Cette rubrique s’attache à vous présenter certaines de nos librairies indépendantes dans des cités de petite taille ainsi que le métier de libraire. À Heusy, nous avons visité celle de Virginie Sonveau, probablement la plus petite de Belgique, d’où son nom.
La Petite Librairie a ouvert en décembre 2021. Quand on sait les difficultés rencontrées aujourd’hui par la chaine du livre, ouvrir une nouvelle enseigne est un sacré défi et on se demande si, au bout de trois ans d’existence, l’établissement atteint un point d’équilibre, voire de rentabilité. « De rentabilité, non, reconnait Virginie Sonveau. D’équilibre, oui. Je suis contente du démarrage et de la courbe gentiment ascendante, mais la situation reste fragile. »
Un endroit intime
La première surprise en nous rendant sur place, c’est le choix de l’implantation, un quartier où l’on ne s’attend pas à découvrir une librairie, dans cette rue isolée, la rue du Naimeux, en retrait des axes commerciaux, qui plus est dans un village en périphérie de Verviers. Un choix de cœur, pourrait-on dire pour Virginie Sonveau : « J’ai simplement cherché dans la région, parce que j’y habite. Heusy faisait partie des lieux où il n’y avait pas encore de librairie, même s’il y en a deux chouettes à Verviers-Centre, d’autres à Malmedy, à Spa. Il y a de la place pour tout le monde. Plus les personnes lisent, plus elles ont envie de lire et vont d’une librairie à l’autre. On se complète. »
Pour faire connaitre sa librairie, la jeune femme est assez présente sur les réseaux sociaux et compte sur le bouche-à-oreille. « Étant originaire de la région, je peux en partie m’appuyer sur mon réseau, ajoute-t-elle, confiante. Petit à petit, la clientèle se fidélise. Et je croise les doigts pour que cela dure ! »
Du tableau noir aux rayonnages
Comme beaucoup de libraires rencontrés dans le cadre de cette rubrique, Virginie Sonveau ne s’est pas formée d’emblée aux métiers du livre. Diplômée en langues et littératures romanes, elle a d’abord enseigné une vingtaine d’années à Eupen. Avec bonheur. « Quand j’ai terminé ma rhéto, j’avais envie de continuer à baigner dans l’univers des livres sans avoir d’objectif professionnel en tête. Les études de romanes m’ont passionnée. Après ma licence, j’ai passé le diplôme d’agrégation en français et français langue étrangère pour pouvoir enseigner. C’est un métier que j’aimais beaucoup et que j’aime toujours, s’enthousiasme-t-elle. Mais je gardais dans un coin de la tête mon rêve d’ado de travailler un jour dans une librairie. »
Le contact humain
Si le livre, l’amour de la langue et de l’écriture, du français relient les deux métiers de notre interlocutrice, c’est le même contact humain qu’elle va retrouver. « J’aimais beaucoup les liens en classe et je les vis maintenant, sous une forme différente, avec mes clients. Et ça, je ne le soupçonnais pas. J’avais envie de travailler en librairie pour lire, pour partager mes coups de cœur littéraires, pour en discuter, mais je n’imaginais pas que la dimension humaine prendrait autant de place dans le métier. Assez rapidement, à partir d’un livre, on dévie sur des sujets qui, parfois, touchent intimement ou personnellement les clients. Comme c’est un petit magasin où je travaille seule, je finis par avoir une relation régulière avec certains d’entre eux et à lier des amitiés. » Au fur et à mesure de ces contacts, elle peut affiner ses commandes et ses recommandations. « Il arrive parfois qu’un client demande un livre parce qu’il a envie de chercher des conseils, entre guillemets, sur un sujet comme le deuil, le burnout, la séparation, etc. Ou, à l’inverse, un client va dire “Non, pas ça pour l’instant, je vis quelque chose de trop difficile à la maison concernant mon fils, mon mari, et je n’ai pas du tout envie de lire ce genre de choses”. » Ce contact humain nait aussi des dimensions de son univers qui ne dépasse pas les 40 mètres carré, ce qui en fait une boutique intimiste et cosy, dont on devine à quelques détails qu’elle l’a aménagée à son image. « J’avais envie de cette intimité, sourit-elle. J’aime la taille du magasin. Je me suis attachée à cet endroit. J’y suis bien, et quand j’arrive le matin, j’ai l’impression d’arriver chez moi. »
