La tortue qui lit à Chênée et s’en amuse

Nathalie Log­noul dans sa librairie La tortue qui lit — pho­to : Michel Tor­rekens

Cette rubrique présente nos librairies indépen­dantes ain­si que le méti­er de libraire. Dans la ban­lieue de Liège, à Chênée, nous avons ren­con­tré Nathalie Log­noul, 52 ans, qui a ouvert son officine il y a moins d’un an.

D’emblée, le nom de cette jeune librairie indépen­dante nous avait intrigué. Ni une, ni deux, nous avons pris ren­dez-vous. Nous arrivons en fin de journée, un ven­dre­di après une ani­ma­tion autour d’Halloween. Une ani­ma­tion par­mi des dizaines d’autres, car Nathalie Log­noul a envie de mon­tr­er que « lire, c’est tout sauf ennuyeux » et elle s’y attèle assidû­ment. Après avoir prospec­té dans la région, son choix s’est porté sur Chênée. « Dès le départ, explique-t-elle, je voulais m’in­staller dans une petite ville où il n’y avait pas d’of­fre de librairie car, après un tra­vail de fin d’é­tudes sur le sujet, il était impor­tant pour moi d’of­frir un vrai com­merce de prox­im­ité. Chênée réu­nit tout ce que je cher­chais en étant à prox­im­ité de chez moi. J’aime beau­coup cette ambiance entre ville et cam­pagne. » Nous fran­chissons la porte d’entrée et décou­vrons les lieux. Ils se répar­tis­sent sur 70 m² tout en longueur, lumineux, avec un mobili­er sim­ple et fonc­tion­nel, de larges couloirs (« pour avoir con­nu, en tant que jeune mère, la dif­fi­culté à se déplac­er avec une pous­sette dans une librairie, je tenais à cette dis­po­si­tion en pen­sant aus­si aux per­son­nes à mobil­ité réduite, quitte à sac­ri­fi­er de l’espace », pré­cise cette maman de deux filles de 19 et 14 ans), sans oubli­er des tortues ici et là, en cro­chets, en pierre, etc. Nous nous instal­lons dans le fond de la librairie, autour d’une des deux tables des­tinées à accueil­lir les lecteurs et lec­tri­ces qui souhait­ent bouquin­er tran­quille. Juste à côté, un mini salon de thé-café avec deux fau­teuils car La tortue qui lit, dix­it notre hôtesse, « c’est plus qu’une librairie, c’est aus­si un endroit où se déten­dre en lisant, en tri­cotant, en tra­vail­lant… Et le petit jardin qui a néces­sité un débrous­sail­lage en pro­fondeur per­me­t­tra de créer un espace extérieur en été ! » 

Tortue ?

En pri­or­ité, sat­is­faire notre curiosité… Et lever le mys­tère de ce nom pour une librairie : « C’est un clin d’œil à mon ani­mal fétiche, les tortues, je les col­lec­tionne depuis quar­ante ans, sourit Nathalie Log­noul. J’en ai plein chez moi et dans la librairie. Mon mari et moi lui avons cher­ché longtemps un nom, jusqu’au moment où il m’a dit : “Une tortue… c’est toi”. Elle fait désor­mais par­tie de l’ADN de la librairie avec deux mes­sages : la lec­ture, c’est se pos­er, pren­dre le temps et chaque livre a sa place ici, de la romance à la lit­téra­ture blanche en pas­sant par les lit­téra­tures de l’imaginaire. La tortue incar­ne des valeurs qui me tien­nent à cœur comme la sagesse, celle que l’on trou­ve dans un ouvrage ; la longévité, car les his­toires tra­versent le temps ; la sérénité, ce moment unique que l’on ressent à la lec­ture d’un bon livre ain­si que la patience et la déter­mi­na­tion, car lire est par­fois un chemin semé d’embûches. » Et, après avoir lu le for­mi­da­ble roman de Tatiana de Per­linghi, Terre Adélaïde (M.E.O.), nous pour­rions ajouter qu’elle sym­bol­ise Kur­ma, une déesse du pan­théon hin­dou.

