Nouvelle librairie à Louvain-la-Neuve : La Page d’Après

Pierre-Yves Millet La page d'après Louvain-la-Neuve 2

Pierre-Yves Mil­let, libraire à La Page d’Après — pho­to : Michel Tor­rekens

Cette rubrique s’attache depuis deux ans à vous présen­ter les couliss­es de cer­taines de nos librairies indépen­dantes. Aus­si, quand une cité uni­ver­si­taire voit renaître un espace con­sacré aux livres, l’événement a de quoi nous réjouir et sus­citer notre curiosité d’ex-louvaniste. En route, ou plutôt en train, pour Lou­vain-la-Neuve, à la décou­verte de La Page d’Après, six mois après son ouver­ture.

En descen­dant du train, quelques pas suff­isent pour franchir la porte de la nou­velle enseigne. La Page d’Après est en effet idéale­ment située à quelques mètres de la sor­tie de la gare, au rez-de-chaussée des Halles Uni­ver­si­taires, rue des Wal­lons, sous les arcades en briques ocre car­ac­téris­tiques de l’architecture néolou­vaniste. À quelques mètres égale­ment de la place de l’Université avec sa fontaine où siège la bien con­nue sculp­ture d’un cou­ple d’étudiantꞏeꞏs en train de… lire ! On ne peut pas imag­in­er plus cen­trale comme sit­u­a­tion, avec un pas­sage con­tinu de lecteurs et de lec­tri­ces poten­tielꞏleꞏs.

Un appel d’air… livresque

La créa­tion de La Page d’Après ne serait jamais sur­v­enue sans la fail­lite de la librairie Furet du Nord en avril 2022. La chaîne de librairies français­es avait précédem­ment repris en 2018 les mag­a­sins chapitre.be, ex-Lib­ris Ago­ra. Dans un com­mu­niqué, le groupe français indi­quait : « La greffe du mod­èle Furet du Nord n’a pas fonc­tion­né. Les deux années de con­fine­ment et le mon­tant des charges fix­es ont eu rai­son des efforts des équipes qui ont démon­tré un total engage­ment durant ces qua­tre années. » S’est ajoutée la con­cur­rence de deux mastodontes : Ama­zon et ses ventes en ligne ain­si que la FNAC venue s’installer à L’Esplanade, vaste espace com­mer­cial qui a changé sig­ni­fica­tive­ment le vis­age de la ville. Le Furet du Nord lou­vaniste (et ses 900 m²) ferme donc ses portes au même titre que celui de Namur que le groupe pos­sé­dait égale­ment. Une déci­sion bru­tale pour les 24 employéꞏeꞏs. À l’époque, la dis­pari­tion de la librairie appré­ciée pour les con­seils qu’elle dis­pen­sait et ses ani­ma­tions sus­cite l’émoi auprès de cer­tainꞏeꞏs citoyens et citoyennes, mais égale­ment de la com­mu­nauté uni­ver­si­taire. Quelques clien­tꞏeꞏs, des mem­bres du per­son­nel, des sym­pa­thisan­tꞏeꞏs des envi­rons vont jusqu’à créer un groupe Face­book Ago­ra Renais­sance et envis­agent la pos­si­bil­ité de repren­dre la librairie, en con­sti­tu­ant une coopéra­tive, mais cette démarche n’aboutira pas. Le vide se fait néan­moins sen­tir. Il y avait claire­ment une attente.

Une reconversion pour un nouveau chapitre

C’est à cette attente, ce manque que vont répon­dre Pierre-Yves Mil­let et Flo­ri­ane Vreuls, non sans avoir pesé scrupuleuse­ment les risques. D’autant que ni l’un, ni l’autre n’est libraire. Ni de for­ma­tion, ni d’expériences. Insti­tutrice pri­maire pourvue d’un Mas­ter en Sci­ences de l’éducation à l’UCLouvain, Flo­ri­ane Vreuls a enseigné pen­dant vingt ans dans le fon­da­men­tal. « En ce qui me con­cerne, explique Pierre-Yves Mil­let, j’ai été jour­nal­iste pen­dant vingt-et-un ans à la RTBF. Diplômé en Langues et Lit­téra­tures romanes puis en com­mu­ni­ca­tion de l’UCLouvain égale­ment, je me suis lancé avec bon­heur dans le jour­nal­isme, tout en me dis­ant que je reviendrais un jour à mes pre­mières amours : le monde du livre et de la lit­téra­ture. Basé à la rédac­tion de Namur, j’ai passé beau­coup de temps à la librairie voi­sine, Papyrus, créée par une amie, Cather­ine Mangez, qui m’a trans­mis son goût du méti­er. Finale­ment une oppor­tu­nité s’est présen­tée, grâce à l’UCLouvain qui voulait absol­u­ment retrou­ver une librairie indépen­dante à Lou­vain-la-Neuve et était prête à apporter son sou­tien. J’ai alors dis­cuté avec Flo­ri­ane qui est une amie depuis dix ans et on s’est lancé dans l’aventure. » Orig­i­naires du Bra­bant wal­lon, ils déci­dent tous les deux de tourn­er… la page pour en écrire une nou­velle.

