Stéphane Lambert, Impacts des balles à blanc

De la poésie avant toute chose

Serge DELAIVE, Poèmes sauvages, Mael­ström, 2007
Ita GASSEL, Poèmes, Mael­ström, 2007
Stéphane LAMBERT, Impacts des balles à blanc, Mael­ström, 2007
Dominique MASSAUT, Poèmes anxy­oli­tiques, Mael­ström, 2007

lambert impacts des balles à blancDéfi­ni en qua­trième de cou­ver­ture comme un livre de l’in­stant, le book­leg a tout pour plaire et offre ce que l’on attend d’un cadeau plein d’at­ten­tions. Élé­gant, habil­lé avec raf­fine­ment, soigneuse­ment agrafé et manip­u­la­ble sans risque de se dégrad­er quand on l’ou­vre, il intrigue sou­vent par le choix de son titre et davan­tage encore par le dessin ou la pho­to qui l’en­ri­chit. Ces petits vol­umes étant numérotés (la trentaine est déjà dépassée), on ne peut qu’avoir envie de les col­lec­tion­ner, pour les lire, puis les ranger à portée de main pour les repren­dre de temps à autre, comme en pas­sant, parce qu’ils invi­tent à la con­sul­ta­tion, s’ou­vrant par le milieu et se dépli­ant selon le bon vouloir. En voici qua­tre dédiés à la poésie, de fond ou de forme par­fois, d’in­spi­ra­tion tou­jours.Le n° 30 est un recueil de Serge Delaive, Poèmes sauvages, qui rend jus­tice à son titre, même si celui-ci est venu au poète par une réflex­ion de Jacques Dubois qui en est dis­crète­ment remer­cié. Sauvages par de ful­gu­rants paysages, plau­si­bles ou totale­ment imag­i­naires, où voisi­nent Pablo Neru­da ou Célia, la petite fille rieuse, et tous les amis, autres poètes hon­orés avec émo­tion, du plus proche, promeneur des mêmes sen­tiers, lié­geois pour tout dire, au plus loin­tain, venu d’un château en Espagne ou d’ailleurs.

Nom­més ou clan­des­tins «sous le man­teau», ils sont là pour per­me­t­tre au poète de dire je pour tout le monde, lui don­ner la parole et autoris­er sa folie, la saluer, l’aimer. Qu’elle entraîne avec elle l’art «sous toutes ses formes», le sexe ou le cerveau, elle est là pour le plaisir des yeux, des sens, de l’e­sprit et pour le rêve parce qu’elle chante en toutes les langues. Le dan­ger n’est pas loin pour­tant, avec la ten­ta­tion du noir, de l’é­gare­ment, du pire peut-être, mais l’ap­pel ami­cal, le rire de l’en­fant, le temps et surtout les mots sur la page ont le secret pou­voir de sauver le plus sauvage.

Rim­baud en per­son­ne, du moins en pho­to, le plus jeune «de tous les morts sub­limes» nous accueille en pleine page de cou­ver­ture du vol­ume de Stéphane Lam­bert (le 31) et, mal­gré le brouil­lage et les tach­es de cet ancien auto­por­trait, on croirait le voir sourire. N’é­tait l’ef­fet immé­di­at du titre rouge sang, Impacts des balles à blanc, con­tra­dic­toire, nos­tal­gique de la vie ou de la mort indif­férem­ment. Le pre­mier texte dira com­ment dépass­er la douloureuse oppo­si­tion entre l’empreinte défini­tive des 17 ans et la vraie dernière phrase écrite de Rim­baud à la veille de sa mort. Le choix des signes et rien d’autre. Entré en poésie donc, même si le texte est en prose, l’au­teur pour­suit sa lec­ture. De Duras, plurielle : la vieille dame immo­bile sur un bal­con des Roches noires, en bord de mer, l’en­fant Mar­guerite, la jeune fille, la sauvage, l’écrivain, la Duras enfin, star à la gloire tar­dive, une icône. Puis c’est au tour de Zoran Music, de Vin­cent Van Gogh, de Paul Klee, de Beck­ett, de Rilke de veiller sur le nar­ra­teur de ces réc­its tou­jours intimes. Car on devine que sous cette approche de fig­ures tutélaires, sans lesquelles il ne ferait pas bon vivre et il serait sans doute impos­si­ble d’écrire, c’est de lui qu’il veut par­ler.

Dominique Mas­saut entend bien «Cass­er le comp­teur / des cli­quetis d’eau tris-te», peut-être aus­si «Mourir un peu / sans grav­ité», dans ses Poèmes anx­i­oly­tiques, 33e book­leg qui ten­terait l’équili­bre entre des som­meils vifs et des éveils lan­guides. S’ex­ercer à de fauss­es vio­lences, altern­er hon­nêtes pen­sées et mau­vais coton à fil­er, douceur et incan­des­cence et se taire en musique seraient sans nul doute une entrée en matière accept­able, à con­di­tion de con­tin­uer à jouer. Avant de s’abîmer en «sur­saut dans un dormir infi­ni, à épel­er, à dessin­er jusqu’à l’il­lis­i­ble­ment petit, le poète se devra d’en­canailler les mots, d’as­ti­cot­er la langue en mélangeant avec mal­ice les moin­dres repères con­nus jusqu’à bégay­er les plus inno­centes ono­matopées. Mais nous sai­sis­sons au pas­sage quelques fréquences : tailler, émon­der, scalper; transpercer, lâch­er, instiller sont autant d’at­taques pour rire avant le refrain qui efface tout ou presque.

Ita Gas­sel, le père de Nathalie, lui a un jour fait cadeau de poèmes. À son tour, elle lui offre cette mise en forme, en vol­ume, en book­leg, le 34e, en y incor­po­rant, out­re son émo­tion, des illus­tra­tions de sa mère, Marie Sal­beth. Ces Poèmes ne déroulent pas un fil chronologique, au début la fin, à la fin, peut-être le début. Cet ordre a‑t-il un mys­tère ou n’en a‑t-il pas? On devine en tout cas que ce n’est pas indif­férent. Le pre­mier poème date de jan­vi­er 1992, l’an­née, le mois, on le ver­ra plus tard, de la lutte con­tre le can­cer.

Or ce beau texte vient de loin, du plus pro­fond de la gorge du poète, «dans la brous­saille de chair emmêlée / dans la brous­saille d’a­vant la voix / d’a­vant la parole et le chant […] un chant d’a­vant le chant». Il peut intro­duire tous les autres textes, comme il peut leur servir de con­clu­sion, même si la fac­ture en est dif­férente. D’autres, en effet, de 1948, mais aus­si de 1981, sont en vers réguliers ryth­més, rimés, de préférence octo­syl­labiques et en stro­phes. Cer­tains alter­nent la prosodie clas­sique et la rup­ture : rejet, mise en évi­dence, des-sin par­fois, en sortes de cal­ligrammes. Le poème de la mal­adie (qui com­mence ain­si : «Que la vie est lente à sur­gir») se con­solide par des répéti­tions qui pro­lon­gent l’é­tat de veille, main­ti­en­nent la soif de lib­erté. De longues péri­odes per­me­t­tent ensuite au répit de s’in­staller, font place à une forme nou­velle de poème en prose. Après un retour sur un texte de jeunesse, le recueil va vers sa fin avec un frag­ment de jour­nal où cer­taines déc­la­ra­tions ne sont pas sans évo­quer celles que brandi­ra Nathalie. Coïn­ci­dence, fil­i­a­tion, prox­im­ité d’élec­tion…

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)