La mort de Laurent de Graeve

Laurent de Graeve

Lau­rent de Graeve

Le jeune romanci­er Lau­rent de Graeve, 31 ans à peine, qui avait obtenu le prix Rossel 2000 pour son Mau­vais genre, est mort cet été à Brux­elles. Quelques amis lui ren­dent hom­mage.

Quand elle survient

Sans doute ai-je dû palper le livre, alors qu’étudiant, je flâ­nais sans fin à tra­vers les rayons des librairies. Oui, c’est clair, j’ai pris le livre entre les mains, un titre comme celui-là, Les orchidées du bel Edouard, n’a pas pu me gliss­er entre les doigts. Puis, deux ans plus tard, c’est par la presse que j’entendis reten­tir cet écho inso­lent : Ego, ego. La presse qui, telle une marée, en brossant le por­trait de l’auteur, rame­na du passé l’étrange titre du pre­mier roman : j’étais han­té. Un vrai pre­mier roman, ça mar­que, ça ne laisse pas indif­férent, tout y est de manière sin­gulière, expres­sion­niste ou trop con­tournée, tout y est avec les racines appar­entes ou trop bien déguisées, on sent à qui on a à faire, un romanci­er, un vrai archi­tecte de l’imaginaire, un bâtis­seur d’univers. Un vrai pre­mier roman, c’est un édi­fice spé­cial, qui nous passe sous les yeux et qui s’y imprime à vie, qui, en quelque sorte, nous prédit l’avenir… L’avenir ! Quel avenir ? Lau­rent de Graeve vient de mourir, à l’âge de 31 ans. Alors je le répète : quel avenir ? 31 ans, c’est un peu court – vous ne trou­vez pas ? – pour mourir ? Est-ce qu’Emma Rouault a déjà eu le temps d’épouser Charles Bovary ? Le por­trait de Dori­an Gray n’a pas pris une seule ride de mon­stru­osité. Et Odette de Cré­cy n’est encore  qu’une cocotte à la noblesse inven­tée. Madame de Mer­teuil, elle, a juste eu le temps d’écrire le jour­nal de sa fuite ! Avant de mourir, il y eut donc quelques pages, des pages sig­ni­fica­tives, autour du désir com­pliqué d’un jeune aris­to­crate, de la méga­lo­manie vin­dica­tive d’un prince des Atrides et du machi­avélisme sadique d’une mar­quise. À par­tir d’êtres blessés, il avait ini­tié une œuvre, com­posé les prémices d’une par­ti­tion qui n’aura pas de suite. La musique s’arrête bru­tale­ment, et sor­ti­ra peut-être de ce silence mor­bide un ultime roman, qu’on dira posthume, un roman annon­ci­a­teur au titre inver­sé : Je suis un assas­sin.

« C’est une malé­dic­tion, Stéphane, tu sais, l’intelligence ». Pre­mière longue soirée à dis­cuter ensem­ble, le restau­rant est vide, il n’y a plus que nous, et les mots pour nous porter dans ce désert. On pour­ra tou­jours dire ce qu’on voudra, on n’écrit qu’à par­tir de cette descente en enfer après la perte du par­adis de l’enfance. Bien sûr, on fait un peu de brico­lage, mais ça ne tient pas, ce n’est pas assez solide, alors on écrit, on s’accroche à ça. « Tu ver­ras à trente ans, ça va mieux, on se calme ». Autre con­fi­dence. Trente ans ? l’âge pour écrire peut-être, on est plus à l’aise, on a maitrisé l’agitation, mais on ne noie pas l’intelligence, même sous l’alcool, on ne la met pas K.O. même en la cog­nant. Alors on cède : on lui donne ses armes et on la laisse écrire. À trente ans, on a la paix : on écrit et on meurt ! Pourquoi ?

Évidem­ment, quand on m’a con­fié le lance­ment d’une col­lec­tion de poche, il y a deux ans, tout de suite, je pense y pub­li­er de jeunes romanciers, et tout de suite, je pense à lui. Je ne le con­nais pas. Je décou­vre der­rière son pseu­do­nyme un être rare, secret et pudique. Intel­li­gence, for­cé­ment. Oui, pudique, ter­ri­ble­ment pudique, et généreux, très généreux. D’un coup on sym­pa­thie et on apprend à se con­naitre. Beau­coup d’humour aus­si, en com­mun, et la pas­sion de la lit­téra­ture. Un vrai plaisir de lecteur partagé. On se voit, on partage, on est amis, on se sent proches. Et quand la meurt survient, elle nous sem­ble davan­tage improb­a­ble, ou plus assez loin­taine, qu’elle frappe à nos côtés, en terre con­nue, là où on n’imaginait pas qu’elle eût sa place, là où elle vient vio­l­er le sacré, ce qu’on pen­sait immu­nisé con­tre elle. La mort, avec ses gros sabots, vient fauch­er l’élégance. La honte !

Alors Lau­rent, il faut quand même que je m’adresse un peu à toi, directe­ment, non je ne crois pas à la sur­vivance de l’âme, et c’est ter­ri­ble sans doute, mais depuis que je suis de retour au pays, après ces deux semaines à Rome que l’annonce de ta mort ont trans­for­mé en triste exil – c’était déjà de là qu’un an aupar­a­vant je t’appelais, après avoir lu Le mau­vais genre, pour te prédire qu’il serait le livre de la recon­nais­sance –, depuis que j’ai rejoint cette ville où tu es mort à cent mètres de chez moi, je ne peux plus faire un pas sans te ren­con­tr­er. Je te jure que ce n’est pas pour nier ta mort que je dis ça : tu me hantes, tu es là. L’inverse est impos­si­ble.