Librairie-la-Neuve

Mais ouvrir une librairie quand on n’est pas du tout du méti­er et que l’on part qua­si­ment de zéro représente un sacré pari. On s’interroge dès lors sur les con­di­tions min­i­males de leur réus­site. Cela a com­mencé par la trans­for­ma­tion de l’espace où se trou­vait aupar­a­vant un mag­a­sin de vête­ments, le People’s Col­or. « Flo­ri­ane avait une idée pré­cise de la tonal­ité qu’elle voulait don­ner aux lieux, témoigne celui qui est devenu co-gérant de La Page d’Après. Elle a été vision­naire, en imag­i­nant un espace zen, avec du blanc, du bois, du vert. On en a dis­cuté avec le menuisi­er et l’ar­chi­tecte d’in­térieur qui ont conçu une librairie où les gens se sen­tent comme chez eux. » Et le résul­tat est à la hau­teur des attentes. Der­rière l’une des deux vit­rines, nous apercevons une longue table en bois qui nous tend les bras. L’invitation se con­firme avec la pos­si­bil­ité de se servir un thé ou un café. À peine entré dans l’établissement, on est d’emblée accueil­li par les libraires der­rière un comp­toir aux angles arrondis. Des chais­es pour enfants sont prévues pour ce pub­lic spé­ci­fique, ain­si qu’une ban­quette avec des coussins en sci­ences humaines. « Ce qu’on souhaite pro­pos­er, con­firme le libraire avec lequel nous nous entretenons à la longue table, cœur des lieux, c’est d’abord une ambiance, un accueil. Tout le monde a accès à tous les livres, peut les regarder, les manip­uler, s’asseoir pour les par­courir. En plus de l’accueil, de la bien­veil­lance, du con­seil, j’aime que la librairie soit un lieu de flâner­ie, calme et pais­i­ble. Que le client ait envie de pren­dre le temps de regarder les tables, de feuil­leter les livres. » Lou­vain-la-Neuve a comme car­ac­téris­tique d’être pié­tonne, avec une acces­si­bil­ité pen­sée pour les per­son­nes à mobil­ité réduite. Une dimen­sion qui trou­ve son pro­longe­ment dans La Page d’Après. « La librairie est de plain-pied avec une porte à dou­ble bat­tants, explique Pierre-Yves Mil­let. On a lais­sé de l’espace entre les rayons. Les meubles sont assez bas. On a aus­si enlevé les faux pla­fonds pour don­ner de l’air aux 200 m². Il n’y a pas de ray­on­nages cen­traux qui viendraient couper la vue, même si ce choix se fait au détri­ment de cm² pour des livres sup­plé­men­taires. Or, le cm² vaut de l’or dans une librairie. » Du coup, la per­son­ne qui entre a une vue à 360° sur les ray­on­nages et l’ensemble des livres.

