril, des mil­i­taires français vien­nent la chercher. En même temps qu’un soulage­ment, une grosse décep­tion me gon­fle à l’intérieur. Un dégoût qui me donne la nausée. Nous sommes bien capa­bles de ça ! Déguer­pir et les laiss­er seuls. Par­tir et ne rien faire pour sauver les Rwandais. Par­tir en détour­nant le regard, en taisant notre révolte. Nous avons allumé un feu. Nous par­tons sans essay­er de l’éteindre. Il brûlera sans nous. […] Nous par­tons pour laiss­er la place à la mort et nous le savons.

L’accent de l’honnêteté, l’entêtante douleur de ce témoignage touchent loin. Peut-être aurait-il gag­né en force à être plus con­cis, plus ramassé. Mais l’inventaire minu­tieux des gestes quo­ti­di­ens, des détails anodins, était sans doute néces­saire à « cet exor­cisme par l’écriture » qui trou­ve sa noblesse dans la volon­té, saluée par Colette Braeck­man dans sa pré­face, de « com­bat­tre les innom­brables ten­ta­tives d’occultation, de banal­i­sa­tion du mal ».

L’éditeur fait suiv­re le réc­it de Monique Bernier d’une nou­velle de Michel Tor­rekens, L’herbe qui souf­fre, qui a don­né son titre au recueil paru en 1997 chez Mémor.

Ici, ce n’est pas par le sou­venir obsé­dant, le remords tour­men­tant que le drame du Rwan­da est abor­dé, mais par l’intuition, la com­pas­sion. Boulever­sé par les images atro­ces qui han­taient le petit écran, ce print­emps-là, Michel Tor­rekens fait sien le voy­age au bout de la nuit d’un petit Rwandais de 13 ans. Là où se bat­tent deux éléphants, c’est surtout l’herbe qui souf­fre.

La tragédie rwandaise est égale­ment au cœur du roman de Jean Hur­de­bise, Fille du Rwan­da : l’histoire de Julie, née au pays des milles collines. Son enfance heureuse, dans la chaleur et les rires du clan famil­ial. Son arrivée en Bel­gique, à 14 ans, pour con­tin­uer ses études : une chance mais aus­si un déracin­e­ment. Son retour anx­ieux auprès des siens, dès le début du géno­cide. Julien, son fiancé belge qu’elle a voulu pro­téger de tout risque en par­tant à son insu, cherchera dés­espéré­ment à la retrou­ver à tra­vers un pays dévasté, jusqu’aux camps de réfugiés de Goma…

L’auteur, fam­i­li­er de l’Afrique, s’est large­ment inspiré de son expéri­ence per­son­nelle pour cette évo­ca­tion d’une beauté et d’une douceur englouties. Fal­lait-il lui don­ner un tour romancé, mêlant, par­fois naïve­ment, la vérité et la fic­tion, l’âpre et le joli ? Il est des réal­ités qui sup­por­t­ent mal l’approche « lit­téraire »…

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°112 (2000)