Stéphane Lambert, L’homme de marbre

Un homme de mots

Stéphane LAMBERT, L’homme de mar­bre, Luc Pire, coll. « Le grand miroir », 2008

lambert l'homme de marbreQue choisir et com­ment, entre l’art et la vérité ? Entre la beauté et la réal­ité ? Entre l’aspiration et l’immédiat ? Mais faut-il vrai­ment choisir ? Ce ne sont pas les moin­dres ques­tions que l’on puisse se pos­er après la lec­ture de L’homme de mar­bre de Stéphane Lam­bert. Com­ment qual­i­fi­er un tel texte, tout à la fois con­fes­sion intime et dis­ser­ta­tion cap­i­tale, l’une et l’autre por­tant sur les raisons fon­da­men­tales qu’un être humain peut chercher à sa présence au monde ? Com­ment choisir entre les per­spec­tives que l’auteur nous pro­pose, dés­espérantes quant à la sat­is­fac­tion illu­soire, planantes quant à la jouis­sance infinie ? Il n’y a de choix pos­si­ble que dans l’accomplissement d’une expéri­ence mul­ti­ple, pleine de risques, ouverte à tous les orages, aux déboires comme aux ivress­es, et qu’il faut suiv­re patiem­ment à la trace. Au com­mence­ment de l’itinéraire, un don­né : la beauté dans l’art, dans le mar­bre, existe. Elle est là à portée de main, de langue même, elle se savoure à loisir dans le bais­er, dans l’étreinte, immuable ou presque : une illu­sion d’éternité qui se partage. Une forme plus frag­ile mais idéale encore, se saisit  dans l’image, pho­to ou pro­jec­tion sur écran, héros imag­i­naire ou révéré. Il peut être nom­mé – ici ce sera Paul New­man, un acteur, une star, dont le regard jeune et bleu saisi en une fois sera immor­tal­isé sous la plume de notre auteur – ailleurs, rester un mod­èle anonyme qui aura inspiré l’artiste, ou encore un ado­les­cent incon­nu ren­con­tré sur une plage. Le phan­tasme est le plus fort et s’élève au niveau de l’art s’il peut être dit.

Telle est la démon­stra­tion implicite mais forte du réc­it de Stéphane Lam­bert : peu de faits racon­tés mais la pro­gres­sion nar­ra­tive est indis­cutable. Voilà un homme, prénom­mé Romain, âgé de trente ans, peu vis­i­ble mais dont les aspi­ra­tions et les com­porte­ments sont sen­si­bles au plus près, qui cherche, tout ensem­ble, soi, l’autre, la vie et, par-dessus tout, l’épiphane, indis­pens­able dou­ble ou com­plé­ment, indéfi­ni mais tou­jours dev­iné, pressen­ti. Sac­ri­fi­ant sans restric­tion au sacre de la chair, au bain de sens, il s’aperçoit vite que ce n’est qu’illusion, ou moins encore. Illu­sion d’avoir approché le plaisir, con­stat amer de sa réal­ité fal­lac­i­euse. Reste à fréquenter la beauté évi­dente des représen­ta­tions, source de jouis­sance totale. Dans les musées, les tem­ples, dans l’ombre de l’artiste qui par­fois est mort de son œuvre, mais que Romain envie et croit ne pou­voir égaler, lui qui n’est qu’un témoin. Il s’en dés­espère, se voit défini­tive­ment réduit à l’impuissance, au désas­tre. Belles pages finales, lyriques, qui lais­sent cepen­dant le texte ouvert et invi­tent le lecteur à con­clure. L’être idéal, l’autre rêvé, l’épiphane a sur­gi des mots de l’écrivain, d’un lan­gage soumis à son souci, à sa pas­sion, qui seul peut don­ner corps et durée à son fan­tasme le plus trou­ble, d’homme et de mar­bre. Où est le vrai, où est l’artifice ? Stéphane Lam­bert passe d’un régime à l’autre avec la plus grande aisance, indi­quant par là l’impossibilité de choisir ou la néces­sité impérieuse de con­juguer les deux, du moment qu’il se donne les moyens de l’écrire.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°153 (2008)