Le risque financier et la ligne éditoriale

Les expéri­ences lou­vanistes précé­dentes ont mon­tré que le risque financier n’est pas mince. Une dimen­sion à inté­gr­er dans le pari des deux néo-libraires, comme nous le con­firme Pierre-Yves Mil­let : « Venant tous les deux de la fonc­tion publique, nous avons dû appren­dre à la fois com­ment créer et gér­er une société com­mer­ciale, et com­ment dévelop­per une librairie indépen­dante. » Vu ce change­ment rad­i­cal de méti­er, quelles ont été à ses yeux les élé­ments impor­tants mis en place pour relever leur défi ? Car il ne suf­fit pas d’être pas­sion­né par les livres pour devenir libraire. « Il fal­lait iden­ti­fi­er une sit­u­a­tion idéale, vis­i­ble et acces­si­ble, avoir un loy­er souten­able, établir un bon plan financier (on a cal­culé qu’il faudrait ven­dre 150 à 220 livres par jour en ten­ant compte d’un prix moyen pour être rentable) et s’entourer de vraies libraires. Dès que notre pro­jet a été con­nu, nous avons reçu énor­mé­ment de can­di­da­tures spon­tanées. C’est un méti­er qui attire. Nous avons engagé trois libraires avec une expéri­ence et nous avons appris le méti­er grâce à elles, sur le ter­rain. Elles nous ont par exem­ple aidés dans la con­struc­tion d’un ray­on, ce qui est essen­tiel car, comme dans le jour­nal­isme, c’est un peu la ligne édi­to­ri­ale de la librairie. » En fonc­tion de leurs goûts et du pub­lic lou­vaniste, trois rayons phares ressor­tent : le livre jeunesse, la lit­téra­ture et les sci­ences humaines. « Nous cher­chons à don­ner une col­oration à l’ensemble, pré­cise l’ex-journaliste, et les choix s’affinent au fil du temps, en fonc­tion des deman­des et des sug­ges­tions du pub­lic, sin­gulière­ment dans les sci­ences humaines où en poli­tique, en philoso­phie, en développe­ment per­son­nel, il y a toute une gamme de pos­si­bil­ités entre le tout pub­lic et le super spé­cial­isé. La librairie évolue aus­si en fonc­tion des prob­lé­ma­tiques de société. » Un an et demi après la fail­lite du Furet du Nord, le same­di 19 août 2023, a eu lieu l’inauguration. Le pub­lic était au ren­dez-vous. Six mois plus tard, Pierre-Yves Mil­let se mon­tre plutôt opti­miste pour la suite. « On pressen­tait une attente forte. Nom­bre de per­son­nes vien­nent encore nous dire mer­ci pour notre ini­tia­tive. Même si d’autres clients ont pris de nou­velles habi­tudes comme se ren­dre à la Fnac ou chez Clau­dine à Wavre. Mais, avec la librairie Twist à Ottig­nies, on est con­va­in­cu qu’il y a de la place pour trois librairies indépen­dantes dans la région. »

Une librairie ouverte sur la ville

Cette réus­site passe aus­si par l’instauration d’une vraie dynamique avec les autres com­merces de la rue des Wal­lons et par des col­lab­o­ra­tions avec les acteurs cul­turels de la région. « Ces col­lab­o­ra­tions sont presque illim­itées, sourit Pierre-Yves Mil­let. La seule lim­ite est l’imagination. » Citons notam­ment une lec­ture musi­cale avec la Ferme du Biéreau de L’été sans retour, de Giuseppe San­toliq­ui­do, suite à sa sor­tie en Folio, la mise en avant des textes joués au théâtre Le Vilar, le fes­ti­val Lis-moi tout, les Nuits d’encre, le Print­emps des Sci­ences. « La Mai­son du Développe­ment Durable a créé un escape game dans la ville auquel nous par­ticipons. Il y aus­si les pos­si­bil­ités offertes par la prox­im­ité avec l’Université, com­plète Pierre-Yves Mil­let, nous sommes à leur écoute. S’ils ont des envies de col­lab­o­ra­tions, d’inviter des auteurs abor­dés dans les cours, en lit­téra­ture par exem­ple, nous pou­vons organ­is­er des ren­con­tres dans la librairie ou relay­er les ouvrages de doc­teurs Hon­oris Causa comme Bernard Foc­croulle. Nous avons égale­ment des rap­ports étroits avec la mai­son d’édition Acad­e­mia de Lou­vain-la-Neuve. C’est ain­si que nous avons organ­isé un speed dat­ing entre qua­tre respon­s­ables de la mai­son et des can­di­dats écrivains venus faire le pitch de leur pro­jet. C’était super ! »

Louvain-la-Belge

Suite à l’opération Lisez-vous le belge ?, la lit­téra­ture belge est aus­si bien représen­tée sur une table que l’on décou­vre dès que l’on a franchi l’entrée, dos à dos avec la vit­rine. Un beau choix de maisons d’édition belges, comme Quad­ra­ture, égale­ment de Lou­vain-la-Neuve, mais aus­si des écrivains pub­liés en France. Des auteurs et des autri­ces que l’on peut désor­mais ren­con­tr­er lors d’animations comme Jérôme Col­in, Geneviève Damas ou le psy­cho­logue Bruno Hum­beeck pour lequel ils ont dû dédou­bler la séance… La Page d’Après n’a pas fini d’écrire de belles suites à son his­toire…

Michel Tor­rekens

La Page d’Après 
Rue des Wal­lons, 3 à 1348 Lou­vain-la-Neuve
010/609011 – info@lapagedapres.be
www.lapagedapres.be – page Face­book : Librairie La Page d’Après


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°219 (2024)