“Coïmbra” de Werner Lambersy

Quand la poésie reprend sa force

Wern­er LAMBERSY, Coïm­bra, Bernard Dumerchez, 2005

lambersy coimbraDe Coïm­bra, le nou­veau livre de Wern­er Lam­ber­sy, il faut d’abord soulign­er le souf­fle puis­sant, con­tinu, hugolien : mal­gré les épigraphes qui en inter­rompent par­fois le flux, il est com­posé d’un seul et unique poème cou­vrant sep­tante pages sans ralen­tir son rythme. Com­posés de vers libres que souligne de temps à autre une rime ou une asso­nance, ce poème est scan­dé par des for­mules qui réap­pa­rais­sent en alter­nance à des cadences divers­es : « et qui dira ce que… », « Déjà », « c’é­tait au temps », « Coïm­bra descendait la colline »… À la faveur de ces repris­es, dif­férents motifs poé­tiques et de nom­breuses métaphores s’en­trela­cent très habile­ment, de manière à laiss­er le lecteur dans une sorte de temps sus­pendu, un long prélude à une action qui ne se pro­duira jamais. L’emploi sys­té­ma­tique de l’indi­catif impar­fait ren­force cette impres­sion d’at­tente, de pres­sion sourde, de sus­pens (et peut-être de sus­pense).

Quels sont les motifs qui s’en­tre­croisent au gré des vers ? Ils sont de deux types. Les uns réfèrent à un passé mythique, voire mythologique, ren­voy­ant à la Grèce antique : Orphée et Eury­dice, aède, anciens, groupes homériques, Eros, Aphrodite… les autres au monde con­tem­po­rain, dont le matéri­al­isme prosaïque, marc­hand et iné­gal­i­taire est ici dénon­cé froide­ment : « Le monde était coté en bourse », « Le monde était en guerre / Pour le partage iné­gal des prof­its », « Et partout des hommes sans papiers / Mouraient de n’être rien / Ni per­son­ne à qui don­ner du tra­vail / On vendait des usines comme on allait / Aux putes sans plus s’en occu­per », « Et l’homme comp­tait pour peu / Dans le nom­bre d’é­toiles / D’in­sectes et d’on­des invis­i­bles / Qui le tra­versent comme de l’eau »… À cela s’a­joute la présence de la ville por­tu­gaise, Coïm­bra, qui est ici à la fois per­son­nifiée et décrite dans ses détails. Et, en arrière-fond, l’his­toire récente, les guer­res et les géno­cides du XXème siè­cle, évo­qués hardi­ment çà et là : Hiroshi­ma se trou­ve dans une énuméra­tion aux côtés de Babel, Ilion et Tch­er­nobil ; dans une com­para­i­son il est ques­tion, néol­o­gisme mon­strueux, des enfants « qu’on napalme » ; enfin, citons sans le com­menter ce pas­sage qui mêle le thème de la Shoah à celui de la poésie : « On ne voulait pas voir le verbe / En rescapé des camps / Ni un poème / Ouvrir ses ailes dans la nuit / Des géno­cides / Sur la parole tombaient / Les défo­liants de la rai­son finale ».

Dans ce décor et ce con­texte ten­du, qu’est-ce qui fait l’ob­jet d’une attente ? Répon­dre à cette ques­tion équiv­aut à inter­préter le texte, car celui-ci, sans être obscur, veut sans doute préserv­er une part de son mys­tère. Mais le dernier pas­sage que nous venons de citer nous met sur la voie : l’at­tente con­cerne ni plus ni moins que le réveil de la poésie (ici nom­mée « le chant ») et du poète (qui prend à Coïm­bra le nom d’Or­phée). Wern­er Lam­ber­sy part d’un con­stat sou­vent répété dans le texte : « Le chant s’é­tait tu ». Sans doute peut-on établir un lien entre ce silence et les évo­ca­tions, d’une part, du matéri­al­isme néo-libéral et, d’autre part, des hor­reurs du XXème siè­cle : Lam­ber­sy, par bon­heur, ne fait que sug­gér­er ce lien. Mais tout espoir n’est pas per­du car des poches de résis­tance sub­sis­tent. Elles sont évo­quées dès la pre­mière page : la mort du chant n’a pas d’im­por­tance « Sauf chez quelques-uns peut-être / Pour qui les mots / Restaient insup­port­able­ment vides ». Plus loin, les tags appa­rais­sent comme des traces du chant. Enfin, à la fin du texte, par un tour de force, Wern­er Lam­ber­sy change la donne. Alors que l’ac­tion atten­due n’a pas eu lieu, que l’on demeure dans le sus­pens de l’im­par­fait, le tableau se fait moins dés­espérant. Un « nous » survient qui se per­met de croire (« Nous étions là mon amour par­mi ceux / Qui ont le poème dans la peau ») et qui déclare à pro­pos du chant : « On savait qu’il reprendrait sa force ».

Souf­fle hugolien, dis­ais-je en com­mençant ce compte ren­du : Wern­er Lam­ber­sy m’a fait en effet songer à Vic­tor Hugo, ce grand poète si sou­vent rejeté par la moder­nité, qui osait une poésie du tout, abor­dant de vastes sujets, faisant marcher l’his­toire et la poli­tique au rythme de ses alexan­drins et adop­tant une pos­ture de prophète… Wern­er

Lam­ber­sy en Hugo d’au­jour­d’hui ? Relevons tout de même une dif­férence de taille : ce dernier avait la naïveté de croire en son rôle, tan­dis qu’au détour d’une stro­phe, l’autre se peint en ter­mes peu flat­teurs : « Celui qui là-dessus écrirait / Aurait l’air d’une vache / Qu’on aurait oublié de traire / Et qui beu­gle dans les champs ». Soit. Mais ajou­tons alors que son meu­gle­ment est lui aus­si un chant et qu’il mérite d’être écouté.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 142 (2006)