C’est en librairie qu’on devient libraire
Des enseignants qui ont envie de devenir libraires, il y en a beaucoup. Cela dit, l’envie ne suffit pas. Quels conseils donner à ceux qui n’ont pas le diplôme ? Virginie Sonveau n’hésite guère : « Essayez le métier avant de renoncer complètement à l’enseignement. Si, comme moi, on a la chance d’être nommée, on peut prendre un aménagement du temps de travail. J’ai eu le luxe d’essayer le métier, même à temps partiel, et de travailler trois ans en librairie. Petit à petit, j’ai réduit mes heures dans l’enseignement jusqu’à y renoncer. Au mois de juin de l’année passée, j’ai dû prendre la décision de démissionner pour pouvoir continuer ici. Ce fut le choix d’une passion, car les conditions sont fort différentes de celles de l’enseignement. C’est un choix risqué que j’ose faire à l’approche de la cinquantaine. » Un métier qu’elle a donc appris sur le terrain. Mais suffit-il si on considère les dimensions commerciales, comptables, de gestion, etc. ? « J’ai suivi une formation en distanciel grâce au logiciel Librisoft, précise Virginie Sonveau, un programme utilisé pour la gestion d’une librairie. Pour tout ce qui est démarches auprès des banques, la logistique commerciale, le statut d’indépendant, j’ai pu compter sur mon mari, lui-même indépendant. Le Syndicat des libraires francophones de Belgique (Ndlr : leslibrairiesindependantes.be) est précieux aussi. Leurs membres sont à l’écoute et très réactifs quand on a des questions, par exemple à propos des règles sur les marchés publics, les remises qu’on peut espérer chez les distributeurs, etc. Le syndicat fédère les différentes librairies à travers leurs activités. Il crée un chouette esprit entre libraires. Je considère les autres libraires comme des collègues, pas comme des concurrents. » La Petite Librairie a aussi rejoint le cercle des librairies labellisées. « Oui, depuis peu. C’est aussi le syndicat qui a attiré mon attention sur cette labellisation. Celle-ci permet notamment d’obtenir des subsides. Mais au-delà de l’aspect purement financier, c’est surtout une reconnaissance et un gage de qualité pour les lecteurs. »
Éviter l’élitisme
D’emblée, en entrant dans la bien-nommée Petite Librairie, on constate la place prédominante occupée par la littérature, témoin des études littéraires de l’intéressée. Celle-ci s’est néanmoins fixé une limite. « J’ai envie d’éviter l’élitisme littéraire, que tout le monde se sente à l’aise au niveau de ses choix de lecture. La littérature est une source de plaisir. Et la notion de celui-ci varie évidemment d’une personne à l’autre. Bien sûr, j’ai envie de promouvoir certains titres, certaines maisons d’édition. Mais c’est en apprenant à connaitre ses clients qu’on peut progressivement les amener vers des choses qu’ils n’auraient peut-être pas choisies d’emblée. C’est gai quand le lecteur revient en magasin, content d’être sorti de sa zone de confort. J’aime les retours de lectures, y compris les retours négatifs. Ils permettent d’affiner mes choix et mes conseils. »
