Cette rubrique s’attache depuis deux ans à vous présenter les coulisses de certaines de nos librairies indépendantes. Aussi, quand une cité universitaire voit renaître un espace consacré aux livres, l’événement a de quoi nous réjouir et susciter notre curiosité d’ex-louvaniste. En route, ou plutôt en train, pour Louvain-la-Neuve, à la découverte de La Page d’Après, six mois après son ouverture.
En descendant du train, quelques pas suffisent pour franchir la porte de la nouvelle enseigne. La Page d’Après est en effet idéalement située à quelques mètres de la sortie de la gare, au rez-de-chaussée des Halles Universitaires, rue des Wallons, sous les arcades en briques ocre caractéristiques de l’architecture néolouvaniste. À quelques mètres également de la place de l’Université avec sa fontaine où siège la bien connue sculpture d’un couple d’étudiantꞏeꞏs en train de… lire ! On ne peut pas imaginer plus centrale comme situation, avec un passage continu de lecteurs et de lectrices potentielꞏleꞏs.
Un appel d’air… livresque
La création de La Page d’Après ne serait jamais survenue sans la faillite de la librairie Furet du Nord en avril 2022. La chaîne de librairies françaises avait précédemment repris en 2018 les magasins chapitre.be, ex-Libris Agora. Dans un communiqué, le groupe français indiquait : « La greffe du modèle Furet du Nord n’a pas fonctionné. Les deux années de confinement et le montant des charges fixes ont eu raison des efforts des équipes qui ont démontré un total engagement durant ces quatre années. » S’est ajoutée la concurrence de deux mastodontes : Amazon et ses ventes en ligne ainsi que la FNAC venue s’installer à L’Esplanade, vaste espace commercial qui a changé significativement le visage de la ville. Le Furet du Nord louvaniste (et ses 900 m²) ferme donc ses portes au même titre que celui de Namur que le groupe possédait également. Une décision brutale pour les 24 employéꞏeꞏs. À l’époque, la disparition de la librairie appréciée pour les conseils qu’elle dispensait et ses animations suscite l’émoi auprès de certainꞏeꞏs citoyens et citoyennes, mais également de la communauté universitaire. Quelques clientꞏeꞏs, des membres du personnel, des sympathisantꞏeꞏs des environs vont jusqu’à créer un groupe Facebook Agora Renaissance et envisagent la possibilité de reprendre la librairie, en constituant une coopérative, mais cette démarche n’aboutira pas. Le vide se fait néanmoins sentir. Il y avait clairement une attente.
Une reconversion pour un nouveau chapitre
C’est à cette attente, ce manque que vont répondre Pierre-Yves Millet et Floriane Vreuls, non sans avoir pesé scrupuleusement les risques. D’autant que ni l’un, ni l’autre n’est libraire. Ni de formation, ni d’expériences. Institutrice primaire pourvue d’un Master en Sciences de l’éducation à l’UCLouvain, Floriane Vreuls a enseigné pendant vingt ans dans le fondamental. « En ce qui me concerne, explique Pierre-Yves Millet, j’ai été journaliste pendant vingt-et-un ans à la RTBF. Diplômé en Langues et Littératures romanes puis en communication de l’UCLouvain également, je me suis lancé avec bonheur dans le journalisme, tout en me disant que je reviendrais un jour à mes premières amours : le monde du livre et de la littérature. Basé à la rédaction de Namur, j’ai passé beaucoup de temps à la librairie voisine, Papyrus, créée par une amie, Catherine Mangez, qui m’a transmis son goût du métier. Finalement une opportunité s’est présentée, grâce à l’UCLouvain qui voulait absolument retrouver une librairie indépendante à Louvain-la-Neuve et était prête à apporter son soutien. J’ai alors discuté avec Floriane qui est une amie depuis dix ans et on s’est lancé dans l’aventure. » Originaires du Brabant wallon, ils décident tous les deux de tourner… la page pour en écrire une nouvelle.
Librairie-la-Neuve
Mais ouvrir une librairie quand on n’est pas du tout du métier et que l’on part quasiment de zéro représente un sacré pari. On s’interroge dès lors sur les conditions minimales de leur réussite. Cela a commencé par la transformation de l’espace où se trouvait auparavant un magasin de vêtements, le People’s Color. « Floriane avait une idée précise de la tonalité qu’elle voulait donner aux lieux, témoigne celui qui est devenu co-gérant de La Page d’Après. Elle a été visionnaire, en imaginant un espace zen, avec du blanc, du bois, du vert. On en a discuté avec le menuisier et l’architecte d’intérieur qui ont conçu une librairie où les gens se sentent comme chez eux. » Et le résultat est à la hauteur des attentes. Derrière l’une des deux vitrines, nous apercevons une longue table en bois qui nous tend les bras. L’invitation se confirme avec la possibilité de se servir un thé ou un café. À peine entré dans l’établissement, on est d’emblée accueilli par les libraires derrière un comptoir aux angles arrondis. Des chaises pour enfants sont prévues pour ce public spécifique, ainsi qu’une banquette avec des coussins en sciences humaines. « Ce qu’on souhaite proposer, confirme le libraire avec lequel nous nous entretenons à la longue table, cœur des lieux, c’est d’abord une ambiance, un accueil. Tout le monde a accès à tous les livres, peut les regarder, les manipuler, s’asseoir pour les parcourir. En plus de l’accueil, de la bienveillance, du conseil, j’aime que la librairie soit un lieu de flânerie, calme et paisible. Que le client ait envie de prendre le temps de regarder les tables, de feuilleter les livres. » Louvain-la-Neuve a comme caractéristique d’être piétonne, avec une accessibilité pensée pour les personnes à mobilité réduite. Une dimension qui trouve son prolongement dans La Page d’Après. « La librairie est de plain-pied avec une porte à double battants, explique Pierre-Yves Millet. On a laissé de l’espace entre les rayons. Les meubles sont assez bas. On a aussi enlevé les faux plafonds pour donner de l’air aux 200 m². Il n’y a pas de rayonnages centraux qui viendraient couper la vue, même si ce choix se fait au détriment de cm² pour des livres supplémentaires. Or, le cm² vaut de l’or dans une librairie. » Du coup, la personne qui entre a une vue à 360° sur les rayonnages et l’ensemble des livres.