Stéphane Lam­bert

Hommage d’une lectrice

« Pour Car­o­line Lamarche, Le mau­vais genre, parce que c’est un genre qui vous va bien ».

Cette dédi­cace reflète ce qui m’attirait en Lau­rent de Graeve. L’élégance dans la sub­ver­sion. Une manière de touch­er, mine de rien, aux sujets les plus brûlants, les déplaçant au besoin vers le palais d’Agamemnon ou le boudoir de Madame de Mer­teuil. Autre temps, autres mœurs, dit-on. Lau­rent de Graeve avait com­pris que notre époque est intolérante et pudi­bonde, de manière d’autant plus bar­bare que cer­tains droits sem­blent acquis. Voilà peut-être pourquoi l’homme parais­sait si réservé, con­fi­ant à l’écrivain les traits les plus piquants de sa mélan­col­ie, de son humour et de sa féroc­ité. À ce titre, la scène du bûch­er en place de grève, dans Le mau­vais genre, comme celle de la perqui­si­tion, dans Ego, ego, res­teront, tant par la qual­ité de l’écriture que par la vio­lence insti­tu­tion­nelle qu’elles dénon­cent, emblé­ma­tiques. La place me manque pour expliciter mon pro­pos. Qu’on ouvre vrai­ment les yeux sur le monde, sur la Bel­gique, sur ici et main­tenant. Ou plutôt, qu’on se reporte aux pages 201 à 205 d’Ego, ego, et qu’on admette que cette fic­tion-là a plus de force et mille fois plus de style que tous les plaidoy­ers. Lisons, relisons, com­prenons Lau­rent de Graeve : voilà le véri­ta­ble hom­mage à lui ren­dre. Que, bien trop tôt dis­paru, il ne nous laisse pas seule­ment « mon prénom comme un fruit stérile, encadré de deux dates pour résumer ma vie, une vie jeune et par­faite, arrêtée en plein élan » (Ego, ego), mais le sou­venir d’un homme libre qui a fait men­tir le « Il faut vain­cre ou périr […]. En deux mots, voilà notre roman » de Choder­los de Lac­los (repris en exer­gue du Mau­vais genre). Lau­rent a péri et il a vain­cu. Par ses romans.

Car­o­line Lamarche

J’ai aimé d’emblée Laurent de Graeve

Un sai­sisse­ment m’a prise aux tripes : je l’ai lu et ça s’est pro­duit : un sen­ti­ment ful­gu­rant, entre les lignes, quelque chose, obscuré­ment, me liait à lui. Les émo­tions de ses per­son­nages éveil­laient en moi des échos pal­pa­bles dans mon corps. Je ne lui ai pas exprimé cela d’une façon aus­si claire, j’ai préféré édul­cor­er. Pré­cisé­ment, c’est cette restric­tion de ma parole que je regrette main­tenant. Pourquoi ne pas encenser ? J’avais ressen­ti un élan d’amour, n’est-ce pas là un mes­sage salu­taire qui ne pou­vait être, par souci de mesure, tem­péré. J’avais brûlé et puis, dans un effort volon­taire, repris dis­tance. Sa souf­france m’interpellait. Ensuite, je l’ai un peu con­nu, je ne savais pas le temps comp­té. C’était quelqu’un dont on sen­tait la sen­si­bil­ité à fleur de peau. Nous nous sommes vus à divers­es repris­es, au Botanique où je l’ai pho­tographié et où il désir­ait que je lui « volasse son âme », chez lui, à la Gay pride, au Botanique encore, où nous assis­tions au Fes­ti­val du film gay et où, laconique et pré­cis, il me fai­sait quelques com­men­taires sur des films vus. De fil en aigu­ille, quelque chose se pas­sait entre nous qui me réjouis­sait tou­jours. Je l’ai décou­vert très sub­til, atten­tif à l’autre. Et tou­jours le sen­ti­ment d’une per­son­ne timide, en retrait et blessée. Silen­cieux dans sa mal­adie et sa douleur, imposante dis­cré­tion et ter­ri­ble secret qui fait com­pren­dre l’ébranlement d’une vie. Comme il m’eût été agréable, Lau­rent, de con­tin­uer à te fréquenter et à te lire, à échang­er des paroles, à partager je ne sais quoi de souter­rain, non point agréable mais néces­saire, je comp­tais aus­si là-dessus et non sur ce silence irrévo­ca­ble, absence défini­tive que tu nous donnes à tous.

Restent les lec­tures : il s’exprime dans ses livres une exi­gence de lucid­ité sur soi, sur les autres, volon­té d’éclairer l’obscur des ressources et mobiles humains (on pense par­fois à des per­son­nages vir­u­lents de Dos­toïevs­ki). Exer­ci­ce de vig­i­lance quant à notre nature, à nous-mêmes, qui place en exer­gue nos haines, nos jalousies, nos mobiles enfouis. Nature tan­tôt pétrie d’orgueil et d’arrogance, tan­tôt de vul­néra­bil­ités mais aus­si de souf­france fortes, abyssales, colos­sales comme des cris qui ne s’arrêteraient jamais, de ceux qui con­stru­isent des des­tins. Ceci avec une maitrise gigan­tesque de la langue. L’écrivain était dis­cret, fin, posé, d’une émo­tiv­ité imman­quable­ment touchante, et sédui­sait par sa fragilité, son audace et sa déter­mi­na­tion.

« Par déli­catesse ou par pru­dence, il n’avait pas osé par­ler à Antoine de son avenir, ou plutôt de son absence d’avenir » (Lau­rent de Graeve, Les orchidées du bel Edouard).

Nathalie Gas­sel


Hom­mage paru dans Le Car­net et les Instants n°119 (2001)