L’identité de la librairie a ainsi évolué en trois années… « Quand je me suis lancée, se souvient Virginie Sonveau, j’ai choisi de privilégier le roman car c’est ce que j’affectionne le plus et que je connais le mieux. Je n’avais que de la littérature blanche et des romans historiques, policiers, ainsi qu’un rayon détente. Je n’avais ni développement personnel, ni voyage, ni jeunesse. Petit à petit, je me suis adaptée à la clientèle et aux demandes. C’est ainsi que maintenant, j’ai des mini rayons pour tout ce qui est paralittérature. Je me tiens au courant des sorties, via des émissions, des critiques littéraires. Les représentants font aussi un chouette boulot. De la même manière que le libraire essaie de cerner ses clients, il y a le même travail de la part du représentant. »
Un lieu de rencontres
Malgré l’exiguïté du lieu, on est étonné de découvrir à l’entrée l’annonce de rencontres comme la prochaine avec Armel Job. Sur la page Facebook de la librairie, on a relevé les passages de Barbara Abel, Karine Lambert, Philippe Raxhon, Geneviève Damas, Patricia Hespel et d’autres. Un beau programme ! « À titre personnel, je suis toujours contente de rencontrer un auteur, sourit notre hôte. Ce plaisir, j’ai envie de l’offrir à mes clients. Je choisis des auteurs pour qui j’ai eu un coup de cœur et je tente ma chance auprès d’eux. On peut imaginer que la concurrence avec des grandes librairies comme celles de Liège ou de Bruxelles doit être rude. « C’est toujours à la fois très stimulant et stressant d’organiser ces rencontres. Malgré les inscriptions au préalable, je crains toujours les désistements. Jusqu’à présent, la librairie est chaque fois remplie. Comme elle ne peut accueillir qu’une vingtaine de personnes, cela crée des échanges assez naturels entre les lecteurs et l’auteur, une proximité et une intimité qui favorisent les échanges. Parfois, on a de très bonnes surprises. J’avais beaucoup aimé Un éclat rouge, premier roman de Clémentine Biano, une jeune autrice française publiée chez Calmann-Levy. Dans l’enthousiasme de la lecture, je l’ai contactée pour lui demander si elle viendrait jusqu’ici, sans trop y croire. Elle m’a répondu tout de suite qu’elle était ravie qu’on défende son livre. Pour moi, c’est le genre de rencontre un peu inespérée. J’ai eu la chance aussi de recevoir Jérôme Colin, mais j’ai dû délocaliser l’événement parce qu’il y avait plus de nonante inscrits. Lorsqu’il est venu présenter son livre Les dragons, Jérôme Colin était lui-même fort ému et cette fragilité, cette émotion, assez inattendues, étaient communicatives. À la suite d’un passage sur scène au Centre Culturel de Verviers pour jouer La vraie vie, Adeline Dieudonné a accepté de venir au magasin pour une rencontre. Ces événements sont des bonus et une manière de faire connaitre la librairie, de rencontrer de nouveaux publics. »
Ces animations concernent généralement – et c’est assez naturel – des écrivains belges, mais la librairie présente-t-elle un rayon centré sur la littérature belge ? « Cela reste une question pour moi : faut-il l’intégrer à la littérature générale ou la séparer ? s’interroge Virginie Sonveau. J’avais lu qu’un écrivain belge s’étonnait que les libraires créent un rayon littérature belge, comme si celle-ci ne faisait pas partie de ‘LA’ Littérature. Mais je note que chaque fois que je publie une recension sur Facebook sur un auteur belge ou local, il y a un vrai intérêt de la part des lecteurs. »
Au moment de nous en aller, on tente la question qui tue : le nom des lieux, est-ce en lien avec La Grande Librairie sur France 5 ? « Non, pas du tout, je n’ai pas eu cette prétention. Mais j’accepte volontiers le clin d’œil. »
Michel Torrekens
La Petite Librairie
rue du Naimeux, 39 à 4802 Heusy (Verviers)
087/705 720 – info@petitelibrairie.be
www.facebook.com/lapetitelibrairieheusy – www.petitelibrairie.be
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°224 (2025)