Du tableau noir aux rayonnages

La tortue qui lit, c’est aus­si l’aboutissement d’un rêve qui s’est mis en place pro­gres­sive­ment il y a trois ans. Il y a une dizaine d’années, Nathalie Log­noul redé­cou­vre la lec­ture avec une vraie boulim­ie livresque, un plaisir auquel l’avait ini­tiée une pro­fesseure de français qui lui avait fait décou­vrir les clas­siques. « J’ai enseigné plus de vingt ans les sci­ences et la géo­gra­phie, ce qui me pas­sion­nait, se sou­vient-elle. Mais la crise du COVID et le manque de con­sid­éra­tion pour la pro­fes­sion m’ont décidée à pren­dre une pause-car­rière pour réfléchir à ce que je voulais vrai­ment. » En 2021, les inon­da­tions ont été un vrai drame pour la région. « Elles ont emporté la moitié de notre mai­son à Trooz. Ce fut une péri­ode dif­fi­cile, j’avais besoin de renou­veau. En devenant bénév­ole au Book­shop Oxfam à Liège, j’ai décou­vert l’envers du décor des librairies : le con­tact avec les clients, les con­seils lit­téraires, l’organisation en couliss­es… Tout cela m’a sem­blé évi­dent : ma pas­sion pour les livres m’a mon­tré le chemin et ma sœur a semé la graine d’un pro­jet un peu fou : créer une librairie indépen­dante avec un coin salon de thé. Un lieu con­vivial où se pos­er, décou­vrir et partager autour des livres ». Pour con­cré­tis­er ce rêve, elle suit deux ans de cours à l’IFAPME, ter­minés en juin 2024, ain­si qu’une for­ma­tion à la créa­tion d’entreprise “Je monte ma boîte”, réalise une enquête, lance un crowd­fund­ing de préachat de livres pour avoir un peu d’argent frais et se faire con­naitre, béné­fi­cie des con­seils de col­lègues et du syn­di­cat des librairies indépen­dantes (SLFB), en par­ti­c­uli­er pour les rela­tions avec les dis­trib­u­teurs et trans­porteurs. En deux mois, la presque néo-libraire trou­ve le bâti­ment où nous sommes, une anci­enne brasserie, réalise les travaux indis­pens­ables et l’aménage avec gout. En févri­er 2025, La tortue qui lit ouvre ses portes à son futur lec­torat.

Parrain et marraine

Et notre libraire qua­si débu­tante prend une ini­tia­tive orig­i­nale jamais ren­con­trée dans les dix-sept librairies que nous avons vis­itées : trou­ver une mar­raine et un par­rain pour le bap­tême des lieux : deux écrivains belges, Dominique Van Cot­them et Sal­va­tore Min­ni. « J’avais envie d’avoir des bonnes ondes autour de la librairie, explique Nathalie Log­noul. J’ai décou­vert la plume de Dominique Van Cot­them avec Adèle (Genèse édi­tion). Un véri­ta­ble coup de cœur pour cette écri­t­ure qui nous embar­que, avec un sujet pro­fond qui prend aux tripes. Quelle ne fut pas ma sur­prise en apprenant que l’autrice habitait à 150 mètres d’ici, comme un signe du des­tin ! Elle a accep­té immé­di­ate­ment. Sal­va­tore Min­ni, je le con­nais­sais depuis qua­tre ans avec son pre­mier roman Claus­tra­tions [IFS, coll. « Phénix noir »]. J’ai été bluffée par son analyse de l’âme humaine et les manip­u­la­tions pos­si­bles de l’e­sprit. J’ai lu tous ses livres depuis et j’ai eu la chance de le ren­con­tr­er à de mul­ti­ples repris­es lors du salon Iris noir à Brux­elles dont il est organ­isa­teur et dont je suis fan. »

Louve du polar

L’Iris noir, salon qui a vécu sa 7e édi­tion en 2025, accorde une belle place au thriller, genre qui pas­sionne la néo-libraire et auquel elle con­sacre tout un mois en mai-juin. Une affiche de sa librairie mon­tre le sou­tien act­if qu’elle apporte au col­lec­tif d’autri­ces Les lou­ves du polar, qui se fédèrent pour met­tre leur tra­vail en valeur et favoris­er l’identification du polar féminin fran­coph­o­ne, trop sou­vent en manque de vis­i­bil­ité mal­gré la qual­ité de la pro­duc­tion. « La moitié du ray­on adulte lui est con­sacré, j’en ai aus­si en lit­téra­ture jeunesse. Je reviens sys­té­ma­tique­ment à ce genre après une ou deux autres lec­tures. Je lis aus­si bien du cosy mys­tery que du thriller bien som­bre en pas­sant par des romans d’es­pi­onnage ou des thrillers his­toriques. Et mes gouts m’at­tirent vers les thrillers fran­coph­o­nes. » On en prof­ite pour lui deman­der des noms belges du genre. Elle cite sans hési­ta­tion trois Belges, Bar­bara Abel, Clarence Pitz ain­si que Lorie Forêt, reçue pour son pre­mier roman Meurtres et préjugés (Eyrolles).

