Werner Lambersy, Architecture Nuit

Cantiques pour le temps présent

Wern­er LAMBERSY, Archi­tec­ture Nuit, Édi­tions Phi, Édi­tions du Noroît et Édi­tions Les Éper­on­niers, 1992
Wern­er LAMBERSY, Volti Subito, Le dé Bleu, Les Écrits des Forges et L’Ar­bre à paroles, 1992

lambersy architecture nuitCom­ment écrira-t-il ? Com­ment, cette fois, nous sur­pren­dra-t-il ? À lire les livres suc­ces­sifs de Wern­er Lam­ber­sy, l’éblouisse­ment ne peut que se répéter : dans cha­cun de ses grands recueils, le poète paraît se soumet­tre à un défi rhé­torique nou­veau, paraît s’im­pos­er, pièce par pièce, bribe par bribe, la con­struc­tion d’un édi­fice poé­tique sans faille, d’une rare cohérence – d’un vaste théâtre où plac­er les accents de son drame.

Déjà dans Maîtres et maisons de thé nous fai­sait-il partager une parole savante, éminem­ment con­certée. À tra­vers le plus com­mun et le plus élaboré des rites – la céré­monie du thé –, le sujet fran­chit une à une les portes de l’ex­is­tence. Décou­vrant le regard de l’autre et la peau de l’autre, il appréhende le rôle qui, finale­ment, sera sien : du rit­uel, écrire la geste, avec ses codes et ses dél­its, ses acteurs et son aède, ses déchire­ments d’amour et de mort.

La fas­ci­na­tion de l’au­teur pour le sacra­mentel se donne à lire à nou­veau dans Archi­tec­ture Nuit. Tous les lieux de l’ini­ti­a­tion y sont explorés, au gré du souf­fle des ver­sets, de leurs rythmes brisés. Ici nulle solen­nité, nulle grâce affec­tée : le poème se déploie, se déclame, avec la pleine con­science de l’acte posé ; et les invo­ca­tions aux dieux indis­tincts – Dieu des Juifs et des Incas, Nuit de l’homme et du poète – ont la trou­blante force des cris douloureuse­ment proférés, des appels de l’être seul à plus seul encore. C’est que la célébra­tion de l’of­fice s’avère tout intérieure, et l’ar­chi­tec­ture du poème d’abord con­struc­tion de soi :

Éloigné de la face qui regarde sans voir, du regard sans vis­age, devant lequel il suf­fi­rait, pour con­tem­pler et être con­tem­plé, d’os­er lever les yeux dès main­tenant, je veux, dans les chantiers obscurs de la poitrine, rêver d’ar­chi­tec­tures neuves.

Mys­tique, la parole de Lam­ber­sy prend les formes d’un épi­thal­ame sacré. Pour dire cet amour fort comme la mort, elle réac­tive d’an­tiques métaphores de la créa­tion, quand sont con­vo­quées ces matières déliques­centes et fon­da­tri­ces, les « terre, tourbe, boue », quand sont réclamés « vos cen­dres, vos can­cers, vos sida », en sym­bol­es de la néces­saire dégénéres­cence, prélude à tout com­mence­ment. Ain­si, de la femme, se désire le sil­lon du corps, et le poème devient mod­erne Géorgique :

Aus­si voudrais-je après cela, ô ma gisante au sil­lon bien creusé, venir sur toi comme la boue d’un fleuve, et ren­du aux pentes qui m’emportent te laiss­er cou­verte de limon, alour­die par la crue, gar­di­enne de ce débor­de­ment par­mi les mares abon­dantes de ta fécon­dité.

L’œu­vre de Lam­ber­sy se nour­rit des pléni­tudes du monde. Elle puise d’abon­dance dans l’imag­i­naire des mythes comme dans la terne con­cré­tude con­tem­po­raine, et ne laisse jamais de mêler les reg­istres lan­gagiers afin de ren­dre au par­cours ini­ti­a­tique sa part de triv­i­al­ité, de laideur avérée.

Dans la pla­que­tte Volti subito s’énonce d’autre façon la présence « d’un dieu / qui s’ar­rache à lui-même ». Le poète s’y mon­tre davan­tage à l’é­coute des silences et du vide : l’épopée s’y mor­celle, s’y déchi­quette par pans entiers. Restent les ful­gu­rances, la pureté d’é­clair des vers pré­cieuse­ment agencés. Au cœur du chant d’amour me revient en mémoire ce pas­sage de Talkie-walkie Angel, où l’écrivain notait qu’« entre tes hanch­es / à chaque coup de hache / tombe une sci­ure de soleils ». Avec une égale parci­monie et de sem­blables bon­heurs d’im­ages se tran­scrit aujour­d’hui le réc­it du désir de l’autre — avec ces frag­ments de chair tou­jours à révér­er dans l’élance­ment chaleureux des mots :

Chroniques de l’a­ma­zone qui
me donne le sein

con­tre elle
je vibre avec l’arc de la vie

entre ses cuiss­es
craque­nt les cer­vi­cales de la
nuit

comme des coquil­lages sur la
plage ou la cen­dre
rouge

où courent des extasiés

chroniques de la zone autour
de l’an­ci­enne brûlure du ciel

C’est en ces vers vibrants, aigus de la ten­sion des êtres, que Lam­ber­sy sem­ble prêt d’ac­com­plir le pro­gramme déclaré dans Maîtres et maisons de thé : con­tre les com­plai­sances et les facil­ités, faire le pari d’un art au som­met des moyens renon­cés.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°76 (1993)