Cette rubrique présente nos librairies indépendantes ainsi que le métier de libraire. Dans la banlieue de Liège, à Chênée, nous avons rencontré Nathalie Lognoul, 52 ans, qui a ouvert son officine il y a moins d’un an.
D’emblée, le nom de cette jeune librairie indépendante nous avait intrigué. Ni une, ni deux, nous avons pris rendez-vous. Nous arrivons en fin de journée, un vendredi après une animation autour d’Halloween. Une animation parmi des dizaines d’autres, car Nathalie Lognoul a envie de montrer que « lire, c’est tout sauf ennuyeux » et elle s’y attèle assidûment. Après avoir prospecté dans la région, son choix s’est porté sur Chênée. « Dès le départ, explique-t-elle, je voulais m’installer dans une petite ville où il n’y avait pas d’offre de librairie car, après un travail de fin d’études sur le sujet, il était important pour moi d’offrir un vrai commerce de proximité. Chênée réunit tout ce que je cherchais en étant à proximité de chez moi. J’aime beaucoup cette ambiance entre ville et campagne. » Nous franchissons la porte d’entrée et découvrons les lieux. Ils se répartissent sur 70 m² tout en longueur, lumineux, avec un mobilier simple et fonctionnel, de larges couloirs (« pour avoir connu, en tant que jeune mère, la difficulté à se déplacer avec une poussette dans une librairie, je tenais à cette disposition en pensant aussi aux personnes à mobilité réduite, quitte à sacrifier de l’espace », précise cette maman de deux filles de 19 et 14 ans), sans oublier des tortues ici et là, en crochets, en pierre, etc. Nous nous installons dans le fond de la librairie, autour d’une des deux tables destinées à accueillir les lecteurs et lectrices qui souhaitent bouquiner tranquille. Juste à côté, un mini salon de thé-café avec deux fauteuils car La tortue qui lit, dixit notre hôtesse, « c’est plus qu’une librairie, c’est aussi un endroit où se détendre en lisant, en tricotant, en travaillant… Et le petit jardin qui a nécessité un débroussaillage en profondeur permettra de créer un espace extérieur en été ! »
Tortue ?
En priorité, satisfaire notre curiosité… Et lever le mystère de ce nom pour une librairie : « C’est un clin d’œil à mon animal fétiche, les tortues, je les collectionne depuis quarante ans, sourit Nathalie Lognoul. J’en ai plein chez moi et dans la librairie. Mon mari et moi lui avons cherché longtemps un nom, jusqu’au moment où il m’a dit : “Une tortue… c’est toi”. Elle fait désormais partie de l’ADN de la librairie avec deux messages : la lecture, c’est se poser, prendre le temps et chaque livre a sa place ici, de la romance à la littérature blanche en passant par les littératures de l’imaginaire. La tortue incarne des valeurs qui me tiennent à cœur comme la sagesse, celle que l’on trouve dans un ouvrage ; la longévité, car les histoires traversent le temps ; la sérénité, ce moment unique que l’on ressent à la lecture d’un bon livre ainsi que la patience et la détermination, car lire est parfois un chemin semé d’embûches. » Et, après avoir lu le formidable roman de Tatiana de Perlinghi, Terre Adélaïde (M.E.O.), nous pourrions ajouter qu’elle symbolise Kurma, une déesse du panthéon hindou.
Du tableau noir aux rayonnages
La tortue qui lit, c’est aussi l’aboutissement d’un rêve qui s’est mis en place progressivement il y a trois ans. Il y a une dizaine d’années, Nathalie Lognoul redécouvre la lecture avec une vraie boulimie livresque, un plaisir auquel l’avait initiée une professeure de français qui lui avait fait découvrir les classiques. « J’ai enseigné plus de vingt ans les sciences et la géographie, ce qui me passionnait, se souvient-elle. Mais la crise du COVID et le manque de considération pour la profession m’ont décidée à prendre une pause-carrière pour réfléchir à ce que je voulais vraiment. » En 2021, les inondations ont été un vrai drame pour la région. « Elles ont emporté la moitié de notre maison à Trooz. Ce fut une période difficile, j’avais besoin de renouveau. En devenant bénévole au Bookshop Oxfam à Liège, j’ai découvert l’envers du décor des librairies : le contact avec les clients, les conseils littéraires, l’organisation en coulisses… Tout cela m’a semblé évident : ma passion pour les livres m’a montré le chemin et ma sœur a semé la graine d’un projet un peu fou : créer une librairie indépendante avec un coin salon de thé. Un lieu convivial où se poser, découvrir et partager autour des livres ». Pour concrétiser ce rêve, elle suit deux ans de cours à l’IFAPME, terminés en juin 2024, ainsi qu’une formation à la création d’entreprise “Je monte ma boîte”, réalise une enquête, lance un crowdfunding de préachat de livres pour avoir un peu d’argent frais et se faire connaitre, bénéficie des conseils de collègues et du syndicat des librairies indépendantes (SLFB), en particulier pour les relations avec les distributeurs et transporteurs. En deux mois, la presque néo-libraire trouve le bâtiment où nous sommes, une ancienne brasserie, réalise les travaux indispensables et l’aménage avec gout. En février 2025, La tortue qui lit ouvre ses portes à son futur lectorat.
