La Petite Librairie… livre le maximum à Heusy

Vir­ginie Son­veau de La Petite Librairie à Heusy — Pho­to : Michel Tor­rekens

Cette rubrique s’attache à vous présen­ter cer­taines de nos librairies indépen­dantes dans des cités de petite taille ain­si que le méti­er de libraire. À Heusy, nous avons vis­ité celle de Vir­ginie Son­veau, prob­a­ble­ment la plus petite de Bel­gique, d’où son nom.

La Petite Librairie a ouvert en décem­bre 2021. Quand on sait les dif­fi­cultés ren­con­trées aujourd’hui par la chaine du livre, ouvrir une nou­velle enseigne est un sacré défi et on se demande si, au bout de trois ans d’ex­is­tence, l’établissement atteint un point d’équili­bre, voire de rentabil­ité. « De rentabil­ité, non, recon­nait Vir­ginie Son­veau. D’équili­bre, oui. Je suis con­tente du démar­rage et de la courbe gen­ti­ment ascen­dante, mais la sit­u­a­tion reste frag­ile. »

 

Un endroit intime

La pre­mière sur­prise en nous ren­dant sur place, c’est le choix de l’implantation, un quarti­er où l’on ne s’attend pas à décou­vrir une librairie, dans cette rue isolée, la rue du Naimeux, en retrait des axes com­mer­ci­aux, qui plus est dans un vil­lage en périphérie de Verviers. Un choix de cœur, pour­rait-on dire pour Vir­ginie Son­veau : « J’ai sim­ple­ment cher­ché dans la région, parce que j’y habite. Heusy fai­sait par­tie des lieux où il n’y avait pas encore de librairie, même s’il y en a deux chou­ettes à Verviers-Cen­tre, d’autres à Malm­e­dy, à Spa. Il y a de la place pour tout le monde. Plus les per­son­nes lisent, plus elles ont envie de lire et vont d’une librairie à l’autre. On se com­plète. »

Pour faire con­naitre sa librairie, la jeune femme est assez présente sur les réseaux soci­aux et compte sur le bouche-à-oreille. « Étant orig­i­naire de la région, je peux en par­tie m’appuyer sur mon réseau, ajoute-t-elle, con­fi­ante. Petit à petit, la clien­tèle se fidélise. Et je croise les doigts pour que cela dure ! »

Du tableau noir aux rayonnages

Comme beau­coup de libraires ren­con­trés dans le cadre de cette rubrique, Vir­ginie Son­veau ne s’est pas for­mée d’emblée aux métiers du livre. Diplômée en langues et lit­téra­tures romanes, elle a d’abord enseigné une ving­taine d’an­nées à Eupen. Avec bon­heur. « Quand j’ai ter­miné ma rhé­to, j’avais envie de con­tin­uer à baign­er dans l’u­nivers des livres sans avoir d’ob­jec­tif pro­fes­sion­nel en tête. Les études de romanes m’ont pas­sion­née. Après ma licence, j’ai passé le diplôme d’a­gré­ga­tion en français et français langue étrangère pour pou­voir enseign­er. C’est un méti­er que j’aimais beau­coup et que j’aime tou­jours, s’enthousiasme-t-elle. Mais je gar­dais dans un coin de la tête mon rêve d’ado de tra­vailler un jour dans une librairie. »

Le contact humain

Si le livre, l’amour de la langue et de l’écriture, du français relient les deux métiers de notre inter­locutrice, c’est le même con­tact humain qu’elle va retrou­ver. « J’aimais beau­coup les liens en classe et je les vis main­tenant, sous une forme dif­férente, avec mes clients. Et ça, je ne le soupçon­nais pas. J’avais envie de tra­vailler en librairie pour lire, pour partager mes coups de cœur lit­téraires, pour en dis­cuter, mais je n’imag­i­nais pas que la dimen­sion humaine prendrait autant de place dans le méti­er. Assez rapi­de­ment, à par­tir d’un livre, on dévie sur des sujets qui, par­fois, touchent intime­ment ou per­son­nelle­ment les clients. Comme c’est un petit mag­a­sin où je tra­vaille seule, je finis par avoir une rela­tion régulière avec cer­tains d’entre eux et à lier des ami­tiés. » Au fur et à mesure de ces con­tacts, elle peut affin­er ses com­man­des et ses recom­man­da­tions. « Il arrive par­fois qu’un client demande un livre parce qu’il a envie de chercher des con­seils, entre guillemets, sur un sujet comme le deuil, le burnout, la sépa­ra­tion, etc. Ou, à l’in­verse, un client va dire “Non, pas ça pour l’in­stant, je vis quelque chose de trop dif­fi­cile à la mai­son con­cer­nant mon fils, mon mari, et je n’ai pas du tout envie de lire ce genre de choses”. » Ce con­tact humain nait aus­si des dimen­sions de son univers qui ne dépasse pas les 40 mètres car­ré, ce qui en fait une bou­tique intimiste et cosy, dont on devine à quelques détails qu’elle l’a amé­nagée à son image. « J’avais envie de cette intim­ité, sourit-elle. J’aime la taille du mag­a­sin. Je me suis attachée à cet endroit. J’y suis bien, et quand j’ar­rive le matin, j’ai l’im­pres­sion d’ar­riv­er chez moi. »

