Stéphane Lambert, L’adieu au paysage. Les Nymphéas de Claude Monet

Les balades méditatives de Claude Monet

Stéphane LAMBERT, L’adieu au paysage – Les Nymphéas de Claude Mon­et, La Dif­férence, 2009

lambert l'adieu au paysage“Ce que je ferai ici aura au moins le mérite de ne ressem­bler à per­son­ne, parce que ce sera l’impression de ce que j’aurai ressen­ti, moi tout seul.” Ain­si s’exprimait Claude Mon­et, chef de file du mou­ve­ment impres­sion­niste qui avait mar­qué l’Histoire de l‘Art. Pourquoi donc ce pein­tre, alors au som­met de la recon­nais­sance, s’est-il retiré de Paris pour faire de Giverny et de l’étang au Nymphéas un lab­o­ra­toire de la moder­nité? Devant les dernières créa­tions de l’artiste, Stéphane Lam­bert, pris de ver­tige pour cette oeu­vre tes­ta­men­taire, décide d’y con­sacr­er un livre… Pari tenu, L’Adieu au paysage est une trou­blante médi­ta­tion autour des oeu­vres presque “métaphysiques”de ce grand maître.

Avec une sen­si­bil­ité poé­tique peu com­mune, l’auteur nous fait voy­ager dans l’univers de ce pein­tre que la cul­ture uni­verselle a trop sou­vent réduit à un objet com­mun, une image déco­ra­tive et ras­sur­ante. L’écriture de Stéphane Lam­bert, d’une grande sobriété , se met déli­cate­ment au ser­vice de la plas­tic­ité de l’ouvrage,  riche d’illustrations nom­breuses.  Ain­si, cette bal­lade médi­ta­tive nous invite à pos­er un regard nou­veau sur le chem­ine­ment d’un pein­tre résol­u­ment mod­erne. Hier comme aujourd’hui. Car avec “Les Nymphéas” , Claude Mon­et s’incrit dans une des démarch­es les plus rad­i­cales de tous les mou­ve­ments mod­ernes des années 1920. Pourquoi cette remise en ques­tion de son art au point de totale­ment le boule­vers­er? Et pourquoi avoir choisi de pein­dre des nénuphars, lui qui cla­mait n’attacher aucune impor­tance aux motifs? Pourquoi ce mod­èle réduit que Claude Mon­et dilat­era en une archi­tec­ture mon­u­men­tale et con­tem­po­raine?

Pos­er la ques­tion, c’est presque y répon­dre. Nous décou­vrons en effet, à tra­vers la démarche ascé­tique du pein­tre, que celle-ci fut, dans les dernières années de sa vie, surtout résol­u­ment philosophique. Car il fal­lait une déter­mi­na­tion sans faille pour, de l’aube au couch­er du soleil, absorber un espace sans relâche et en capter toutes les muta­tions.

Claude Mon­et passera la guerre dans son domaine de Giverny botanique, dans une soli­tude pro­fonde, loin de l’agitation de Paris, du cabaret Voltaire et de sa course à l’avant-gardisme. Son but ultime: saisir l’âme de la matière. Après la guerre, le pein­tre portera en lui les stig­mates de ses proches dis­parus et de la boucherie dont il fut témoin. Une céc­ité menaçante l’isolera d’avantage, et par­ticipera active­ment à la trans­for­ma­tion de son oeu­vre. Fini les cathé­drales, les gares ou les tui­leries, Mon­et bais­sera pro­gres­sive­ment son regard du ciel vers la terre  comme pour creuser dans les entrailles du réel et les ouvrir à l’art. Désor­mais une goutte d’eau bleu et verte con­tient en elle tout l’espoir et toute la souf­france du monde. Ces muta­tions frag­iles et éphémères sont alors comme les sou­venirs ;  une image muée en quelque  chose de plus en plus incer­tain, des­tiné à diparaître un jour.

Aujourd’hui encore, les oeu­vres de Claude Mon­et ont su retenir en elles tout un monde, fait de silence, de vide et d’éphémère. Cette volon­té de redessin­er l’impalpable a fait de Mon­et un magi­cien du temps qui passe.

Del­phine Lam­bert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°155 (2009)