Le risque financier et la ligne éditoriale
Les expériences louvanistes précédentes ont montré que le risque financier n’est pas mince. Une dimension à intégrer dans le pari des deux néo-libraires, comme nous le confirme Pierre-Yves Millet : « Venant tous les deux de la fonction publique, nous avons dû apprendre à la fois comment créer et gérer une société commerciale, et comment développer une librairie indépendante. » Vu ce changement radical de métier, quelles ont été à ses yeux les éléments importants mis en place pour relever leur défi ? Car il ne suffit pas d’être passionné par les livres pour devenir libraire. « Il fallait identifier une situation idéale, visible et accessible, avoir un loyer soutenable, établir un bon plan financier (on a calculé qu’il faudrait vendre 150 à 220 livres par jour en tenant compte d’un prix moyen pour être rentable) et s’entourer de vraies libraires. Dès que notre projet a été connu, nous avons reçu énormément de candidatures spontanées. C’est un métier qui attire. Nous avons engagé trois libraires avec une expérience et nous avons appris le métier grâce à elles, sur le terrain. Elles nous ont par exemple aidés dans la construction d’un rayon, ce qui est essentiel car, comme dans le journalisme, c’est un peu la ligne éditoriale de la librairie. » En fonction de leurs goûts et du public louvaniste, trois rayons phares ressortent : le livre jeunesse, la littérature et les sciences humaines. « Nous cherchons à donner une coloration à l’ensemble, précise l’ex-journaliste, et les choix s’affinent au fil du temps, en fonction des demandes et des suggestions du public, singulièrement dans les sciences humaines où en politique, en philosophie, en développement personnel, il y a toute une gamme de possibilités entre le tout public et le super spécialisé. La librairie évolue aussi en fonction des problématiques de société. » Un an et demi après la faillite du Furet du Nord, le samedi 19 août 2023, a eu lieu l’inauguration. Le public était au rendez-vous. Six mois plus tard, Pierre-Yves Millet se montre plutôt optimiste pour la suite. « On pressentait une attente forte. Nombre de personnes viennent encore nous dire merci pour notre initiative. Même si d’autres clients ont pris de nouvelles habitudes comme se rendre à la Fnac ou chez Claudine à Wavre. Mais, avec la librairie Twist à Ottignies, on est convaincu qu’il y a de la place pour trois librairies indépendantes dans la région. »
Une librairie ouverte sur la ville
Cette réussite passe aussi par l’instauration d’une vraie dynamique avec les autres commerces de la rue des Wallons et par des collaborations avec les acteurs culturels de la région. « Ces collaborations sont presque illimitées, sourit Pierre-Yves Millet. La seule limite est l’imagination. » Citons notamment une lecture musicale avec la Ferme du Biéreau de L’été sans retour, de Giuseppe Santoliquido, suite à sa sortie en Folio, la mise en avant des textes joués au théâtre Le Vilar, le festival Lis-moi tout, les Nuits d’encre, le Printemps des Sciences. « La Maison du Développement Durable a créé un escape game dans la ville auquel nous participons. Il y aussi les possibilités offertes par la proximité avec l’Université, complète Pierre-Yves Millet, nous sommes à leur écoute. S’ils ont des envies de collaborations, d’inviter des auteurs abordés dans les cours, en littérature par exemple, nous pouvons organiser des rencontres dans la librairie ou relayer les ouvrages de docteurs Honoris Causa comme Bernard Foccroulle. Nous avons également des rapports étroits avec la maison d’édition Academia de Louvain-la-Neuve. C’est ainsi que nous avons organisé un speed dating entre quatre responsables de la maison et des candidats écrivains venus faire le pitch de leur projet. C’était super ! »
Louvain-la-Belge
Suite à l’opération Lisez-vous le belge ?, la littérature belge est aussi bien représentée sur une table que l’on découvre dès que l’on a franchi l’entrée, dos à dos avec la vitrine. Un beau choix de maisons d’édition belges, comme Quadrature, également de Louvain-la-Neuve, mais aussi des écrivains publiés en France. Des auteurs et des autrices que l’on peut désormais rencontrer lors d’animations comme Jérôme Colin, Geneviève Damas ou le psychologue Bruno Humbeeck pour lequel ils ont dû dédoubler la séance… La Page d’Après n’a pas fini d’écrire de belles suites à son histoire…
Michel Torrekens
La Page d’Après
Rue des Wallons, 3 à 1348 Louvain-la-Neuve
010/609011 – info@lapagedapres.be
www.lapagedapres.be – page Facebook : Librairie La Page d’Après
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°219 (2024)