C’est en librairie qu’on devient libraire

Des enseignants qui ont envie de devenir libraires, il y en a beau­coup. Cela dit, l’envie ne suf­fit pas. Quels con­seils don­ner à ceux qui n’ont pas le diplôme ? Vir­ginie Son­veau n’hésite guère : « Essayez le méti­er avant de renon­cer com­plète­ment à l’en­seigne­ment. Si, comme moi, on a la chance d’être nom­mée, on peut pren­dre un amé­nage­ment du temps de tra­vail. J’ai eu le luxe d’es­say­er le méti­er, même à temps par­tiel, et de tra­vailler trois ans en librairie. Petit à petit, j’ai réduit mes heures dans l’en­seigne­ment jusqu’à y renon­cer. Au mois de juin de l’an­née passée, j’ai dû pren­dre la déci­sion de démis­sion­ner pour pou­voir con­tin­uer ici. Ce fut le choix d’une pas­sion, car les con­di­tions sont fort dif­férentes de celles de l’enseignement. C’est un choix risqué que j’ose faire à l’approche de la cinquan­taine. » Un méti­er qu’elle a donc appris sur le ter­rain. Mais suf­fit-il si on con­sid­ère les dimen­sions com­mer­ciales, compt­a­bles, de ges­tion, etc. ? « J’ai suivi une for­ma­tion en dis­tan­ciel grâce au logi­ciel Lib­risoft, pré­cise Vir­ginie Son­veau, un pro­gramme util­isé pour la ges­tion d’une librairie. Pour tout ce qui est démarch­es auprès des ban­ques, la logis­tique com­mer­ciale, le statut d’indépen­dant, j’ai pu compter sur mon mari, lui-même indépen­dant. Le Syn­di­cat des libraires fran­coph­o­nes de Bel­gique (Ndlr : leslibrairiesindependantes.be) est pré­cieux aus­si. Leurs mem­bres sont à l’é­coute et très réac­t­ifs quand on a des ques­tions, par exem­ple à pro­pos des règles sur les marchés publics, les remis­es qu’on peut espér­er chez les dis­trib­u­teurs, etc. Le syn­di­cat fédère les dif­férentes librairies à tra­vers leurs activ­ités. Il crée un chou­ette esprit entre libraires. Je con­sid­ère les autres libraires comme des col­lègues, pas comme des con­cur­rents. » La Petite Librairie a aus­si rejoint le cer­cle des librairies label­lisées. « Oui, depuis peu. C’est aus­si le syn­di­cat qui a attiré mon atten­tion sur cette label­li­sa­tion. Celle-ci per­met notam­ment d’obtenir des sub­sides. Mais au-delà de l’aspect pure­ment financier, c’est surtout une recon­nais­sance et un gage de qual­ité pour les lecteurs. » 

Éviter l’élitisme

D’emblée, en entrant dans la bien-nom­mée Petite Librairie, on con­state la place pré­dom­i­nante occupée par la lit­téra­ture, témoin des études lit­téraires de l’intéressée. Celle-ci s’est néan­moins fixé une lim­ite. « J’ai envie d’éviter l’élitisme lit­téraire, que tout le monde se sente à l’aise au niveau de ses choix de lec­ture. La lit­téra­ture est une source de plaisir. Et la notion de celui-ci varie évidem­ment d’une per­son­ne à l’autre. Bien sûr, j’ai envie de pro­mou­voir cer­tains titres, cer­taines maisons d’édi­tion. Mais c’est en apprenant à con­naitre ses clients qu’on peut pro­gres­sive­ment les amen­er vers des choses qu’ils n’au­raient peut-être pas choisies d’emblée.  C’est gai quand le lecteur revient en mag­a­sin, con­tent d’être sor­ti de sa zone de con­fort. J’aime les retours de lec­tures, y com­pris les retours négat­ifs. Ils per­me­t­tent d’affin­er mes choix et mes con­seils. »

