La main, le sexe et la plume
Stéphane LAMBERT, « Contre le roman », Caravansérail, http://www.caravanserail.be, 2009
Stéphane LAMBERT, Le sexe et la main, Arbre à paroles, 2009
Stéphane LAMBERT, Les couleurs de la nuit, La Différence, 2010
Impossible de ne pas se rappeler cet article important, publié on line dans Caravansérail par Stéphane Lambert, « Contre le roman », en lisant précisément le roman qu’il vient de publier, Les couleurs de la nuit, tant est frappante la cohérence entre ses propos de critique et sa pratique du genre. Dans cet article où il déplore la marchandisation de la littérature, si évidente lors de la « rentrée littéraire », laquelle se voit redoublée aujourd’hui, et le fourvoiement de nombreux auteurs qui se soumettent aux attentes du public, il énonce quelques-unes de ses convictions en la matière. Contre l’obligation de raconter une histoire, il croit que le travail d’écriture est d’œuvrer à décomposer l’ordre des choses ou à en organiser le chaos. Propos de poète sans doute, mais il défend aussi les droits du « je » dans le champ romanesque et restaure les droits de l’intime en littérature, sans pour autant en tirer une loi, car le plaisir de l’écrivain et celui du lecteur est de « partir sans itinéraire », afin d’explorer le tout-venant de perspectives ouvertes à toutes les formes de prose ou de poésie, pourvu qu’elles enchantent. Concevoir la littérature comme un « acte de résistance » et comme la réponse à d’un impératif interne, c’est s’engager dans la voie de l’urgence et écrire sous la dictée souveraine. S’il apprécie le plaisir de flâner lorsqu’il écrit, Stéphane Lambert oriente fermement cette promenade, la dirige, la maîtrise et le texte qui en résulte est tout sauf alangui.
Deux illustrations très différentes de ces choix, et dans des registres divers, nous en donnent encore la preuve aujourd’hui. Voici un roman, Les couleurs de la nuit, déconstruit si l’on veut, puisqu’il dédouble les sujets et les discours dans un même corps textuel, mais qui n’en écarte jamais la possible unité et la recompose progressivement, faisant profit de tous les traits lancés. Deux héros, en effet, et peut-être davantage, tant ils sont suivis de fantômes, se partagent le récit d’un exil. Pour autant qu’on puisse ainsi qualifier un séjour prolongé à Prague où ils travaillent temporairement. Arrivés là pour des motifs divers, mais tout aussi troubles dans leur partage entre déception et désir, ces deux personnages, ou ces deux faces d’un même être, souffrent, vivotent, fuient, reviennent, repartent et quittent finalement une ville fascinante et quelque peu mortifère. Un récit divaguant, fracturé, dont les changements de couleur, les halètements se manifestent dans le texte même, dans la ponctuation, l’alternance des personnes grammaticales, des temps et des temporalités aussi, signale à la fois la mort du roman, au sens usé du terme, et le choix d’une structure ambitieuse, de la novation pour tout dire. Le tout peut, contre toute attente, aboutir à un constat joyeux : retrouver son pays d’origine peut se doubler du plaisir de l’écrire que manifeste la vibration textuelle même lorsqu’on refuse le mot « fin ».
Tout autre est ce recueil de 56 pages de textes aigus, proses poétiques minutieusement taillées autour du sexe et de la main. Sans qu’il faille faire un dessin, on voit bien le rapprochement ou on croit deviner l’intention de l’auteur. Mais quels que soient le rapport, la proximité, la connivence entre ces deux objets, très tôt évoquée – « c’est lui […] que ma main pèse […] Je le saisis […] Idéal à portée de main » (l’italique est de l’auteur) –l’auteur a subtilement décidé de les traiter séparément. Autant que faire se peut car on remarquera que la main est peut-être plus fiolâtre, curieuse, qu’elle se veut plus active et même pensante. Articulés en deux volets d’égale longueur, « Ce que mon sexe secrètement espère » et « Ce que ma main touche ou effleure », ces textes jeunes et nouveaux à chaque page ne cessent pourtant de se répondre d’un versant à l’autre bien qu’ils aient une vocation différente : l’un ne s’offre-t-il pas à l’autre, et ce dernier n’est-il pas le partenaire attendu ? Il y a là un accouplement inévitable dont le hasard de la grammaire souligne malicieusement l’hétéro-généité et la complétude. Et puis, la main, selon Lambert, ne présente-t-elle pas « la plus grande souplesse à la préhension » et n’assure-t-elle pas « une adresse d’orfèvre pour le décorticage des noix »
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°160 (2010)