Parrain et marraine
Et notre libraire quasi débutante prend une initiative originale jamais rencontrée dans les dix-sept librairies que nous avons visitées : trouver une marraine et un parrain pour le baptême des lieux : deux écrivains belges, Dominique Van Cotthem et Salvatore Minni. « J’avais envie d’avoir des bonnes ondes autour de la librairie, explique Nathalie Lognoul. J’ai découvert la plume de Dominique Van Cotthem avec Adèle (Genèse édition). Un véritable coup de cœur pour cette écriture qui nous embarque, avec un sujet profond qui prend aux tripes. Quelle ne fut pas ma surprise en apprenant que l’autrice habitait à 150 mètres d’ici, comme un signe du destin ! Elle a accepté immédiatement. Salvatore Minni, je le connaissais depuis quatre ans avec son premier roman Claustrations [IFS, coll. « Phénix noir »]. J’ai été bluffée par son analyse de l’âme humaine et les manipulations possibles de l’esprit. J’ai lu tous ses livres depuis et j’ai eu la chance de le rencontrer à de multiples reprises lors du salon Iris noir à Bruxelles dont il est organisateur et dont je suis fan. »
Louve du polar
L’Iris noir, salon qui a vécu sa 7e édition en 2025, accorde une belle place au thriller, genre qui passionne la néo-libraire et auquel elle consacre tout un mois en mai-juin. Une affiche de sa librairie montre le soutien actif qu’elle apporte au collectif d’autrices Les louves du polar, qui se fédèrent pour mettre leur travail en valeur et favoriser l’identification du polar féminin francophone, trop souvent en manque de visibilité malgré la qualité de la production. « La moitié du rayon adulte lui est consacré, j’en ai aussi en littérature jeunesse. Je reviens systématiquement à ce genre après une ou deux autres lectures. Je lis aussi bien du cosy mystery que du thriller bien sombre en passant par des romans d’espionnage ou des thrillers historiques. Et mes gouts m’attirent vers les thrillers francophones. » On en profite pour lui demander des noms belges du genre. Elle cite sans hésitation trois Belges, Barbara Abel, Clarence Pitz ainsi que Lorie Forêt, reçue pour son premier roman Meurtres et préjugés (Eyrolles).
Si unique, la littérature belge
À propos de littérature belge, une table était dédiée à l’action Lisez-vous le belge ? lors de notre passage. Dans ce cadre, Nathalie Lognoul a organisé une rencontre spéciale « Qu’est-ce qui rend la littérature belge si unique ? » Pour l’occasion, elle a accueilli un trio d’autrices, Dominique Van Cotthem, Eva Binamé et Christiana Moreau pour un débat autour de la littérature belge, sa richesse et ses spécificités. Une rencontre conviviale qu’elle a eu le plaisir d’animer, une grande première pour elle ! « Je ne connaissais quasiment rien de notre littérature avant ma formation, avoue cette passionnée. J’ai décidé de lui consacrer tout un rayonnage, pour la visibiliser. Avant, les clients demandaient rarement des livres belges, maintenant ils s’arrêtent devant. » Une littérature qu’elle peut mieux cerner : « J’y décèle des voix, parfois des paysages et des lieux qui nous parlent et surtout un humour tout en nuance avec, comme pour les autres artistes belges, un recul sur nous-mêmes. »
Lire, tout sauf ennuyeux
Outre cette soirée, la libraire, adepte de tee-shirts qui arborent “Lis Thé Rature” ou “Lectrice en série”, veut montrer que la lecture, c’est tout sauf ennuyeux. « Un jeune qui n’aime pas lire n’a pas encore trouvé le bon livre pour lui, que ce soit une BD, un manga… Je reste persuadée que chacun peut trouver le livre qui changera sa vision de la lecture. J’aime montrer qu’une librairie est un lieu vivant. Les gens qui entrent dans ma librairie chuchotent comme dans une bibliothèque. Cela me fait rire. Les parents disent chut aux enfants qui parlent trop fort ! » Aussi organise-t-elle de multiples animations annoncées sur sa page Facebook où elle est très active : rencontres et dédicaces avec des Belges bien sûr, avec aussi l’envie de mettre en avant des auteurs et autrices régionaux, des lectures de contes pour adultes mais aussi pour enfants animés par Zia et son concept Conti-Conta avec musique et chants, ou une rencontre avec Angèle Truscia, ambassadrice du club The Slow Reading Club. Celui-ci se réunit plusieurs fois par an dans un endroit chaleureux. Le concept ? On prend le temps de lire un livre de son choix en silence. Pas de lecture imposée, pas de critique argumentée. Uniquement le plaisir. Une manière de ralentir consciemment, sans téléphone (!), au calme. À La tortue qui lit, Murielle Degrean était invitée pour l’occasion avec Et après, grand calme (Academia).
Huit mois après l’ouverture, Nathalie est ravie de son changement de vie, même si elle a découvert des facettes moins connues du métier comme la bonne gestion des achats, le cout des transports, des frais de port, la comptabilité, les tracasseries administratives qui prennent la majorité de son temps. Nathalie Lognoul ne s’arrête cependant pas en si bon chemin et ne manque pas de projets autour de la bibliocréativité, un club de lecture ados, un atelier d’écriture, etc. Bienvenue dans la famille Tortue !
Michel Torrekens
La tortue qui lit
rue de l’Église 88 à 4032 Chênée
04/371 37 06 – info@latortuequilit.be
http://www.latortuequilit.be
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°226 (2026)