L’identité de la librairie a ain­si évolué en trois années… « Quand je me suis lancée, se sou­vient Vir­ginie Son­veau, j’ai choisi de priv­ilégi­er le roman car c’est ce que j’af­fec­tionne le plus et que je con­nais le mieux. Je n’avais que de la lit­téra­ture blanche et des romans his­toriques, policiers, ain­si qu’un ray­on détente. Je n’avais ni développe­ment per­son­nel, ni voy­age, ni jeunesse. Petit à petit, je me suis adap­tée à la clien­tèle et aux deman­des. C’est ain­si que main­tenant, j’ai des mini rayons pour tout ce qui est par­alit­téra­ture. Je me tiens au courant des sor­ties, via des émis­sions, des cri­tiques lit­téraires. Les représen­tants font aus­si un chou­ette boulot. De la même manière que le libraire essaie de cern­er ses clients, il y a le même tra­vail de la part du représen­tant. »

Un lieu de rencontres

Mal­gré l’exiguïté du lieu, on est éton­né de décou­vrir à l’entrée l’annonce de ren­con­tres comme la prochaine avec Armel Job. Sur la page Face­book de la librairie, on a relevé les pas­sages de Bar­bara Abel, Karine Lam­bert, Philippe Rax­hon, Geneviève Damas, Patri­cia Hes­pel et d’autres. Un beau pro­gramme ! « À titre per­son­nel, je suis tou­jours con­tente de ren­con­tr­er un auteur, sourit notre hôte. Ce plaisir, j’ai envie de l’of­frir à mes clients. Je choi­sis des auteurs pour qui j’ai eu un coup de cœur et je tente ma chance auprès d’eux. On peut imag­in­er que la con­cur­rence avec des grandes librairies comme celles de Liège ou de Brux­elles doit être rude. « C’est tou­jours à la fois très stim­u­lant et stres­sant d’organiser ces ren­con­tres. Mal­gré les inscrip­tions au préal­able, je crains tou­jours les désis­te­ments. Jusqu’à présent, la librairie est chaque fois rem­plie. Comme elle ne peut accueil­lir qu’une ving­taine de per­son­nes, cela crée des échanges assez naturels entre les lecteurs et l’au­teur, une prox­im­ité et une intim­ité qui favorisent les échanges. Par­fois, on a de très bonnes sur­pris­es. J’avais beau­coup aimé Un éclat rouge, pre­mier roman de Clé­men­tine Biano, une jeune autrice française pub­liée chez Cal­mann-Levy. Dans l’en­t­hou­si­asme de la lec­ture, je l’ai con­tac­tée pour lui deman­der si elle viendrait jusqu’ici, sans trop y croire. Elle m’a répon­du tout de suite qu’elle était ravie qu’on défende son livre. Pour moi, c’est le genre de ren­con­tre un peu inespérée. J’ai eu la chance aus­si de recevoir Jérôme Col­in, mais j’ai dû délo­calis­er l’événe­ment parce qu’il y avait plus de nonante inscrits. Lorsqu’il est venu présen­ter son livre Les drag­ons, Jérôme Col­in était lui-même fort ému et cette fragilité, cette émo­tion, assez inat­ten­dues, étaient com­mu­nica­tives. À la suite d’un pas­sage sur scène au Cen­tre Cul­turel de Verviers pour jouer La vraie vie, Ade­line Dieudon­né a accep­té de venir au mag­a­sin pour une ren­con­tre. Ces événe­ments sont des bonus et une manière de faire con­naitre la librairie, de ren­con­tr­er de nou­veaux publics. »

Ces ani­ma­tions con­cer­nent générale­ment – et c’est assez naturel – des écrivains belges, mais la librairie présente-t-elle un ray­on cen­tré sur la lit­téra­ture belge ? « Cela reste une ques­tion pour moi : faut-il l’intégrer à la lit­téra­ture générale ou la sépar­er ? s’interroge Vir­ginie Son­veau. J’avais lu qu’un écrivain belge s’étonnait que les libraires créent un ray­on lit­téra­ture belge, comme si celle-ci ne fai­sait pas par­tie de ‘LA’ Lit­téra­ture. Mais je note que chaque fois que je pub­lie une recen­sion sur Face­book sur un auteur belge ou local, il y a un vrai intérêt de la part des lecteurs. »

Au moment de nous en aller, on tente la ques­tion qui tue : le nom des lieux, est-ce en lien avec La Grande Librairie sur France 5 ? « Non, pas du tout, je n’ai pas eu cette pré­ten­tion. Mais j’accepte volon­tiers le clin d’œil. »

Michel Tor­rekens

La Petite Librairie
rue du Naimeux, 39 à 4802 Heusy (Verviers)
087/705 720 – info@petitelibrairie.be
www.facebook.com/lapetitelibrairieheusywww.petitelibrairie.be


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°224 (2025)