Si unique, la littérature belge

À pro­pos de lit­téra­ture belge, une table était dédiée à l’action Lisez-vous le belge ? lors de notre pas­sage. Dans ce cadre, Nathalie Log­noul a organ­isé une ren­con­tre spé­ciale « Qu’est-ce qui rend la lit­téra­ture belge si unique ? » Pour l’occasion, elle a accueil­li un trio d’autrices, Dominique Van Cot­them, Eva Binamé et Chris­tiana More­au pour un débat autour de la lit­téra­ture belge, sa richesse et ses spé­ci­ficités. Une ren­con­tre con­viviale qu’elle a eu le plaisir d’animer, une grande pre­mière pour elle ! « Je ne con­nais­sais qua­si­ment rien de notre lit­téra­ture avant ma for­ma­tion, avoue cette pas­sion­née. J’ai décidé de lui con­sacr­er tout un ray­on­nage, pour la vis­i­bilis­er. Avant, les clients demandaient rarement des livres belges, main­tenant ils s’arrêtent devant. » Une lit­téra­ture qu’elle peut mieux cern­er : « J’y décèle des voix, par­fois des paysages et des lieux qui nous par­lent et surtout un humour tout en nuance avec, comme pour les autres artistes belges, un recul sur nous-mêmes. »

Lire, tout sauf ennuyeux

Out­re cette soirée, la libraire, adepte de tee-shirts qui arborent “Lis Thé Rature” ou “Lec­trice en série”, veut mon­tr­er que la lec­ture, c’est tout sauf ennuyeux. « Un jeune qui n’aime pas lire n’a pas encore trou­vé le bon livre pour lui, que ce soit une BD, un man­ga… Je reste per­suadée que cha­cun peut trou­ver le livre qui chang­era sa vision de la lec­ture. J’aime mon­tr­er qu’une librairie est un lieu vivant. Les gens qui entrent dans ma librairie chu­chotent comme dans une bib­lio­thèque. Cela me fait rire. Les par­ents dis­ent chut aux enfants qui par­lent trop fort ! » Aus­si organ­ise-t-elle de mul­ti­ples ani­ma­tions annon­cées sur sa page Face­book où elle est très active : ren­con­tres et dédi­caces avec des Belges bien sûr, avec aus­si l’en­vie de met­tre en avant des auteurs et autri­ces régionaux, des lec­tures de con­tes pour adultes mais aus­si pour enfants ani­més par Zia et son con­cept Con­ti-Con­ta avec musique et chants, ou une ren­con­tre avec Angèle Truscia, ambas­sadrice du club The Slow Read­ing Club. Celui-ci se réu­nit plusieurs fois par an dans un endroit chaleureux. Le con­cept ? On prend le temps de lire un livre de son choix en silence. Pas de lec­ture imposée, pas de cri­tique argu­men­tée. Unique­ment le plaisir. Une manière de ralen­tir con­sciem­ment, sans télé­phone (!), au calme. À La tortue qui lit, Murielle Degre­an était invitée pour l’occasion avec Et après, grand calme (Acad­e­mia).

Huit mois après l’ouverture, Nathalie est ravie de son change­ment de vie, même si elle a décou­vert des facettes moins con­nues du méti­er comme la bonne ges­tion des achats, le cout des trans­ports, des frais de port, la compt­abil­ité, les tra­casseries admin­is­tra­tives qui pren­nent la majorité de son temps. Nathalie Log­noul ne s’arrête cepen­dant pas en si bon chemin et ne manque pas de pro­jets autour de la bib­liocréa­tiv­ité, un club de lec­ture ados, un ate­lier d’écriture, etc. Bien­v­enue dans la famille Tortue !

Michel Tor­rekens

La tortue qui lit 
rue de l’Église 88 à 4032 Chênée
04/371 37 06 – info@latortuequilit.be
http://www.latortuequilit.be


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°226 (2026)